Ceci est mon histoire lorsque j'étais militant kanak en Nouvelle Calédonie. C'est le témoignage d'un acteur de terrain qui différe de l'histoire réécrite par les partis politiques kanaks. Elle est en hommage aux hommes et femmes de tribus qui se sont levés pour s'opposer au mauvais visage de la France : La colonisation.
Le feu sous la
marmite
La crise néo-calédonienne vue de l'intérieur
par René Guiart
A Eloi Machoro , en démenti à la haine stupide de ceux qu'on appelle caldoches ,
A toutes les femmes kanaks qui luttent pour la liberté ,
A tous mes compagnons .
Première partie :
Renaissance
Ecrire sur la Nouvelle Calédonie, sur les courants telluriques qui la traversent. Parler de notre combat, de mon combat. De leur foi et de ma foi. Parler de la dérive militante d'un homme qui n'en avait rien à faire, mais pourrait y laisser sa peau. C'est l'histoire d'une rencontre, la mienne, avec le mauvais visage de la France : celui de l'oppression.
Je ne suis pas ce qu'on pourrait appeler un militant politique. J'ai plutôt traîné mes guêtres de droite et de gauche, faisant n'importe quoi comme boulot. Comme tout le monde, j'ai rêvé en 1968. J'avais alors quinze ans. L'impression d'un univers de possibles à l'infini, brutalement cassé par le retour à la normale. Les intellectuels n'avaient pas répondu à l'espoir qui fleurissait sur les murs de la Sorbonne. Trop de discours, trop de beaux parleurs. A les écouter, une nouvelle révolution se préparait, à l'égal de 1789. Le destin du pays et des hommes allait en être changé. Ils se sont finalement dégonflés comme des baudruches. Il est apparu que ceux qui parlaient si fort étaient les fils de ceux qui appelaient à la répression.
Un souvenir m'a marqué. Un jour, dans une manif, les flics chargeaient non loin de là. On dépassa plusieurs voitures de luxe et la seule que les manifestants pensèrent à pousser au milieu de la rue, puis à brûler, fut une vieille 2 chevaux. La propriétaire ouvrit sa fenêtre et cria qu'elle était une salariée, qu'elle n'avait pas d'argent. Ils se moquèrent d'elle et y mirent le feu.
A vrai dire, je n'aime pas beaucoup les brasseurs d'idées. Les grandes théories, le socialisme, le communisme, je m'en moque. Je ne suis sensible qu'à une chose, l'injustice. Je me souviens d'un ouvrier de l'usine Sacilor, à Rombas, près de Metz , où je faisais un stage de six mois. Un jour, il m'avoua qu'il était communiste tant que le Parti restait dans l'opposition. Il pensait que le jour où le Parti serait au pouvoir, il ne les défendrait plus. Devenu instrument de l'Etat, il participerait alors à l'oppression de la classe ouvrière. Ce jour là , il déchirerait sa carte.
J'avais eu l'occasion de rencontrer l'injustice faite aux petits paysans dont le domaine ne dépasse pas quinze hectares. Le couple chez qui j'ai vécu, avait soixante ans pour la femme, soixante huit pour le mari. Ils arrivaient tout juste à joindre les deux bouts. J'avais proposé mon aide en échange de la nourriture et du logement. Déjà mon frère Armand avait travaillé pour eux. J'ai dû y rester trois mois. Pendant ce temps, ils purent prendre un peu de repos et allèrent à la mer. Heureusement pour eux, ils produisaient du cognac, mais les diverses taxes les prenaient à la gorge. Mieux vaut ne pas parler de la catastophe provoquée par la chute des cours.
Le travail n'était pas épuisant. Réveil à 5 heures, au boulot à 6, jusqu'à 18 heures, avec des prolongements jusqu'à 20 heures à cause des vaches et de la traite. Ce n'était pas la joie tous les jours. Sorti de là, la plupart du temps, je trainais. J'ai fait les vendanges comme tout un chacun , dans le Beaujolais. Très bien, merci!
J'ai été manoeuvre plus qu'à mon tour. Une fois, dans les Chantiers de la Seyne, un des boulots les plus difficiles, à cracher ses poumons dans les soutes des pétroliers en construction. Je me suis fait vendeur de pub par téléphone, une arnaque pour baba-cool.
Je n'ai jamais dépassé les frontières de l'hexagone, sauf pour l'Angleterre où m'avaient envoyé mes parents, et une fois en Allemagne où je me suis fait voler l'argent d'un voyage en Yougoslavie. J'ai toujours traîné du côté des mecs à la coule. Personne ne me cherchait et je n'embêtais personne, à part mes jours de cuite. Comme tout le monde j'ai fumé de l'herbe et du hachich, tâté une ou deux fois du LSD, jamais plus loin. J'ai connu beaucoup de camés aux drogues dures. Des consommateurs et des dealers. C'était leur affaire. Je ne m'en mêlais pas. Les gens dits normaux me pompaient l'air. Pas de vibrations avec eux. De la société, comme on dit, je ne connaissais que les flics. Je me situais dans un univers de marginaux . Notre ambition commune, arriver à nous en sortir financièrement, pour vivre notre marginalité dans le confort. Dormir dehors et manger quand il y a de l'argent, ca va un moment, mais à la fin, ça finit par porter au cerveau.
Les meilleurs moments que j'ai passé, c'est dans le Midi à faire des élaguages. L'ennui venait de mes copains, joyeux drilles, légèrement alcooliques sur les bords. De toutes façons, je ne déteignais pas dans le lot. Heureuse époque où le peu de fric servait à faire la fête autour de bonnes bouteilles chez Laurette, le restaurant sympa du coin. Il me semble que derrière moi il y a plus d'ennuis que de réalisations au souvenir agréable. J'avais développé au plus haut point l'art de faire penser que j'étais actif, alors que je ne faisais pas grand chose. Art difficile et complètement inutile.
Je pense que mon credo était semblable à celui de milliers de jeunes, baba cool ou casseurs. Ceux dont l'esprit ne s'encombre pas de grandes idéologies, ni de répondre à la question de savoir si Dieu et Allah ne font qu'une seule et même personne. Nous esseyions de survivre malgré une société qui nous opprimait ou nous aidait à mieux nous droguer pour nous neutraliser. De toutes façons, mon trip à moi, c'était l'alcool. J'étais entré carrément dans un délire alcoolo permanent. Le café du matin, c'était la pinte de bière. En même temps, je travaillai la maçonnerie avec des camarades sympa. C'était suicidaire.
Paris , Septembre 1979 .
J'ouvre les yeux après un sommeil profond. Tout autour de moi, du blanc. D'abord, je ne comprends pas et je tourne la tête, pour me rendre compte que je suis dans une très grande chambre où sont alignés des lits. Je regarde le pied du mien. Des tuyaux partent de ma jambe, reliés à des bouteilles pendues tête bêche à des espèces de trépieds. Les questions se pressent dans ma tête, explosant dans le brouillard : "Qu'est-ce que je fais là? Qui m'y a amené?"
La situation apparait sérieuse. Mais pas de cigarettes. Quelle guigne! Il ne reste plus qu'à attendre l'infirmière. Inutile de réfléchir, c'est le trou noir. Une heure, peut-être deux, passent. Enfin une infirmière pénètre dans la pièce et se dirige vers moi. Pour me faire prendre des médicaments et vérifier si mes tuyaux ne se sont pas débranchés. Elle m'apprend que je suis sous calmants et que j'ai eu un grave accident, dont elle ignore tout. Elle ne fume pas. La poisse!
Il me fallut attendre plusieurs jours pour apprendre ce qui m'était arrivé, grâce à la visite d'un camarade venu me voir à l'hôpital :
"Mon pauvre vieux! Comme on a eu peur! On a tous cru que tu allais y laisser ta peau. Si on avait su, on t'aurais accompagné. T'es parti complètement saoûl. Les autres ont dit que tu avais voulu monter sur le toit, où tu as chanté un moment. Ensuite ils ont entendu un grand bruit dans la cour de l'immeuble. Quand ils ont regardé par la fenêtre, ils ont entendu des râles en bas, au rez de chaussée. Tu te rends compte, cinq étages sans ascensceur et tu es encore de ce monde. T'as la baraka. Faut croire que t' es blindé! "
J'étais resté deux jours dans le coma. J'avais eu la chance de m'écraser sur une murette au premier étage avant de rebondir sur le sol. Ma jambe avait pris le choc. L'os de la hanche : du hâchis Parmentier. Pendant deux jours, les chirurgiens m'avaient retiré les esquilles d'os. Ce travail fini, ils avaient gardé les plus gros morceaux et leur avaient redonné plus ou moins une forme, le tout relié avec des lamelles d'acier, 21 vis pour tout maintenir et on avait refermé. Chapeau! Un caïd dans son métier, mon chirurgien! Un bras avait reçu une secousse, mais ce n'était rien à côté.
C'est comme cela que j'appris l'évènement. Mais je ne savais pas ce qui allait venir. Je ne me rendais pas réellement compte.
Cela faisait une semaine que j'étais dans cet hôpital à manger des médicaments toute la journée, à me faire piquer à coups de seringues dont la dimension m'épouvantait. Les jours s'allongeaient sans que l'on veuille m'apporter quelque chose de décent à boire. Mais au moins j'avais des cigarettes, ou du moins celles des autres.
Le sevrage était dur malgré tous les calmants. J'avais sans cesse le goût de la bière dans le palais. Eh , puis tant pis! Si l'on me refuse la moindre petite bière, j'irais en prendre une au troquet du coin. Connaissant le quartier , je savais qu'il y en avait trois en face de l'hôpital. Procédons par ordre. Premièrement appeler l'nfirmière pour me descendre jusqu'au café du coin. Assitôt dit, aussitôt fait. Sonnette : "Dring! Dring! Dring!"
Je tourne la tête vers mon voisin pour lui demander de sonner l'infirmière, car ma sonnette ne doit pas fonctionner. Le type sonne. Rien . Je lève les draps. Je ne me rends même pas compte que je suis tout nu. Je m'assieds sur le lit. Je pends les jambes hors de mon lit. J'arrache tous les tuyaux accrochés à ma jambe. J'entends vaguement crier mes voisin de lit. Je leur demande ce qui va se passer si je mets le pied par terre. L'un d'eux, tout couvert de bandages, comme s'il était passé sous une locomotive :
"D'après moi vous allez vous recasser la jambe et cette fois ci, ils vous la couperont peut-être! " - "Je vais marcher sur un pied, comme ça je ne me casserai rien."
Je me lève sur un pied. Je prends mon élan. Je fais un saut à cloche-pied. Toutes ces vis ont l'air de tenir. La porte s'ouvre soudain. Badaboum! Deux infirmières devant moi, attirées par les cris de mes voisins : "Vous êtes fou! Recouchez vous immédiatement! Où voulez-vous aller?"
Je me retrouve projeté dans le lit. A peine ais-je le temps de protester qu'elles me piquent avec la seringue à éléphants :
"Avec cela vous allez vous tenir tranquille! Si vous recommencez , on vous attachera. Si jamais vous tombiez, on serait obligé de tout recommencer et vous ne seriez pas près de sortir. Aussi tenez-vous tranquille!"
Que dire de ces jours sombres dans un univers aux murs blancs, dans des draps blancs aussi? A écouter les visiteurs qui parlaient bobos, conversaient avec le médecin, et les : "Portes-toi bien mon chéri!", sans signification dans un monde anonyme, d'enzymes qui lavent plus blanc que le blanc. Trois semaines, je suis resté dans cet hôpital ennemi. Pour changer le cours de mes journées, j'ai arraché le plâtre de mon bras. On me l'a remis. Heureusement, mon père m'a fait transporter dans un Centre de réadaptation sur la côte atlantique, au milieu des vagues de l'océan. Mes os se reconstituaient à une vitesse remarquable, me disait-on.
Donc, changement de décor. Un Centre les pieds dans l'eau, avec une piscine à l'eau de mer. En fait de réadaptation, je ne savais rien. Mon premier contact fut l'apparition d'un malabar qui m'apprit qu'il allait me réactiver les articulations. Il me coinça la jambe entre son épaule et son avant-bras et força pour obliger l'articulation du genou à jouer. Premier contact, mais combien douloureux. J'ai cru qu'il voulait me faire avaler mon bulletin de naissance. Au bout de quinze jours de ce régime, je me retrouvais sur une chaise roulante, progrès qui me permit de promener ma carcasse décharnée dans les couloirs et sur les trottoirs à l'extérieur. Je pouvais aller à la piscine. Lorsque je voyais les autres marcher normalement, moi qui n'y avais jamais fait attention, je trouvai cela beau. Je me jurais de faire le nécessaire pour que moi aussi, un jour, je ne sois pas différent des autres. A voir les gens bouger, je trouvais qu'il y avait un plaisir à regarder la parfaite harmonie d'un corps en mouvement. C'était maintenant que je m'en apercevais.
En attendant, je commençais par supprimer tous les calmants pour que ma volonté soit tendue vers le but fixé. En effet, j'étais trop diminué par les diverses drogues prescrites. Cela devait cesser. Pour une fois depuis deux mois, je devais faire un choix moi même.
Mamma mia! Je m'en suis aperçu. Dès le moment où les calmants ne firent plus d'effet, je naviguais dans un océan de douleur. Les plaintes sortaient toutes seules de ma caricature de corps. Le seul avantage est que je perdis le contact avec le temps qui passait.
Et on pousse, et on tord. On fait des noeuds. Dans les minutes de repos, entre kinés, on se demande quelle est la meilleure méthode. On discute d'un patron disciple des rééducations sans douleurs et qui obtient les mêmes excellents résultats. Puis on reprend la jambe du pauvre type et vlan, on les lui tord deux fois plus fort pour faire bonne mesure. Plus il crie, plus il est sûr que ça marche. Si le malade demande pourquoi on ne peut essayer la méthode indolore, le kiné répond simplement :
"Tu veux te rétablir, mon petit gars! Alors laisse nous faire! On va refaire de toi un homme, c'est notre métier".
Je n'ai pas précisé une chose. Je n'avais pas de couverture sociale. J'avais dédaigné me faire inscrire à l'Agence Nationale pour l'Emploi. Si je n'avais pas eu mon père pour payer, j'aurais été dans la purée la plus noire. Je joue à l'imbécile, allongé sur mon lit avec mon bidet pour faire pipi. Mon père est un honorable Professeur d'une non moins honorable Université. Quelque part, à un certain moment, nos chemins ont bifurqué. Ma chère maman-dragon, mon cher et respectable papa, votre bateau est toujours à flot, le mien a coulé avec celui de tous mes soul brothers .
Bref, c'est mon père qui a payé mes frais d'hospitalisation, une somme, l'équivalent par mois de ce ce qu'il gagnait. Cet effort là, il ne pouvait pas le poursuivre. Avec ma mère , il avait décidé de me rapatrier en Nouvelle Calédonie, dernier confetti de l'Empire, etc, etc. Ma mère est Mélanésienne, ce qui ne signifiait pas grand chose pour moi, qui avait toujours vécu en France. Deux séjours là bas m'avaient permis d'apercevoir les cocotiers et la mer bleue.
Donc le programme prévu : retour à Paris pendant quatre jours, puis départ par avion direction Tahiti, pour y rejoindre mon frère aîné. Séjour d'un mois au plus. Puis départ pour la Nouvelle Calédonie, dernière escale ou dernière chance. Dommage, moi qui commençai à m'habituer dans ce Centre, avec sa piscine de thalassothérapie, en faisant des oeillades aux vieilles dames pendant les exercices nautiques. Adieu les flots de l'Atlantique! Mais, grâce à la complaisance d'une amie, je partais avec la sécurité que le fonctionnement de mon corps n'avait pas été fondamentalement altéré, même s'il n'était pas beau à voir et si je n'avais pas encore marché. Mes problèmes étaient quotidiens et faits de ces petits riens que l'on accomplit chaque jour sans même s'en rendre compte. Je n'étais plus que l'ombre de moi même, une musculature inexistante et un corps rendu à un état de douleur permanente. Assis, couché, debout sur mes béquilles, la douleur ne me lâchait plus.
La grande question pour moi était ma rééducation. Je voulais marcher le plus vite possible. De n'importe quelle façon, mais marcher. Tout seul avec cette douleur qui me vrillait le corps, je ne me voyais pas moi même en rajouter plus encore. De toute façon, je n'avais pas les engins de torture nécessaires à portée de la main. Il fallait attendre Tahiti. Là bas , on verrait bien. Ma maman-dragon était là bas. Je crois que cette fois sa morale baisserait pavillon devant la douleur personnifiée, par moi, son fils. Ancien candidat normalien, ancien candidat à St Cyr, ancien candidat à l'ENA, ancien, ancien . . . dans sa tête, pas dans la mienne. Tragique méprise.
Le voyage fut pénible sans plus , à part les passages sur les tapis roulants . L'angoisse ! Paris-Los Angeles-Tahiti , en première classe , pour pouvoir me caser , en évitant de boire et de manger le plus possible pour éviter d'aller aux toilettes trop étroites pour ma jambe raide. Papeete, enfin! Doucement, doucement, on ne pousse pas les infirmes, s'il vous plait! Les voilà ou le voilà, selon le point de vue. Content de revoir mon grand frère et sa famille. Eternels babillages d'une mère inquiète pour son poussin. Un collier de coquillage pour la tradition. Je colle ma jambe raide dans la voiture et en route pour la maison. Je vais enfin pouvoir manger et nager dans la piscine de mon grand frère pour mieux me rééduquer. Si j'avais su tout le temps qu'il allait me falloir!
Je suis revenu dans le cocon protecteur de la famille. En plus, au milieu des hibiscus. Mais, pour les vahinés, je suis insolvable. Ce sera pour après ma renaissance . . . J'ai dû passer six mois au milieu des hibiscus en compagnie de ma petite maman-dragon. Il m'a semblé que notre problème, à elle et à nous, venait de ce qu'inconsciemment elle nous portait encore dans son ventre. Son désir de nous éviter tous les obstacles de la vie aboutit au résultat contraire. Son amour nous étouffa à un moment où nous voulions saisir la vie à pleine mains. Elle nous mangea la vie, à force de vouloir nous tenir loin de trop de chagrins. Elle fit de nous des marginaux de sa normalité.
Pendant mon séjour à Tahiti, mes parents réussirent à me payer une dizaine de séances d'un kinésithérapeute, adepte de la méthode douce. Elle se révéla tellement douce et longue que les résultats n'étaient guère visibles. Mais mon travail personnel dans la piscine me permit d'affermir ma jambe gauche et de claudiquer à la manière d'un canard hors de l'eau. Enfin , je marchais ! Je pouvais aller à Papeete avec une béquille. Le début de la reconquête de mon corps. Je me fichais de l'apparence de ma façon de marcher et de ce que les gens pouvaient en penser. Ce combat était le mien.
Toute cette histoire avait laissé mon père dans les difficultés. Il avait dû emprunter à des taux prohibitifs pour régler les frais, et je n'ose penser ce qui serait arrivé si j'avais été indigent. La médecine est peut-être la même pour tous, mais elle fonctionne à des tarifs de riches. Si la Sécu n'existait pas, on ramasserait les cadavres dans la rue. Le problème restant à mon père était celui de me caser. En fait il avait trouvé une solution. Le jour du retour au pays natal avait sonné. Avec ma jambe et mon bras raides, je n'en avais pas fini d'en baver. Mais je marchais. Là bas, on verrait bien.
Le retour au pays
Mai 1980 .
Aérodrome de la Tontouta, Nouméa. Cette fois j'arrivais en compagnie de la mother . Plus de grande gueule machiste, j'étais à l'état larvaire . A retaper.
Dans ce pays, mes parents avaient du répondant. Ce qui ne gâtait rien. Il faut expliquer et parler du destin particulier de ma petite maman. Elle est Mélanésienne, Kanak, de l'île de Lifou. Ma grand-mère était la fille aînée du chef du clan Wahnyamala, de Kejany , une des toutes principales familles traditionnelles du pays de Lössi. Lifou fait partie des Iles Loyalty, qui furent les premières touchées par la christianisation, par l'action de missionnaires anglais et d'évangélistes polynésiens venus des Iles Samoa et des Iles Cook. Leurs habitants étaient donc devenus lettrés dans leur langue, sachant l'anglais pour certains, et mieux préparés à collaborer avec le monde des blancs que les Kanak de la Grande Terre, l'île principale du Territoire. Les européens prisaient la main d'oeuvre venue des trois îles : Maré, Lifou, Ouvéa.
Le père de ma mère fut donc embauché par un blanc de Nouméa, Jules Calimbre, dont le père, soldat portuguais de l'Armée Impériale, avait dû rester dans l'Armée Royale à la Restauration, puis avait été désigné avec son corps pour occuper la Nouvelle Zélande, et enfin détourné sur la Nouvelle Calédonie où il s'était fait démobiliser pour s'installer comme boucher à la fondation de la ville, épousant la femme de chambre de l'épouse d'un des premiers Gouverneurs. Son fils aîné, formé en Australie, était devenu un des principaux employeurs de la Colonie, par l'entreprise d'aconnage et de chalandage qu'il avait fondée. Le seul fils de sa femme était mort en 1914-18, la veille de l'Armistice et le couple n'eut pas d'autres enfants.
Mon grand-père maternel vivait avec sa famille dans le groupe de bâtiments où son patron avait sa demeure. La femme de ce dernier s'est prise d'affection pour sa fille cadette et souvent la gardait pour lui tenir compagnie. Que se passa-t-il entre cette femme déjà âgée, impotente, au ventre couturé de cicatrices dues aux chirurgiens bouchers d'avant guerre, trahie par ses meilleures amies cherchant à coucher avec son mari? Elle dit un jour à mon père qu'elle n'avait jamais voulu s'intéresser à une blanche locale parce qu'à son expérience, ces dernières étaient toujours intéressées et qu'on ne trouvait de fidélité que chez les canaques. Elle éleva et finit par adopter ma mère, les soeurs et le frère de celle ci bénéficiant de la même atmosphère et ainsi d'une éducation à l'européenne, au sens strict du mot, mais sans être séparés de leurs vrais parents. Ma mère, son frère et ses soeurs furent envoyés à l'école communale, ce qui était une première pour des enfants mélanésiens.
Mr Calimbre , on l'appelait le Patron et sa femme Mad. Je n'en ai pas de souvenirs, j'étais trop petit. Il avait connu la dernière révolte kanak, celle de 1917. A l'époque de l'adoption de ma mère, les Kanak étaient parqués dans des Réserves ou dans des quartiers réservés qu'ils devaient rejoindre, en ville, le soir, sur un coup de canon. Leur libération commencera, en 1945, par la suppression du travail forcé par le Gouvernement du Général de Gaulle. Mr Calimbre était un homme comme il y en avait peu dans ce pays où les colons auraient bien voulu voir tous les Kanak crever de maladie. A sa mort , il légua tous ses biens à ma mère, qui se battit comme une lionne pour échapper à la rapacité des hommes d'affaires prêts à la dépouiller. Voilà pour ma maman-dragon. Mais il y aurait tellement à en dire, et ce serait à elle de le faire.
Mon père est d'une famille de médecins, Officiers de Santé pour le Roy de père en fils à Chézy sur Marne, dans la même maison, pendant quatre siècles. D'ascendance franque et au milieu de ce qui sera le berceau historique de la France. Ce fils de Professeur à la Faculté de Médecine de Lyon et d'une mère lyonnaise, fille et nièce de Professeurs de Faculté de Médecine, mais d'une famille à la fois internationale (Rhénanie, Angleterre) et de Haute Marne, rompt, comme ses frères, la tradition familiale, et devient l'élève du Pasteur Maurice Leenhardt qui l'introduit à l'ethnologie du Pacifique Sud. Son maître, Professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, où mon père enseigne aujourd'hui encore, avait fondé au début du siècle la Mission Protestante de Do Neva, à Houaïlou, où sera lancé le premier travail de formation de cadres de la société mélanésienne, repris plus tard à Canala par le R. P. Luneau.
Grâce à Maurice Leenhardt, mon père fut envoyé en Nouvelle Calédonie, à vingt et un ans, dans le cadre de ce qui deviendra l'ORSTOM. On peut dire qu'il tomba amoureux de l'Océanie et du peuple mélanésien. Il travailla neuf ans de suite en Nouvelle Calédonie et put y aider des Kanak victimes d'injustices par trop flagrantes. De diverses façons, il facilita les choses pour que certaines tribus puissent récupérer leurs anciennes terres, et il s'aida lui même en épousant ma mère. Leur couple dure, ils vieillissent ensemble, mais eurent assez d'enfants pour troubler leur quiétude. Nous sommes trois frères, et pour troubler, on troubla.
Mon père eut dans ce pays une influence politique certaine, à l'arrière-plan et d'autant plus efficace, pour l'amélioration de la condition du peuple kanak. Il était, et reste, toujours prêt à soutenir ce peuple qu'il aime. Même si, depuis, beaucoup l'ont renié. Puis il devint Professeur en France, tout d'abord à la Sorbonne, puis au Museum National d'Histoire Naturelle, et Directeur du Laboratoire d'Ethnologie au Musée de l'Homme. Dans sa carrière, il a atteint le sommet, ayant tout réussi à force de ténacité, épaulé par sa femme. Là où cela a décroché, c'est dans la descendance.
Le résultat le plus évident du désastre était pour le moment moi même, afflublé de deux béquilles, avec mon allure de canard boiteux. Arrivée à la maison d'aspect cossu. De l'autre côté de la rue, le voisin, Monsieur le Gouverneur, devenu Monsieur le Haut Commissaire . On dit que ça fait plus démocratique.
Nouméa est une ville blanche inodore, insipide, coupée de longues avenues tirées au cordeau. Elle pue les attrape-gogos, pièges pour vous soutirer de l'argent. Même pas un boxon. Pas une prostituée sur le trottoir. Un cinéma porno pour faire classe. Relais touristique pour riches qui aiment aller en vacances pour s'ennuyer. Sans oublier le Casino du député de droite du Territoire. Bref une ville de blancs dont la moitié sont des Z'oreilles , fonctionnaires d'Etat, venus vivre sur le dos des contribuables français grâce à l'indexation de leurs salaires. Tous ces gens, parvenus temporaires et par procuration, s'amusent à se considérer comme faisant partie de la classe privilégiée.
J'ai fini par laisser les béquilles et je marche comme un grand. Mes jambes sont aussi maigres que des baguettes de tambour. Le pire est quand je montre mes biceps à la plage. Les gens ont l'impression de voir un pays sous-développé. Pas de pitié dans les yeux, mais une question innocente : "Pourquoi la police laisse-t-elle traîner de telles horreurs sur la plage?" De toute façon, même si parfois je suis à cran, je ne dis rien. Je n'ai pas envie, en plus, de me faire démolir le portrait. Je suis trop faible. Déjà, à Tahiti, je n'arrivais pas à revenir sur la plage dès que les vagues étaient fortes.
Ballades en ville, fumer cigarettes sur cigarettes, douleurs toujours présentes, bains à la plage. Les jours se ressemblaient tous. Mais le pied s'affermissait et j'attaquais des exercices d'assouplissement. Le genou commence lentement à s'assouplir et le ciel est bleu. Je peux voir les cocotiers et je relis "Les Hauts de Hurlevent". J'ai envie de me couper le bras que je n'arrive pas à plier. Il me faut me concentrer pour m'améliorer.
Branle bas de combat, mon père arrive. On va le chercher à l'aéroport à Tontouta. Retour au bercail. Le conseil de famille se réunit. Le verdict tombe. Il est décidé que je l'accompagnerai dans sa tournée dans les tribus et que je séjournerai dans l'une d'elles. Pour le moment, il s'agite dans la capitale en toc et la routine continue. De toutes façons, je m'en moque, je ne sais même pas à quoi ressemble une tribu. Je suis aussi ignorant qu'un Caldoche. De tout coeur, je suis avec les Kanak pour leur libération, mais à un autre niveau, je ne suis pas concerné. Si je me sens opprimé, c'est pas par les colons, entre nous facteur complètement dépassé, mais sur un plan intellectuel, par la société globale. Je suis un marginal-écolo, un hors circuit. Si je critique un système, ce n'est pas pour en rebâtir un autre. Ce que je cherche, c'est être un homme libre, mais cela, avant tout, dans ma tête à moi.
14 Décembre 1980 .
Départ pour le grand voyage. Un aller sans retour. On s'arrêtera d'abord à la tribu de Karaji, commune de Poya, rendre visite au chef Ménon Nékiriai, grand chef administratif des sept tribus de Poya. Si vous aimez les moustiques, allez dans ce pays! Vous y trouverez la huitième plaie d'Egypte : des nuages de moustiques. On dit dans le pays qu'ils ont même réussi à tuer des poulets. Alors pensez donc, un grabataire comme moi, ils ont failli en faire de la confiture. Je marchais , oui , mais je n'arrivais pas à me plier en deux, difficilement à plier le genou. Heureusement, j'avais un manou que j'utilisais comme un fouet-gourdin. Même les anti-moustiques n'arrivaient pas à calmer l'ardeur de ces draculas en miniature. Le voyage commençait bien.
A part ça, le vieux chef était charmant. Sympa et tout. Parlant de ses rapports avec les colons, avec l'administration. Aimables propos qui ne m'avaient pas particulièrement concernés. La seule chose qui m'avait intéressé, c'est de voir mon père présenter une offrande lors de notre entrée chez le maître de céans. Pour cela, il avait posé un tissu replié sur la table, deux ou trois paquets de cigarettes, mille francs sur les cigarettes. Aussitôt le silence s'était établi autour de lui. Il avait accompagné ce geste matériel d'un petit discours pour se présenter, lui, déjà connu, et moi, son fils. En réponse, un discours de remerciement et de reconnaissance mutuelle. Le vieux rappela que l'importance du geste n'était que secondaire, qu'une boîte d'allumettes aurait suffi, et continua sur sa lancée. Le discours est en général à la hauteur de celui qui le fait. Si c'est un penseur, ce discours sera long et plein de signification. L'orateur est respecté en Océanie où le temps n'est pas divisé en quarts d'heures à portée économique, mais traité en tant que durée. Le discours est apprécié comme un moment privilégié et les talents de l'orateur sont soulignés par de régulières et bruyantes approbations. Et il n'est pas là question de discours politique, mais seulement de ce qui touche à l'expression culturelle kanak.
La discussion présente porte sur la superficie de la Réserve. Le vieux rappelle comment il a obtenu un terrain in extremis, avec conditions de mise en valeur, et s'y est installé avec sa famille pour empêcher les pouvoirs publics de le reprendre. Tout autour, les colons. Tout le long de la route, j'avais vu des barbelés qui n'en finissaient pas. A Karaji, j'avais constaté le peu de terres de la tribu. Autour, le domaine du Big bwana : l'homme blanc.
Premier contact avec la réalité kanak. Désagréments avec les moustiques. Mais toujours pas concerné. Difficile d'échapper à vingt ans de société de consommation. A force de flash publicitaires, on avait laminé en moi la conscience d'appartenir au peuple kanak. Comme diraient certains qui oublient de se regarder eux mêmes en face, j'avais la démarche caractéristique des fils de petit-bourgeois.
On repart enfin, après que le vieux grand chef ait remercié, par un geste en retour, avec un tissu et cinq cent francs, puisqu'il y a obligatoirement un retour proportionnel à l'estime que l'on porte au visiteur. Direction la commune de Voh, à quatre vingt kilomètres de là , tribu de Oundjo. Ma nouvelle résidence. Pas de question, pas de problèmes . Située au milieu des palétuviers, elle est formée par quatorze clans et compte un peu plus de trois cent personnes. Traversée par la route territoriale n°1, dite RT 1, elle est collée au rivage, dans un coin d'une Réserve comprenant 340 hectares dont seulement 4 ha de cultivables , cernée de collines sèches à niaoulis et à gaiacs. Une étroite bande de terre permet de construire de nouvelles maisons en direction de Voh. L'eau potable venait d'une source située dans la Réserve, mais qui venait d'être polluée par des travaux miniers européens réalisés en amont immédiat. Le soir, les murs étaient noirs de moustiques. Heureusement pour les Oundjo , ils étaient pêcheurs, le poisson était abondant, ce qui leur assurait un revenu modeste et régulier.
Les clans qui composaient la tribu avaient été chassés de leurs terres égrenées tout au long de la côte. Ils avaient trouvé, en 1920, en suivant les liens entre les clans, ce dernier refuge. En 1968, un colon nommé Martin avait réussi à faire avancer ses barrières à deux kilomètres à l'intérieur de la Réserve, volant ainsi encore de la terre. Les Gendarmes , me direz vous! A une certaine époque, les Gendarmes ne prenaient même pas en considération les plaintes des Kanak. L'autre voisin, en direction du sud, vers Koné, s'appelait la Société Ballande, grande maison de commerce de la place de Nouméa et ayant son siège central à Bordeaux, possédant 15.000 hectares de terres dans toute la Nouvelle Calédonie.
Voilà le décor posé. L'endroit où mon père avait décidé de me laisser. Tout était arrangé pour mon logement dans la tribu. J'habiterai une maison en dur, neuve, confortable, dominant la tribu, chez un vieux Kanak sympa que j'avais rencontré à Nouméa, alors que mon père préparait son plan. André Wabealo habitait et travaillait à Nouméa avec sa famille. Je vivrais donc avec son frère Michel, veuf sans enfants et perclus de rhumatismes, ce qui lui donnait une démarche un peu semblable à la mienne. En fait j'allais trouver une nouvelle famille dans cette nouvelle maison. Une famille qui me soutiendrait tout le long de la route qui m'attendait. Pourtant mon père me laissait là avec un handicap dont je ne me rendais pas compte, qui allait compter dans l'avenir et entrainer en partie mon engagement politique.
Mon grand-père adoptif, Jules Calimbre , s'était occupé de transport de minerai de nickel dans la région, s'installant avant 1900 sur une île du nom de Koniène, à l'embouchure de la rivière de Pouembout, au sud de Koné. Cette île appartenait à l'origine aux clans Wabealo et Vujo, auprès desquels Mr Calimbre établit ses installations. Après la révolte de 1917, dans le mouvement de " cantonnement " des tribus de la côte, Jules Calimbre laissa faire l'expulsion administrative et forcée des habitants de l'île, les Wabealo allant à Oundjo et les Vujo à Nèpu, sur la côte nord de Poya. Depuis, la situation n'avait pas bougé, malgré diverses démarches entreprises par mon père pour empêcher les Européens de Pouembout, dont la municipalité, de reprendre la location domaniale de l'île à ma mère qui en avait hérité, location finalement réduite à une surface de 4 hectares, et pour obtenir que les Mélanésiens puissent se réinstaller dans l'île, à l'emplacement de leur ancien village.
Ces derniers faisaient eux aussi des démarches dans le même sens, auxquelles l'administration répondait par une contre-vérité, affirmant que la location était toujours au nom de ma mère, alors qu'on la lui avait enlevé par mesure de représailles politiques, depuis plusieurs années, d'abord partiellement, plus tard complètement. Mais cela pouvait créer une certaine méfiance vis à vis de moi. Au surplus , je ne suis pas le genre de métis qui porte sur le noir. Chez moi, ça serait plutôt le blanc sans bronzage, d'autant plus que ces derniers mois, je n'avais pas eu tellement l'occasion de me bronzer sur la plage, ne pouvant me lever seul si j'étais couché à terre .
Arrivé à la tribu, le vieux Michel nous attendait dans la maison de son frère. Un coup de café , mon père et lui discutent un peu. Je suis dans les vapes. Depuis un jour que je suis assis, ma jambe me fait mal. Naturellement, le geste de reconnaissance mutuelle avait été fait. Mon père et Michel décident d'aller voir le grand chef Bome Fouang, responsable des huit tribus de Voh. Heureusement, le vieux chef habite Oundjo. Geste coutumier d'usage, discours réciproques. Puis on passe au café et pain beurré. Ils évoquent les souvenirs. Plus ça va, plus je me décompose. Je n'arrête pas de me battre avec les moustiques. On dit que c'est depuis que la route a été tracée à travers le marécage qu'il y a tant de moustiques. Ce furent là mes premiers contacts avec Oundjo. Mon père s'en alla et me laissa avec les vieux. J'étais assuré d'avoir assez d'argent pour mon tabac et j'avais un toit, le principal. Mais pourquoi me laisser au milieu des moustiques!
Les premiers temps furent de mutuelle observation. J'avais fait un tour de la tribu avec mes deux béquilles, mais je ne pouvais marcher longtemps. Une façon à moi de dire : "Attention, infirme!". Peu à peu, je m'habituais au vieux Michel Wabealo. Je lui racontais les étoiles, l'univers, les trous noirs, Einstein, les religions boudhistes, hindouistes, musulmanes. On passait ainsi le peu de temps pour parler que me laissait la difficulté de la position assise. Il fallait être un peu fou pour parler d'Einstein et de la relativité à un vieux Kanak. D'autant que, comme je m'en aperçus plus tard, il connaissait celà depuis longtemps, même s'il l'expliquait différemment. Au début, il m'écoutait sans parler, respectueux du Blanc et de sa science infuse. Car pour eux, j'étais blanc. Je me demande si, derrière la facade de respect, il n'y avait pas de la condescendance pour ce jeune qui lui en mettait plein la vue de son savoir européen, qui parlait de télékinésie, télépathie, à eux qui pratiquaient tout cela depuis la nuit des temps.
Lorsque j'étais fatigué, j'allais m'allonger. Le vieux partait rejoindre ses collègues à la tribu. Je ne serais pas étonné s'il allait répéter tout ce dont j'avais parlé et qu'ensemble ils se soient émerveillés de constater que les blancs connaissaient aussi ces pouvoirs, qu'ils avaient pourtant remplacé par des machines. Ce vieux là ne s'étonnait jamais. Sans doute avait-il raison. Je ne m'étais pas aperçu que j'entrais dans un monde nouveau pour moi. Il faudrait bien du temps encore avant que ne se déchire le voile de supériorité qui me bouchait la vue.
Injustice
Avec le vieux Michel, j'appris la Nouvelle Calédonie. Il avait été chassé à douze ans de sa terre, devenue station d'élevage de la Maison Ballande. Réfugié déjà de l'ilôt Koniène, il fut de nouveau expulsé par des colons à cheval qui poussaient leur bétail dans les champs d'ignames des Kanak. Tout ce que sa famille récupéra fut la poussière sous leurs pieds nus. Derrière eux, leurs cases brûlaient.
Que pouvaient-ils faire d'autre que de fuir pour tenter de survivre? La colonisation avait liquidé depuis longtemps plus du tiers de la population kanak. Des chefs s'étaient pendus de désespoir , des familles s'étaient laissé mourir de faim, ne pouvant se résoudre à abandonner leurs terres. La maladie et les répressions militaires avaient fait le reste.
Dès lors, l'enfant vécut à Oundjo, où il n'y avait que du rocher et des palétuviers. Pas de quoi nourrir la moindre tête de bétail. Heureusement, les colons n'élevaient pas de chèvres, sinon ils auraient délogé les Kanak même de ce coin, ou achevé le massacre par militaires interposé. Braves colons, lâchés à la curée d'un peuple sans défense!
Quand le vieux Michel me racontait ce passé vécu par lui, j'étais saisi d'un sentiment de honte et de colère. Tristesse d'avoir eu une part, même indirecte, au sort qui lui avait été fait. Je n'oubliais pas l'île de Koniène et ma confusion personnelle augmentait lorsque mon interlocuteur parlait de l'abondance en poisson des eaux entourant l'île. Les sanglots sourdaient dans sa voix. Les gens n'avaient rien oublié : leurs terres de clans, les cocotiers plantés autrefois, la courbe des "creeks" et la douceur des vallons. La tradition orale avait tout conservé. Sur la carte IGN de la Nouvelle Calédonie, le peuple pouvait plaquer la carte du pays kanak.
J'appris tout cela par bribes et ma conscience en fut peu à peu imprégnée. Je déteste l'injustice. Je ne comprenais pas que les tribus ne bougent pas pour exiger réparation, ne fut-ce que partielle. Il y avait certes une évolution, le droit de vote obtenu, la participation électorale, des partis politiques kanak. Mais quelque part quelque chose clochait, puisque cette vie politique à laquelle participait les Kanak ne faisait que s'accommoder de cette injustice dont le monde des Blancs se refusait à parler, mais qu'il renforçait d'année en année. Mon indignation venait des vingt ans que j'avais passé en France, protégé par la position sociale de mes parents d'abord, par ma carrure et ma grande gueule plus tard. Alors, arriver ici à Oundjo et trouver cela, je ne comprenais pas.
J'étais bien conscient de ce que la France avait, depuis longtemps, mis de côté les principes d'égalité et de fraternité pour s'emparer par la force de nations libres, assumant des répressions drastiques au Cameroun, à Madagascar, où l'on estimait les victimes à près de 30.000 morts. Ce qui n'empêchait pas d'enseigner aux survivants les principes sacrés de la République.
Pour l'instant, je n'en étais pas à m'engager dans quoi que ce soit. La station assise me faisait souffrir. Je passais le plus clair de mon temps allongé. Néanmoins, j'avais commencé à faire de la marche par étapes. J'ai commencé par un kilomètre. Au retour, état lamentable, je suis resté six jours couché. La fois suivante, j'ai attaqué les cinq kilomètres, retour à l'état de loque, quatre jours au lit. La fois suivante, je suis parti à Koné, à douze kilomètres de là, puis je suis rentré à pied : résultat, une semaine K.O.. Pendant tout ce temps, j'avais commencé des bains de mer pour me permettre de faire des mouvements et améliorer ma coordination musculaire. Les gosses de la tribu, à chaque fois qu'il me voyaient passer, riaient et parlaient du Blanc qui avait l'air d'un fou. Cela, ils me l'avouèrent plus tard. J'étais donc le Blanc boiteux et dingue.
De temps en temps, je me rendais à Nouméa en car, pour changer d'air et essayer de recharger mes accus dans ce pâle succédané de mon milieu naturel : la ville. Là j'allais chercher l'argent envoyé par mes parents, ce qui me permettait de rester quelques jours à Nouméa. Puis je m'en retournais. Les rares contacts que je pouvais prendre dans le milieu politique kanak, ou dans la part de ma famille originaire de Lifou, me permettaient de mieux cerner le visage politique du pays et son histoire récente. J'appris ainsi que l'Union Progressiste Mélanésienne, UPM, avait lancé il y a quelques années des actions de revendication des terres, accompagnées d'occupations sur le terrain. L'une de ces actions se passa à la tribu d'Amoa, sur la propriété d'un colon nommé Devillers. A l'époque, les Gendarmes Mobiles intervinrent en force. Pénétrant dans la tribu, ils en frappèrent violemment les habitants à coups de matraques. Ils les firent s'allonger par terre, le visage contre le sol, et les piétinèrent. Sur les lieux de l'occupation , une ronde d'hélicoptères en rase-mottes avait fait fuir tout le monde. Malgré tout le cinéma de la répression, Devillers était parti. Les occupations de terres commençaient à s'étendre. L'autorité se devait de réagir. Le choix était entre passer à une phase de répression plus dure ou négocier. La solution de la négociation prévalut et on échangea la neutralité de l'UPM sur les terres contre l'acceptation d'un projet qui lui tenait à coeur, le FADIL, Fonds d'Aide au Développement de l'Intérieur et des Iles. Cet organisme permettait aux Mélanésiens d'avoir accès au crédit, ce qui leur était jusqu'alors difficile, puisque leurs Réserves étaient, quoique exigües, incessibles et inaliénables, ce qui entrainait l'impossibilité de saisir aucun immeuble à l'intérieur de ces Réserves. Cette règle avait permis de sauver ce qui pouvait l'être du peuple kanak. Le FADIL fournissait donc une garantie pour des emprunts auprès de sociétés de crédit, dans le cadre de projets de mise en valeur de terres ou pour la création d'entreprises. Il prétendait assurer les premiers pas des Kanak dans l'économie marchande.
Il ne s'agissait pas de financer de grosses entreprises, mais de petits Groupements d'intérêt économiques, dont l'échelle était calculée de façon à leur assurer une fonction stable d'appoint au marché local. Rien qui puisse mettre en danger la prépondérance de la Caldochie blanche. Il est vrai que les Caldoches mènent une propagande constante et opiniâtre dans le but de persuader le monde entier que les Kanak sont des paresseux, des incapables, des saoûlographes et des individus intellectuellement inférieurs aux Blancs. A l'époque où le Gouvernement du Tripartisme avait accordé le droit de vote aux Kanak, ces pauvres Caldoches avaient cru que leur monde s'effondrait. Du jour au lendemain, ils avaient vu ceux qu'ils traitaient de singes, devenant majoritaires électoralement, contrôler, au travers des leaders de l'Union Calédonienne, les organismes distributeurs de subventions. Il fallait passer désormais par eux pour obtenir quoi que ce soit. Ce fut la grande époque de l'Union Calédonienne, Parti unique des Kanak et des Blancs. Heureusement, les " singes " avaient choisi des Blanc pour les aider à obtenir leur libération. Mais ces Blanc ne pensèrent généralement qu'à eux mêmes, et se retrouvent aujourd'hui au RPCR. L'alerte fut chaude et la leçon n'a pas été perdue par les Caldoches. Les Kanak étant légèrement majoritaires, ils décidèrent d'inverser définitivement le rapport de forces.
"Il faut faire du Blanc, faire venir des gens de France, leur ouvrir les crédits nécessaires, à bas taux d'intérêt, pour leur installation dans le pays. Nous devons absolument minoriser les Kanak, autrement nous sommes fichus. Il faut les empêcher d'acquérir le moindre pouvoir économique, faire en sorte de les exclure des écoles au moindre prétexte, ou en faussant leurs notes. Pas de bacheliers ou de licenciés kanak, ou ceux qui le seront devront être à notre botte" . Ce genre de discours pouvait être entendu dans les salons de la Caldochie aisée de Nouméa. Principalement dans la bouche de son principal défenseur, Roger Laroque, Maire de Nouméa et Président Directeur Général local de la Maison Ballande. La Caldochie se préparait à une sale guerre. La marginalisation de tout un peuple , obligé de se replier dans un ghetto économique et culturel. Toute la Caldochie et les profiteurs du 5,5 allaient se mettre à empêcher les Kanak d'accéder, par la connaissance ou la technique, à quelque promotion sociale ou économique que ce soit.
On allait tenter de créer, au bénéfice des étrangers au pays, l'image du Kanak brutal, alcoolique, arriéré . On allait décourager tout contact avec les nouveaux venus et bien leur faire comprendre que ce qu'ils obtenaient, c'est qu'on l'enlevait aux Kanak, qui devenaient de ce fait leurs ennemis naturels. Il fallait créer les conditions de l'arrivée du jour béni où l'on reprendrait les rênes. Ce jour là, on supprimerait les Réserves , dernier rempart des Kanak. Ce serait l'intégration obligatoire. Les Réserves transformées en propriétés privées, à la merci de la moindre dette, de la moindre signature extorquée ou fausse . Ils ne seraient plus que des citoyens de seconde zone vivant dans des bidonvilles, des déchets à la botte de la Caldochie triomphante, sans que formellement les principes républicais aient été violés.
" Pourquoi y a-t-il si peu de salariés kanak?" - "C'est le résultat de leur habitude de quitter le travail à la moindre cérémonie à la tribu." - "Et qu'en est-il du racisme à l'école?" - "C'est une plaisanterie. Regardez tous les enfants kanak dans les écoles primaires. S'il y en a de moins en moins au fur et à mesure que monte le niveau des classes, c'est qu'ils sont paresseux et non parce que tout est fait pour les éliminer en douceur. D'ailleurs ils sont évidemment culturellement inadaptés."
Mais on ne dit pas que les enseignants obtiennent des facilités de crédit dans certaines maisons de la place, que leur vie sociale se déroule dans le milieu le plus hostile à la promotion mélanésienne et que dès leur arrivée on leur fait la leçon :
"Après tout , nos compatriotes locaux doivent sûrement avoir raison, ils les connaissent, les Kanak! "
Mais oui, les Kanak sont heureux, ce sont de grands enfants. Ils sont bien, là bas, dans leurs tribus, curiosités pour ethnologues! Oui, mais l'action de l'UPM dans la vallée d'Amoa avait obligé Devillers à partir. Son domaine avait été racheté par le Territoire et affecté à la tribu en agrandissement de Réserve . Il arrivait parfois que le vernis craque. Alors, on cédait, à petits pas.
Cette histoire m'avait révélé l'existence d'une Caisse Territoriale de Rachat des Terres qui existait depuis les temps de l'Union Calédonienne. On ne peut pas dire qu'elle ait beaucoup servie. Il est même arrivé que certaines terres revendiquées par les tribus se retrouvent devenues propriété privée d'un Conseiller territorial européen Union Calédonienne, comme à Poya. La lutte du peuple kanak pour sa libération, oui! Mais les mentalités, chez certains indépendantistes blancs, n'avaient pas évolué.
Dans les discussions avec les vieux d'Oundjo, puisque maintenant je connaissais tout le monde, on en était arrivé à parler de l'ilôt Koniène. Il n'était pas question pour moi de renier en quoi que ce soit le vieux Calimbre. Je regrettais évidemment l'expulsion du clan Wabealo. Mais s'il fallait bouger, c'était à eux de le faire. Je ne m'imaginais pas m'attaquant à ma mère. Je connaissais son attachement affectif à cette île où elle avait vécu des jours de paisible bonheur avec ses parents adoptifs. Mais il s'agit d'un acte de justice et elle comprendra sûrement. Je ne me vois pas abandonner des gens qui m'ont accueilli avec tant de gentillesse, qui rient avec moi, si je progresse, qui sont tristes lorsque la douleur me terrasse.
"Dis moi, vieux! Tu sais que l'île n'appartient pas à ma mère. Que c'est une simple location. Koniène appartient au Territoire. Si ma mère se retirait de la location, il faudrait vous, les Wabealo, faire la demande pour reprendre la terre. Si on se débrouille bien, on finira par avoir gain de cause." - "Mais René, que vas dire Madame? Nous on n'a jamais eu d'histoire avec elle. Si elle est d'accord, alors ça va. Mais on ne sait pas écrire les lettres pour les bureaux. C'est bien si c'est toi qui fait la lettre et on signera." - "O. K. .Je vais écrire à ma mère et lui expliquer la situation. Je pense qu'elle comprendra. Après, on fera la lettre pour l'administration et on enverra un exemplaire au Journal de Nouméa. Comme cela, ce sera public et ils seront obligés de nous répondre."
En réalité, à la tribu, des tas de gens étaient capables de faire la lettre. C'était un moyen pour m'engager. Sur la lancée, je me mis à parler des possibilités de l'île au point de vue aquaculture, en particulier élevage d'huîtres.
J'étais en plein délire verbal. Le vieux me rappela à l'ordre : "René, tu sais, il y a trop de Blancs qui nous ont raconté des histoires. Nous, on veut pas de promesses, on veut voir avec nos yeux. Les paroles, c'est comme les vagues. Ca vient et ça se retire."
Il me raconta alors l'histoire du vol des terres en Nouvelle Calédonie. Tout cela devant la théière brûlante et pleine. A l'horizon, le soleil se couchait sur les récifs :
"Il y a longtemps, longtemps, longtemps . . . un bateau arriva en vue de la tribu. Une grande pirogue telle qu'on n'en avait jamais vue, avec de grandes ailes d'oiseaux blancs. Il mouilla en face de la tribu, replia ses ailes et resta là jusqu'au lendemain. Au matin, une petite pirogue sortit du ventre de la grande pirogue. Au fur et à mesure qu'elle approchait, on vit que les hommes à l'intérieur étaient blancs. On pensa que c'était nos morts, nos vieux d'avant qui étaient revenus nous visiter, comme cela était déjà arrivé. Quand ces hommes arrivèrent sur la plage, ils tenaient un gros paquet couvert de signes. Ils nous dirent que c'était la parole d'un dieu venu pour nous sauver. Ils parlèrent, parlèrent, parlèrent, puis ils demandèrent que nous contruisions une grande case pour abriter la parole de ce dieu. Alors on travailla, on travailla, sans manger et sans boire, jusqu'à ce que la grande case soit finie. Ils nous dirent d'entrer pour y mieux écouter la parole de dieu, et ils parlèrent, parlèrent. Cela dura des jours et des jours. Enfin , un matin, ils s'arrêtèrent et dirent qu'on avait trouvé la vérité. Ils nous dirent de sortir. Le soleil était haut alors et nous nous aperçumes que nous étions enfermés. Pendant que nous écoutions la parole de Dieu, les marins avaient construit de grandes barrières avec des lianes brillantes. Toute la grande case était entourée. Alors ceux qui nous avaient parlé pendant des jours et des jours nous expliquèrent que les terres derrière les barrières n'étaient plus nôtres. Nous n'aurions plus que la terre autour de la grande case qui contenait la parole de Dieu ."
Après ce discours, je n'avais plus qu'à bien me tenir et faire la preuve qu'au contraire d'autres, j'agissais. Ce qui, dans mon état, était une gageure. L'action que j'entreprenais ne correspondait à aucun but politique. Elle partait simplement d'une bonne intention. Au bout de quinze jours, nous avions tous les éléments en mains. Ma mère avait donné son accord. Elle était prête a envoyer une lettre à l'administration pour appuyer la demande du clan Wabealo. Nous fîmes donc la lettre en vue de l'attribution de Koniène, et pour avoir plus de poids, on sollicita les signatures de tous les membres du Conseil des Anciens. Ce fut la première réunion de revendication des terres à laquelle j'assistais et ça ne devait pas être la dernière. Tous les clans de Oundjo reconnaissaient le clan Wabealo comme maître de la terre sur l'ilôt Koniène. Il n'y eut pas de problème pour obtenir les signatures du Conseil des Anciens, ni celle du Grand Chef. Un fois cela fait, la conversation dérapa sur les terres claniques de chacun. Tous en avaient été chassés , tous en parlaient avec résignation, émotion ou colère. En fait personne ne croyait à la récupération de cette terre, persuadé que les Blancs feraient tout pour l'éviter. J'étais le seul à croire à l'efficacité de la démarche. Et je conserverais longtemps cette naïveté, avant de me rendre compte de jusqu'où, et par quels moyens, la volonté des colons blancs pouvait primer.
28 Mars 1981 .
On a envoyé la lettre à l'administration. Le Journal en avait parlé. J'avais été voir moi même le directeur qui m'avait fait subir un véritable interrogatoire policier. On a bon espoir. Le Président de la Caisse de rachat des terres est un canaque RPCR, qui a des liens coutumiers avec le clan Wabealo. Il va peut-être intervenir. J'y croyais. J'oubliais simplement l'état colonial qui régnait, et ce que pouvait être l'administration et la justice coloniales. Le Maire de Pouembout avait fait une demande parallèle pour l'établissement sur l'île d'un Centre touristique. Dans un endroit bourré de moustiques! Renseignement pris, le projet était celui d'un centre de nudistes . . . Naturellement cette demande bloquait tout et le clan Wabealo était prié de l'accepter. En même temps le Service du Domaine avait retiré unilatéralement à ma mère la location de ce qui lui restait de l'île. Je n'ai pas encore oublié par quels moyens ridicules on s'est opposé à rendre aux Kanak une superficie de 75 hectares.
Un combat
Réunion à la maison commune de toute la tribu d'Oundjo. Ici , on est UPM. Le responsable est Milo Téin . But de la réunion, faire le bilan des démarches effectuées et de leurs résultats. Je suis chargé de présenter le constat d'échec, de décrire le mur de mauvaise volonté auquel on s'est heurté. Je n'ai pas de quoi être fier. La réunion est houleuse. L'indignation est à son comble. Le responsable de l'UPM rappelle les actions de son parti pour le retour des terres :
"La terre est nôtre. Partout elle porte la trace de nos vieux. Les cocotiers, le dessin des baies, les rochers, la montagne, tout cela a une histoire. Tout cela porte un mort. Que ce soit le pays Aekè, Païci, Ajië, Xaracü, toute la terre de Nouvelle Calédonie appartient à des clans". Pris par sa verve, il poursuivit en langue Aekè. Tous semblaient l'approuver bruyamment. Soudain , il se tourna vers moi :
"Tu vois, René, chez vous les Blancs, la terre vous vous en servez pour lui arracher son sang. Ce n'est qu'un moyen de gagner de l'argent. Chez nous les Kanak, la terre est notre chair. Nous participons à travers elle à l'ordre du monde. Nous y trouvons chacun notre place. Chacun de nous porte le nom de l'endroit où son ancêtre avait bâti sa grande case. Même si vous les Blancs essayez d'effacer à coups de bulldozer les traces de nos champs et de nos habitats. Jamais vous n'effacerez les noms donnés."
En me regardant, Milo avait de la colère dans les yeux. C'était sérieux. Ils me prenaient vraiment pour un Blanc, tous ces Kanaks. Un ange passa. Je ne me rendais pas encore compte que le discours fait partie de l'homme kanak. A la différence des Blancs qui ne jouent que des intonations, ils vivent leurs discours, rient, pleurent, expriment par leur visage chaque émotion évoquée. Leur colère est si impressionnante que vous avez envie de prendre vos jambes à votre cou, et un instant plus tard vous restez suffoqué devant un masque devenu rieur.
Un moment après , un vieux se leva et me raconta en mauvais français une période de sa vie :
"Tu demandes à tous les vieux. Tous on travaille obligatoire à la Plaine des Gaïacs pour creuser la route. Si on n'allait pas travailler, c'était enfermé à la boîte. T'as vu! Réveil à 6 heures le matin. Pas de café. Pas de repos. Si tu reposes, le Blanc contremaître, il arrive et te frappe avec le nerf de boeuf. Mauvais temps, pas mauvais temps, tu travailles. Le soleil, il tape dur. L'eau pour boire pour nous, c'était dans les vieilles touques à pétrole . Nous avec les Javanais. Là, on a ch. . .la m. . . . Mangé à 11 heures et du riz sec, c'est tout. Si le contremaître voit qu'on a fini de manger, on retourne au travail. Des fois, dix minutes pour manger. Si on fait une faute, la paye était supprimée. Moi , j'ai travaillé, j'ai jamais touché un Franc."
Moi, toujours innocent, je pose la question bête :
"Dis moi vieux, les contremaîtres, c'étaient qui?" - "Mais les Blancs d'ici, les colons de Koné. Ils se promenaient avec des pistolets à la ceinture et des triques à la main, toujours à gueuler contre nous. Jamais arrêter."
Au cours de la réunion, il fut décidé de demander l'appui de toutes les tribus de Voh et peut-être de celles de Koné. On en resta donc là. Le soir venu , avec le vieux Michel, je lui demandais comment allaient se faire les démarches en question. Sa réponse :
"Tu vois, René, c'est mieux si c'est toi qui vas demander aux autres tribus. Nous, c'est trop long avec la coutume. Toi, tu vas mieux expliquer. Comme cela, ça ira vite."
Dans ma tête, une vague me submerge. J'ai comme une impression que, quelque part, je me suis fait avoir. Qui a prononcé le mot de manipulation? Quand on commence une chose, il faut la poursuivre jusqu'au bout. On verra bien :
"Moi , je veux bien, vieux! Mais où vais-je dormir et à qui vais-je m'adresser? Je ne connais personne là bas. Je n'ai été qu'une fois à Gatope et je ne connais pas les autres tribus." - "Pour Gatope, le chef vient souvent à Oundjo à cause de ses liens coutumiers. Pour les autres : tu iras à Ouélisse et Temala. Le Maire va t'aider."
Pour le vieux Michel, tout était clair, le Maire kanak de Voh m'aiderait sans problèmes. Le chef de Gatope aussi. Quand au chef de Tieta, je le connaissais du fait qu'il était marié à la soeur du Pasteur de Oundjo , lequel était de Hmelek à Lifou et m'était apparenté. Tout s'arrangeait, il ne restait qu'à agir.
Cela demanda deux mois. Parfois en voiture pour Gatope. Le plus souvent en car et à pied. Des fois en stop. A part Gatope et Oundjo au bord de mer, les autres tribus étaient au fond des vallées de la chaîne. De la route en perspective. J'appréciai beaucoup ces marches à pied le long des rivières et des criques. Je prenais mon temps. Au bout m'attendait, je l'espérais du moins, une assiette et un toit.
Au début, ce fut désopilant. Arrivant à pied, traînant la jambe car à l'époque cinq kilomètres à pied me transformaient en loques, le Blanc fou arrivait dans une tribu. Les gens de Voh, à part Oundjo, Temala, et Tiéta dont le chef était Rpcr, étaient Palika. Le Parti de Libération Kanak avait choisi, lors de son congrès de Temala, la voix du socialisme scientifique. Il pratiquait le genre de discours : "Il faut préparer le peuple à la lutte armée". Son intransigeance lui avait valu de rompre avec les autres partis indépendantistes réunis au sein du FI, le Front Indépendantiste. Il attirait beaucoup de jeunes. Ce parti avait la réputation de foutre le bordel partout où il était représenté. Chez les militants de l'Union Calédonienne, on lui attribuait la volonté de casser la coutume, alors qu'il ne faisait que remettre en cause des habitudes prises au contact avec la colonisation et qui n'avaient rien à voir avec la coutume.
Temala-Ouélisse sont deux tribus jumelles, qui se touchent et dont les origines sont différentes. Les gens de Temala ont été chassés par les Blancs de la plaine et du bord de mer, ceux de Ouélisse sont des réfugiés de la chaîne.
"Là haut , à Pamale", racontent les chants kanak, "une grande tribu fut détruite par les soldats. Le sang des cadavres jetés dans la Tipije rougit la rivière jusqu'à son embouchure ".
Voilà les gens que je venais voir, les survivants d'une des révoltes kanak. Une tuile, le Maire n'est pas là. J'explique à un homme la raison de ma venue. Il propose de m'emmener chez le frère du Maire, Raymond Dounehot, leader du Palika local, ancien contracteur de charroi de minerai de nickel. Chez lui, je trouve une spacieuse maison en dur. Je pose sur la table deux cent francs et j'explique la raison de ma visite. Il remercie pour le geste, dit à sa femme de préparer le café et on discute. Il ne comprend pas que je vienne parler de la revendication d'une terre qui appartient à ma mère, ni que je demande, ou que les Wabealo demandent, son aide. Pour lui, il y a un piège quelque part. Je parle des demandes faites et de l'échec. De la nécessité d'aller plus loin pour réussir. Heureusement , le Kanak, même sceptique, a le sens de l'hospitalité. Une chose fit pencher la balance en ma faveur. Son père, un grand guérisseur, connaissait le mien. Il était aussi au courant de ma présence à Oundjo. Il demanda une réunion de la section de base du Palika. Le soir même, j'allais y répéter le même exposé. La section allait décider après si la tribu devait suivre ou pas. La nuit, je dormis chez lui. Il deviendra par la suite un compagnon pour un bout de chemin et sera responsable en partie de la nouvelle orientation qu'allait prendre ma démarche. J'allais aussi apprendre à répéter des dizaines, des centaines de fois, les mêmes explications, à des individus isolés ou en réunion.
Il fut décidé qu'ils me préviendraient de leur décision. Je revins donc à Oundjo où je fis mon rapport au vieux Michel et à Milo. Puis je partis à Tieta où le conseil attendait mes explications pour signer la pétition. La tribu de Gatop l'avait déjà signé. La décision de Ouélisse allait influencer les tribus de Bweyen, Hwahonggo, Hwahat. A Temala je devrais faire une réunion particulière. Temala et Ouélisse étaient opposées de par leurs origines. La première était catholique, la seconde protestante. L'une adhérait au Parti Socialiste Calédonien, l'autre au Palika et sans cesse des querelles éclataient entre leurs membres. A Tieta la tribu avait signé, Temala le fit aussi.
Ouélisse donna son accord. Je m'y rendis pour faire signer la lettre de soutien, au jour fixé, le samedi soir. J'arrive en fin d'après-midi, passant devant les maisons de colons dont la présence bloque toute expansion possible pour la tribu. Je vais directement chez Raymond : "Holà , quelqu'un! " Raymond sort et me fait entrer dans sa cuisine. Je pose l'offrande et après on discute. Mon interlocuteur a un air décidé : "Voilà, la section de base s'est réunie et a accepté ta proposition. Nous sommes d'accord pour aider les Wabealo à récupérer leurs terres. Mais les Wabealo devront nous assurer le retour. Nous aussi, nous voulons récupérer nos terres, car la tribu est trop petite pour tout le monde". Tout cela dit d'un ton parfaitement innocent.
Pour qui me prend-on? Pour un nouveau justicier! C'est un mise à l'épreuve? De toutes façons, je n'ai pas le choix, je suis bien forcé d'accepter Je vais devoir parler à la réunion du Conseil des revendications des autres et du soutien réciproque que l'on se doit . . . Alleluia!
Il ne faudrait pas croire que la tribu de Ouélisse ne connaissait rien aux revendications de terres. Elle avait déjà sollicité en 1978 un aggrandissement de Réserve. Demande jamais satisfaite. Le Front Indépendantiste avait pour revendication première l'indépendance kanak socialiste, ce qui pouvait être considéré comme imprécis, mais aussi la récupération totale des terres. J'étais donc arrivé à Ouélisse sur un terrain déjà défriché politiquement et la section de base du Palika allait être le fer de lance du mouvement que nous allions être amené à créer. Pour l'instant, je revenais avec la signature des tribus de Hwahonggo, Hwahat, Ouélisse, Bweyen. Les militants m'avaient amené à Bweyen en voiture. Le chef de Bweyen était sympathisant Palika. Pour les deux autres tribus, les Conseils d'anciens étaient présents à Ouélisse.
J'avais enfin toutes les lettres des tribus de Voh. Le vieux Michel était content et m'interrogea sur toutes les réunions. Quant à la demande de Ouélisse, il n'y avait pas de problèmes, les Wabealo rendraient la pareille. La seule chose qu'il oubliait de préciser était que, dans son esprit, la personne chargée de faire le travail était moi. Ce que je n'avais pas encore compris. Pour le moment, il fallait s'attaquer aux tribus de Koné. Le vieux allait m'adresser aux clans alliés, je n'avais qu'à y aller et les portes s'ouvriraient devant moi.
Il y avait là bas neuf tribus, séparées parfois par plus de douze kilomètres. Sept d'entre elles étaient étirées le long de la route transversale Koné-Tiwaka. Les deux autres étaient à cinq kilomètres de Koné, pour Koniambo, et à trente pour Ateu. Les autres avaient pour noms : Bako, Noelly, Poinda, Neami, Netchaot, Bopope. Deux grandes chefferies, l'une à Bako, l'autre à Poinda. Lorsqu'on dit grand chef, il s'agit d'un personnage administratif, longtemps choisi pour sa meilleure connaissance du français, et qui n'a le plus souvent pas la moindre parcelle de l'autorité qu'on lui prête bien à tort, en prenant au sérieux une créature de l'administration. Les vrais chefs ne sont pas apparents et souvent inconnus des pouvoirs publics. Ce qui n'empêche des tensions et des querelles incessantes entre les uns et les autres.
Le seul contact que j'avais avec Bako était un vieux, nommé Auguste Wabealo, appelé plus communément Fessard. Il allait lui aussi m'accompagner tout le long de ma route. Il était le fils adoptif du Pasteur Auguste Wabealo qui, à l'époque, avait travaillé avec mon père pour obtenir quelques hectares pour la tribu dont la Réserve ne dépassait pas 25 hectares inondables le long de la Rivière de Koné. A chaque cyclone, l'eau montait jusqu'à plus d'un mètre à l'intérieur des maisons. Le nouveau terrain, pris sur une ancienne propriété japonaise devenue séquestre du fait de la guerre, devait permettre de construire les habitations au dessus du niveau atteint par le flot de l'inondation qui, régulièrement , noyait tel vieillard ou emportait un enfant en bas âge. Il y eut quelques difficultés du fait de l'opposition des Européens de Koné , qui considéraient tout geste vis à vis des Kanak comme portant atteinte à leurs privilèges et qui menacèrent de violences physiques contre la tribu si le projet n'était pas abandonné. Il fallut recourir à une décision du Général de Gaulle lui même pour emporter le morceau. On ne la faisait pas au Général.
Le vieux Fessard était d'ascendance Lifou et plus précisément d'un village, Wedrumel, étroitement allié au village natal de ma mère, Kejany à Lössi et de la famille Wenesia. On était fait pour se rencontrer. Pourtant, il ne vint pas tout de suite à mon aide. Lui aussi se demandait où cela allait mener. Certains colons parlaient déjà entre eux d'un métis qui voulait foutre le bordel. Ils allaient s'en occuper, ne parlaient pas encore de me tuer, mais cela n'allait pas tarder. Mais, à Bako, il n'y eut pas de problèmes pour obtenir les signatures. Le vieux Fessard, en rencontrant les Kanak des autres tribus au village blanc, les prévenait de mon passage et du but de mon périple. Lui même était dikona , diacre, de l'Eglise Evangélique et c'est par les dikona que les informations circulent dans les tribus. Ma deuxième étape sera Netchaot, connue comme la tribu rouge de Koné, composée en grande partie de descendants des insurgés de 1917. La tribu est divisée en deux camps, une majorité Palika, protestante, une minorité UC, catholique. Ces positions correspondent à des alliances différenciées entre clans. Le languague est le Cèmuhi , le reste des clans de Koné parlant le Païci, à l'exception de Bako de langue Aekè. A Netchaot, je dois contacter les Pudewa, protestants, alliés au Wabealo de Oundjo et Bako.
Bako-Netchaot, cela fait dans les vingt cinq kilomètres. Parti vers 4 heures du matin, je suis arrivé vers 3 heures de l'après midi, m'arrêtant très souvent pour me reposer le long du crique. A mon arrivée à Netchaot, je n'avais qu'une idée, ne pas être obligé de redescendre à Bako le soir. Je demandais à une femme où je pouvais trouver les Pudewa. Elle m'amena au frère aîné , à qui je fis le don habituel. Je lui expliquais le but de ma visite. Le nom des Wabealo détendit l'atmosphère. Il m'amena chez un vieux où l'on me servit le café. Je restais là à discuter avec le maître de maison jusqu'à l'arrivée du responsable de la section de base du Palika, Léon Pudewa. Lui aussi sera un fidèle compagnon sur la route commune.
Je répétais à nouveau pour la centième fois ce que j'avais dit à d'autres. Il m'écouta, parla des positions de son parti, m'expliqua qu'eux aussi avaient posé des revendications de terres depuis les années 1968 sans obtenir gain de cause. Vivant au milieu de la chaine, sur le flanc du Mont Pwalu, ils étaient entourés des domaines de colons qui laissaient leurs terres à quelques dizaines de têtes de bétail, alors qu'eux, les Kanak, étaient obligés de cultiver à flanc de montagne. Les quelques fonds de vallées utilisables de la Réserve ne suffisaient pas à nourrir les trois cent habitants de la tribu. Venu à pied, je n'avais aperçu que quelques rares têtes de bétail. En amont, du côté de la chaine, entre la tribu et Bopope, on rencontrait les terres du Domaine territorial et celles de quatre colons. En aval, entre Netchaot et Poinda se trouvait la propriété de Leopold Devillers, entourée des tribus de Poinda, Noelly, Pauta, Kovay, Neami et Netchaot, soit près de 1.200 Kanak, repoussés de force sur les pentes de la montagne au bénéfice des 1.600 hectares de collines à niaoulis d'un seul éleveur européen et de quelques dizaines de têtes de bétail. Or, là où le colon laissait la terre en friche, et en brousse, le Kanak exploitait la moindre parcelle de bonne terre, de façon précautionneuse et protectrice de l'environnement, ses techniques traditionnelles de billons en croissant de lune assurant que l'érosion n'interviendrait pas.
Tous les vieux Kanak pouvaient raconter comment le bétail des colons les avaient chassés de leurs terres. En 1870, plus au sud, à La Foa, le chef Ataï avait répondu à un colon qui lui disait, avant l'insurrection de 1878, de faire des barrières pour protéger ses champs : "Quand mes ignames iront manger ton bétail, je ferais des barrières!" Au début de l'expansion coloniale, des colons offraient un présent d'étoffe, des bâtons de tabac et une bouteille de vin ou d'alcool frelaté pour avoir un morceau de terre, qu'ils transformaient ensuite, par des voies pseudo-juridiques, en domaines allant jusqu'à l'horizon. Pour le Kanak, c'était le signe que le Blanc voulait cultiver ou occuper temporairement un bout de terrain. Il est normal que celui qui vient s'intaller chez moi me rende ainsi hommage par une offrande. Il me reonnaît ainsi comme maïtre de la terre et établit qu'il est mon obligé. Lorsqu'il s'en va - ce qui arrivait fréquemment au début de la colonisation - la terre me revient puisque je suis le maître de cette terre. C'était le temps où il ne nous était pas encore interdit de quitter les Réserves sans autorisation écrite de Nouméa, sinon pour le travail obligatoire chez les Blancs.
Mais , pour les Blancs , ces misérables morceaux d'étoffe, et l'alcool pour saoûler le chef, constituaient un acte de vente qu'ils faisaient officialiser à Nouméa. S'il arrivait que des familles refusent de quitter le morceau de terrain ainsi acquis, le Blanc portait plainte à la Gendarmerie. Aussitôt, les Gendarmes se précipitaient pour chasser les Kanak à coups de nerfs de boeufs et brûler leurs cases. La complicité du Gendarme et du colon ne s'est jamais démentie depuis. La loi était dure pour les vaincus. On aurait pu penser que de nos jours, où le Kanak est officiellement considéré comme un être humain à part entière, une telle attitude aurait disparue . . . On peut rêver!
A Netchaot, la réunion se passa dehors, entre le temple et la maison commune, sous les manguiers, et dura jusqu'au soir. Les vieux, les jeunes posaient des questions. Ma position politique leur semblait bizarre, et de fait, elle l'était. Etre de coeur avec le mouvement pour l'indépendance, mais ne pas vouloir s'impliquer tout en soutenant une revendication foncière, tout cela était contradictoire, puisque la revendication de terre était en elle même un acte politique. De quoi être perplexe. Toute la tribu était là, répartie sous les manguiers, hommes et femmes mélangés. Tout le monde parlait. Une des rares tribus où j'ai vu les femmes participer au débat. Moi, face à tous ces gens, avec mon air un peu dément et maladif, ces gens qui savaient écouter et ne parlaient pas pour ne rien dire . . . Impressionnant!
Heureusement pour moi, bien des vieux se souvenaient de mon père qui parcourait les tribus à cheval. Il les avait souvent aidés pour des démarches administratives : "Le vieux Guiart, celui qui travaillait avec Missi Leenhardt! Moi , je me souviens, on était parti ensemble pour visiter les emplacements des vieux avant, à cheval. Un bon vieux! " Le terme vieux était employé comme signe de respect. Partout où j'allais aller dans l'avenir, il y aurait toujours quelqu'un qui aurait connu mon père, ou un Lifou perdu sur la Grande Terre et qui aurait des liens coutumiers ou familiaux avec ma mère. Heureusement pour moi, car dans certains endroits j'ai bien cru aller à un échec dangereux. Dire que si ces imbéciles de Caldoches nous avaient laissé l'ilôt Koniène sans faire d'histoires, je n'aurais pas fait tout cela. Il y a des coups de pied qui se perdent . . .
N'est-ce pas étrange, les gens du Palika de la tribu demandent aussi le renvoi de l'aide qu'ils allaient donner à Oundjo. Normal, si ça devait marcher pour Oundjo, pourquoi pas pour eux? Et cela marchera pour tout le monde, sauf en ce qui concerne Koniène. En attendant, ce qui était devenu mon problème prenait des dimensions imprévisibles. La solution était dans un problème d'organisation. Il fallait manoeuvrer l'adversaire de telle façon que, quelle que soit l'issue choisie, il ne puisse que s'enfoncer. Nul besoin pour cela d'aller à l'école de la DGSE. La seule manière de réagir des Caldoches était de parler de massacrer les Kanak. Ils n'avaient pas encore compris que l'affaire se règlerait sur un autre plan que celui des fusils, avec lesquels ils ne feraient que mettre leur propre avenir en danger. Cette réaction toujours simpliste était un avantage pour nous.
Finalement, les unes après les autres, j'avais fait le tour à pied de toutes les tribus de Koné, une première fois pour expliquer le but de ma visite, une seconde fois pour rassembler les signatures avec le Conseil des Anciens. Pour me rendre à la tribu d'Ateu, accompagné de jeunes garçons en guise de guides, j'avais pris le sentier qui partait de la tribu de Tiawe, sentier qui cheminait par une petite montagne faite pour les chèvres plus que pour les hommes. Il grimpait à 70°. J'ai cru que j'allais craquer. Les gosses le pratiquaient jusque chez eux, sans s'arrêter, à quinze kilomètres de là. Je ne m'appelle pas Rambo. Aussi j'ai dû m'arrêter une centaine de fois pour reprendre mon souffle et calmer la douleur de ma jambe. Les gosses me regardaent à chaque fois d'un air agacé. A part cela, le paysage était extraordinaire . On entrait dans la forêt traversée par les ruisseaux à peine éclairés d'un rayon de soleil. On ressortait sur les flancs de la montagne couverts d'une savane jaune et sèche. Le paysage s'étendait à perte de vue. Tous les récifs du plateau corallien se détachaient, frangés par l'écume des vagues. Différentes couleurs contrastées, du bleu clair au vert foncé et au bleu sombre des grandes profondeurs, crevaient la surface du lagon.
A chacun de mes retours à Oundjo, je m'arrêtais une semaine pour me réparer et prendre des bains de mer. Des parcours comme Bopope , au bout de cinquante kiomètres de route montagneuse m'éreintaient, même si je m'arrêtais à Netchaot. Les gens étaient aussi intéressés par mes explications que par le récit des réunions et des réactions dans les autres tribus. Je n'oubliai pas d'emporter avec moi des photocopies des signatures des autres tribus, car il était essentiel de pouvoir prouver ses dires. On m'accueillait avec sympathie. Malheureusement, je n'allais pas pouvoir , dans les mois à venir, m'entendre avec tout le monde. On avait fait en sorte que je me lance en avant. J'attendais des autres qu'ils prennent un minimum de risques. J'allais être déçu par les leaders locaux de l'UC, qui semblaient plus préoccupé de leur prestige personnel que de lutte sur le terrain. Mais de cela, il faudrait le temps pour que je m'en rende compte.
Enfin, les lettres allaient être envoyées au Sous-Préfet, à la Caisse de rachat des terres, à Mr le Haut Commissaire, au Président de l'Assemblée Territoriale, au Journal de Nouméa, avec copie à chaque Parti politique. En attendant une réponse, la discussion porta sur la meilleure manière de renvoyer la balle aux autres tribus. Pour ce faire, je restais une semaine à Oundjo et le reste du temps je tournais entre Temala, Bako, Netchaot, à Poinda chez le petit chef, et une semaine à Nouméa pour améliorer mes contacts politiques, espérant que les Partis nous aideraient. En fait de contacts, je n'en avais qu'à l'UC , mon père ayant des liens personnels là : Jean-Marie Tjibaou, Pierre Declercq, assassiné en 1981 dans des conditions qui n'ont jamais été éclaircies. Par ma mère, je connaissais le Directeur du FADIL, Jacques Iekawe, mariée à une de ses nièces et dont le père avait épousé en secondes noces une de ses cousines, toutes deux de la chefferie Wahile de Jozip au pays de Lösi. Aucun contact avec les dirigeants du PALIKA qui me prenaient à l'époque pour un rigolo. Les chefs de file de ce part , Elie Poigoune, Professeur de mathématiques, et Paul Néaoutyne, Professeur d'Economie. Des grosses têtes qui avaient bûché dur pour obtenir leurs diplômes universitaires. Je n'avais que le Bac et six mois de Fac baclés. L'Université me semblait à l'époque du temps perdu sur la vie. Finalement , je n'avais passé, au Centre de Formation Professionnelle d'Antibes, qu'un diplôme de créateur de jardins.
Le résultat de toutes les discussions à la tribu fut la convocation d'une réunion de toutes les tribus de Voh et de Koné à l'ancienne Mairie de Voh à cinq heures de l'après midi. Toutes les tribus avaient été prévenues. A cette réunion serait prise une décision concernant la prise en charge de toutes les revendications de terres. Nous avions un atout dans notre manche Le Ministre des DOM-TOM, Paul Dijoud , avait fait voter une loi légalisant les revendications de terres. L'Etat reconnaissait aux Kanak le droit potentiel de récupérer leurs anciens habitats, les lieux sacrés et cimetières. Ce geste avait été accueilli avec espoir par les Partis indépendantistes et par tous les Kanak. Les tribus allaient lancer les revendications de terre en se fondant sur ce texte. Au mois de Novembre 1980, le Haut Commissaire dressera le premier bilan de ces revendications . Elles portaient sur 120.000 hectares. Les clans avaient réagi. Ils ne voulaient pas se contenter de miettes.
17 Juillet 1981 .
Réunion à l'ancienne Mairie de Voh. Tout le monde arrive en retard, comme à l'habitude, une heure ou une heure et demi après l'heure fixée. La réunion commença donc à six heures et demi avec le chef de Gatope, et les représentants de huit tribus : Oundjo, Ouélisse, Bweyen, Tieta, Bako, Netchaot, accompagnés du vieux chef de Poinda, Pierre Goroepata. On redit les mêmes choses, on se rappela les mêmes souvenirs amers. Un homme de Bweyen se leva et parla d'une voix grave :
"Avant, avant la grande guerre, nous vivions à Konka, près de Bweyen. En 1915 nous avions fait une grande fête pour le départ des hommes qui partaient se battre en France contre l'Empereur Guillaume. Tous les clans alliés étaient venus de partout pour assister à cette fête. Elle fut belle et les cris des danse montèrent jusqu'au ciel. Quand les survivants de la guerre revinrent, la tribu avait disparue. Les colons avaient brûlé les maisons et mis là leur bétail. Les femmes et les enfant s'étaient réfugiés à Bweyen."
La réunion se prolongea tard dans la nuit. Toutes les réunions durent aussi longtemps. Une fois, à la tribu de Néami, on avait commencé à dix heures du matin dans la maison commune et cela avait duré toute la journée jusqu'à minuit. On avait dormi dans la maison commune à cause d'une pluie diluvienne. A cinq heures du matin, après le café, la réunion avait repris jusqu'à midi. Heureusement, des marathons de ce genre étaient quand même exceptionnels.
Il fut donc décidé de former un Comité dont la tâche serait la prise en charge des revendications de terres, et cela jusqu'à leur aboutissement. Il serait également l'intermédiaire entre toutes les tribus et pour cela composé de deux représentants pour chacune, nommé par le Conseil des Anciens ou désigné par la tribu. Ce Comité ne ferait pas l'objet d'une déclaration réglementaire, puisque la loi ne l'imposait pas, la non déclaration ayant par ailleurs valeur symbolique. Les militants du Palika remarquèrent qu'à leur habitude les représentants de l'UC brillaient par leur absence. En fait, à part Oundjo, UPM , le vieux Fessard et le dikona de Netchaot, tous deux du FULK, et le petit chef de Poinda, sans parti, tous les autres étaient Palika. L'UC se méfiait de toute évidence.
Le cadre dans lequel allait se dérouler l'action était fixé. Tout membre absent devrait accepter les décisions prises à la majorité. Chaque tribu donnerait tout pouvoir à ses délégués pour l'engager dans les décisions prises. Une prochaine réunion fut fixée pour le mois suivant .à la plage de Gatop, aux fins de déterminer la manière de procéder et définir les limites des actions à entreprendre. Le délai devait être mis à profit pour informer à nouveau les tribus de Koné, Voh et peut être Poya, des décisions prises et solliciter à nouveau leur participation.
Ce mois fut passé dans les tribus à discuter, à écouter les avis des militants, à peser les propositions des uns et des autres. J'étais devenu en quelque sorte la caisse de résonnance des différentes tribus. L'un donnait un avis, qu'ailleurs on critiquait ou nuançait et peu à peu un schéma se dessinait. De plus en plus, je prenais les sentiers la nuit, de façon à parvenir à la tribu le matin. De façon aussi à ne pas être repéré par les curieux ou les colons circulant sur la route de la chaîne. J'aimais m'arrêter au soir chez le chef de Poinda, pour me reposer de la route et discuter avec le vieux devant un bon café naturel. Nous parlions de tout et de rien jusqu'à tard dans la nuit. Puis je reprenais la route pour Bako à douze kilomètres de là. Je commençais à être rodé. Il n'y avait pas de danger réel pour le moment, mais les Gendarmes, poussés par les colons, posaient trop de questions sur moi dans les tribus, essayant de décourager les gens de m'écouter et proférant par moments des menaces à peine voilées. Braves Gendarmes! Il m'est arrivé d'être présent dans la pièce à côté quand vous débitiez vos menaces aux maître de maison.
Il n'y a pas à dire, les colons étaient bien protégés. Ces fonctionnaires étaient de bonne foi, croyant que la Nouvelle Calédonie était la France. Mais quel peut-être le lien entre le métropolitain hanté par le chômage et la vie chère et ces énergumènes, largement soutenus financièrement par la France pour occuper une terre qui leur était étrangère, et où ils se conduisent comme des barbares?
Mes contacts se poursuivaient à Nouméa avec l'UC, plutôt avec Pierre Declercq qu'avec Jean-Marie Tjibaou, obligé de séjourner à Hienghène dont il était Maire. J'espérais, à tort , que ce parti réussirait à faire bouger ses militants dans la région. J'ignorais encore que certains Blancs du Comité Directeur étaient hostiles aux revendications de terres, et poussaient au statu quo foncier au nom de la rationalité économique. Mais il ne criaient pas cette opinion sur les toits, l'UC étant à 95 % autochtone.
En cette année là, l'UC n'était pas un parti de battants, ne publiant pas de journal, disposant d'informations insuffisantes, les leaders ne faisant pas de tournées pour expliciter les positions du Parti. Ce dernier n'était manifestement pas à l'écoute de la "brousse" où se trouvaient tous ses électeurs. Pierre Declercq allait changer tout cela. Il restructura l'UC dont il était devenu le Secrétaire Général. Le journal fit sa réapparition, les régions se divisèrent en zones de travail de comités plus nombreux, chaque tribu eut désormais sa section de base , une organisation politique de type classique. L'UC reprit du poil de la bête, les réunions se multipliant dans les tribus.
Parti le plus nombreux, l'UC pouvait entrainer les autres. Si la situation se mettait à bouger sérieusement, elle pouvait évoluer vite. Peu à peu son Secrétaire Général dérivait vers un socialisme chrétien. Le 19 Septembre 1981, la dérive de Pierre Declercq prit fin : une décharge de chevrotines dans le corps. La Présidence de François Mitterand aura vu l'assassinat des deux Secrétaires Généraux successifs de l'Union Calédonienne : Pierre Declerq et Eloi Machoro. Tous deux avaient voulu aller plus loin qu'il n'était permis, et admis, par certains.
Entre temps, je me mis à participer aux stages du FADIL , regroupant les promoteurs des Groupements d'Intérêt Economique, GIE. On leur donnait un aperçu des règles de la comptabilité et des notions sur le commerce et le secteur de leur choix. Des spécialistes exposaient les difficultés à venir et leur décrivaient les méthodes les plus performantes pour y pallier. Ces promoteurs participaient à plusieurs stages, répartis tout au long de l'année. Des anciens venaient apporter leur contribution. Au cours du stage, chacun faisait part des réussites et des échecs.
Le premier constat portait sur l'étroitesse du marché, réduit à 60.000 consommateurs. Le second concernait l'activité des principales maisons d'import-export de la place. Celles ci faisaient venir de l'extérieur, en grandes quantités, des marchandises qui auraient pu être fournies par la production locale. Chaque année, oranges et mandarines de qualité pourrissaient sur pied dans les tribus.
Le troisième constat, propre à l'univers kanak, aboutissait à une interprétation de la coutume consistant à piller les ressources des promoteurs de GIE sous prétexte du respect dû aux liens du sang. Dans un magasin, cela voulait dire prendre des marchandises qui ne seraient jamais payées.
D'autres observations sur le terrain montraient que les dirigeants des Coopératives étaient soi des profiteurs, soit des incapables imposés d'en haut à cause de leur adhésion au RPCR. L'obstacle commercial majeur était pourtant que les contrats de fournitures étaient établis d'avance. Même à prix concurrentiels, on semblait ne pas vouloir faire place aux producteurs kanak, à l'exception de faibles quantités jouant un rôle d'appoint.
Un jour, le vieux Felix Meureureux, sur son camion empli de trois tonnes de pastèques, fier comme Artaban, s'en alla au marché de gros de Nouméa. Il y gara son véhicule, déballa ses merveilleuses pastèques, fruit d'un travail opiniâtre, et attendit, attendit, attendit . . . Son sourire se crispait au fur et à mesure que le soleil montait à l'horizon. Il resta le dernier, sur la place vide, après le départ de tous les autres colporteurs. Il remballa ses produits et s'en fut. Il avait offert ses pastèques à moins cher et à la fin pour presque rien. Malgré cela, elles lui restaient sur les bras. A la maison, ils avaient été si plein d'espoir, que pourrait'il leur dire ?
Aujourd'hui le vieux Felix continue à produire, mais vend à des colporteurs européens, ne se hasardant plus à tenter la vente directe. Il ne peut produire beaucoup, car on lui achète peu, mais ses pastèques restent de premier choix.
A tous les niveaux, les Kanak sont traités comme des gêneurs. Le gâteau a été partagé depuis longtemps, entre Blancs . Il n'y a plus de place réelle pour ceux que l'on a toujours écartés . Si les Kanak devaient participer à leur tour à la production, cela créerait un manque à gagner pour certains. Les quelques douze grandes familles européennes intéressées font croire que la moindre concession signifierait tout perdre à brève échéance. Une vraie mentalité d'assiégés.
Le pire est qu'en soi, les groupes de diverses origines constituant le reste de la population du Territoire ne devraient pas être solidaires des Blancs qui ne leur laissent que des miettes. Ils le sont pourtant pour le moment, persuadés depuis des années par les Caldoches que le maintien de leur établissement dans le pays est lié au.sort de la prédominance blanche. Ce qui n'est nullement évident .
On pourrait très bien se débrouiller sans les colons blancs. La Caldochie a marginalisé les agriculteurs kanak dans une forme de monoculture, fléau des pays en voie de développement : café, bananes, arachides. On a ainsi une société développée économiquement, blanche et riche, vivant du produit de la mine (nickel, chrome) et de l'industrie de fusion du nickel, qui se superpose à une société sous-développée, pauvre, et noire. Ajoutons à cela que le système électoral est fondé sur le clientélisme et dresse un barrage supplémentaire. Tous les débats auxquels j'ai pu assister au FADIL finissaient immanquablement par le constat d'une volonté de bloquage, à tous les niveaux, de la promotion kanak.
Dans les rangs du RPCR se manifestait un courant poussant les Mélanésiens à demander la suppression des Réserves pour les transformer en propriétés privées. Le plus fidèle zélateur de ces idées débiles de la droite locale est un Kanak de Lifou que la Caldochie a choisi comme porte-drapeau, pour désarmer les accusations de racisme. Dick Ukeiwè, Président du Conseil de Gouvernement, parlait de donner gratuitement , à la rivière Dumbéa, au nord-ouest de Nouméa, la Propriété Chabert à des Wallissiens. Avant le vol des terres par les colons, ce domaine appartenait au clan de Mme Scholastique Pidjot, épouse du Député kanak d'alors. A cette attribution devait s'ajouter une subvention de plusieurs millions, destinée à construire des maisons. On allait donner à des étrangers au pays, qui pouvaient facilement retourner chez eux en cas de chômage, ce que l'on n'avait jamais donné aux Kanak. Or les Wallissiens n'avaient jamais subi de colonisation et étaient restés maîtres chez eux.
Une tribu comme Gatop disposait en 1980 de 190 hectares de terres incultes pour 95 personnes. Elle était obligée de louer une part de la terre qui lui avait été volée par le colon , pour ses cultures vivrières. Bako possédait 229 ha, dont la moitié inondables, pour 300 habitants. Tégon, dans la circonscription communale de Gomèn, peuplée de 150 habitants, se retrouvait avec 53 hectares. Combien de communautés encore qui souffraient du manque de terres, comme la tribu de St Louis, à 12 km de Nouméa, dont les trois quarts des quelques mille habitants ne disposaient d'aucun champ pour cultiver. Et il avait fallu que ce soit un Kanak qui fasse une proposition aussi folle, le même qui se pavanait à la tribu de Tieta, avec un paquet de billets de 5.000 Frs CFP dépassant de sa chemise, pour montrer qu'il avait choisi le bon camp. Les jeunes me racontant l'histoire le lendemain étaient pliés de rire.
Il reste que les Caldoches n'ont pas cessé d'utiliser les Wallissiens contre les Kanak. Le Député Jacques Lafleur leur envoie des cerfs, tués dans sa propriété de Ouaco, pour leurs fêtes coutumières. Les mairies de droite emploient le plus de Wallissiens possible. On leur achète leur vote 2.000 Frs CFP pièce (110 Frs français), une misère. On les utilise dans les manifestations contre les Kanak et on va les chercher à cette intention par pleins minibus. Ils devront ainsi servir de chair à canon pour la plus grande gloire de la Caldochie, laquelle ne se montre guère généreuse. Un membre wallissien des :milices armées européennes est payé 10.000 Frs CFP par mois (550 Frs français), mais seulement quand il est en service et en déplacement. Cette obligation d'aller chercher les membres d'un autre groupe que les Kanak est un aveu d'échec, voulant simplement dire que les Kanak RPCR ne sont ni assez nombreux ni assez motivés pour prendre le risque d'avoir à se battre contre leurs frères. Il faut être imbécile pour en arriver à une telle situation.
Les Caldoches ont marginalisé le peuple kanak en créant une situation d'apartheid honteux, un ghetto dont on ne veut pas dire le nom. Ils ne font guère confiance en la France pour écraser dans le sang toute protestation, qui sera présentée comme une révolte Ils préparent donc à l'avance une stratégie pour liquider le peuple kanak, en escomptant faire porter le chapeau à la France. Certaines des grosses têtes de Nouméa ont pris des contacts avec l'Afrique du Sud, mais cela ne les a pas rendus plus intelligents pour celà.
Le jour de la réunion publique à la plage de Gatop est arrivé. Elle débute, normalement, à 8 heures du matin. Chacun a apporté sa nourriture . A 10 heures 30, on commence. Sont représentées, les tribus de Gatop, Oundjo, Ouélisse, Hwahat, Hwahonggo, Tieta, Bweyen, Bako, Netchaot, Poinda, et la réunion se déroule en présence des Conseillers Territoriaux Eloi Machoro, UC, et André Gopéa, UPM. L'objet de la réunion était de définir les modalités des revendications de terres à mettre en route. En fait, les discussions s'étaleront sur un an, une année à faire le tour du pourquoi, du comment et surtout de la finalité de la revendication. Le seul incident que l'on eut à déplorer fut la venue du chef de Temala, PSC, en état d'ébriété avancée. Il nous reprocha de vouloir foutre le bordel avec les revendications, utilisant les mêmes mots que les colons. Il n'était pas difficile à deviner qui lui avait offert si aimablement à boire. Mais la qualité du dialogue qui s'établit alors, on la doit surtout aux militants du Palika , principalement ceux de Netchaot et de Ouélisse. Ils cherchaient toujours à approfondir le débat et organisaient des réunions préalables pour rechercher les détails les moins apparents, en débattre et éviter ainsi des conflits inutiles. Nos Conseillers, naturellement, n'étaient pas de reste et n'avaient pas la langue dans leur poche.
Après bien des discussions , on aboutit aux conclusions suivantes, en plusieurs points :
1. La revendication de terres est légitime puisque toutes les terres des Kanak ont été volées par l'administration et les colons. Tout ce que les vieux ont eu dans cet échange dévoyé a été un bâton de tabac et une bouteille de vin.
L'administration française a soutenu les colons et les a aidé à voler la terre des vieux. C'est elle la seule responsable. Elle doit réparer les torts faits au peuple kanak et se charger d'indemniser les colons pour les terres que nous comptons récupérer.
A cette époque, la position du Palika était la récupération totale des terres, sans conditions. L'UPM avait prouvé qu'une position plus pragmatique sur le terrain pouvait aboutir à des résultats concrets. C'est cela qui nous intéressait, ce qui serait directement palpable, par les tribus. Certains continuaient à prôner la récupération sans conditions. Il était pourtant évident que l'on ne pourrait éjecter la France du pays. Alors il fallait faire avec. Les vieux attendaient des résultats. Adopter des positions inutilement dures, et sans issue, aboutissait à créer une position de bloquage. Il nous importait peu que la France paie des prix inconsidérés aux colons. L'important était que la terre nous soit rendue, faisant grâce à la France de tout le sang versé par elle, ainsi que pour elle, par deux fois.
2. Des lettres seront envoyées aux propriétaires des terrains , de façon à les avertir que leur propriété est revendiquée par le clan maître de la terre. Si le colon est vendeur , il pourra prendre contact avec la Caisse de Rachat des Terres. S'il veut rester, et reconnaît le clan intéressé comme maître de la terre, il lui est demandé de prendre contact avec ce dernier de façon à voir qu'elles pourraient être les modalités d'une co-existence.
La terre doit de toute façon être rendue au clan maître de la terre. La co-existence pourrait s'établir sur la base d'un bail garanti par les autorités coutumières (authentiques) et non par l'administration se prétendant tutrice des Kanak, ou par la mise en valeur sous la forme d'un GIE qui serait commun ou encore d'une Association déclarée dont les statuts préciseraient les droits et obligations de chacun. La maison d'habitation du colon resterait sa pleine propriété, entouré d'une étendue de terre pour ses cultures vivrières propres.
La situation de l'ex colon aurait pu être celle ci : il vendait au Territoire sa propriété, pour être rendue au clan maître de la terre. Il louait à ce dernier une partie de son ancienne propriété et disposait alors d'un capital permettant de mettre en valeur le reste dans de meilleures conditions techniques. La condition de son maintien sur place, en accord avec les Mélanésiens, était qu'il devienne un véritable agriculteur et non plus un parasite du sol. S'il choisissait de travailler en commun avec les Kanak, le clan, à travers un projet ODIL , apporterait une partie du capital nécessaire, en plus de la terre. L'ex colon fournirait le reste du capital, et son savoir faire personnel. Bien entendu, pour que le schéma puisse être valable, il fallait provoquer le départ des indésirables pour cause de racisme invétéré .
Ce projet aurait pu être viable, s'il ne s'était heurté à des oppositions irréductibles et à l'impossibilité des Européens d'y collaborer, tant ils faisaient l'objet de menaces de mort dès qu'ils manifestaient l'intention de négocier.
En plus des colons, des copies des lettres seraient envoyées à la Gendarmerie, à la Sous-Préfecture, au Haut Commissaire, à tous les Partis kanak, une au Journal local de droite, une pour le Comité des Terres et enfin une pour le clan intéressé. Le Conseil des Anciens de la tribu signait la lettre, de façon à lui apporter sa reconnaissance de la légitimité de la revendication. S'il y avait un conflit avec une autre tribu, les contacts nécessaires étaient pris pour régler l'affaire avant l'envoi de la lettre de revendication. Nous comptions sur le Journal de droite pour servir de caisse de résonnance à notre mouvement. On allait pouvoir mettre le train en marche. Nous avions la foi naïve du charbonnier.
Cette naïveté reposait sur plusieurs prémisses, qui devraient être révisées : les Partis kanak nous soutiendraient; les colons seraient prêts à discuter; l'exemple donné s'étendrait .
La réalité fut autre. A la réception de la lettre de revendication, les colons allaient voir les Gendarmes pour demander l'arrestation des signataires et autres fauteurs de troubles, sinon ils règleraient ça eux mêmes "avec une balle dans la gueule de ces enc. . . de Kanak!" Donc aucune discussion. Du côté des Partis kanak, aucun soutien, chacun restant dans l'expectative, se demandant au profit de qui le Comité travaillait en réalité, quel serait le Parti qui allait tirer les marrons du feu. Bref, nous rencontrions une méfiance générale envers un mouvement qui refusait le contrôle des Partis et revendiquait son indépendance de décision, condition sine qua non de la réussite.
Les membres du Comité appartenaient aussi bien au Palika, à l'UPM, à l'UC, qu'au FULK. Faire pencher la balance d'un côté signifiait la cassure avec les autres. Aussi dans les réunions critiquions nous les positions de chaque Parti par rapport à notre travail, pour établir dans quel sens cela nous avantageait ou nous gênait. Il arriva souvent que des décisions prises à la majorité des délégués aillent à l'encontre des décisions officielles des Partis. Leurs militants locaux suivirent généralement la décision du Comité. Les réunions commençaient le matin et se terminaient généralement tard le soir. Le Comité dût bien constater que trop souvent les décisions des Partis ne correspondaient pas avec les intérêts de la base. Les tribus voulaient leurs terres, alors que les Partis intriguaient en vue d'une prise du pouvoir politique.
Contrairement à notre attente, l'exemple donné ne se répandit pas comme un feu de paille. Des ordres précis furent donnés par certains Partis pour que cet exemple ne soit pas suivi. On se retrouvait toujours entre gens de Koné et de Voh. Il nous fallait rompre l'isolement. Devant l'afflux des lettres de revendications, les Gendarmes commençaient à menacer les tribus, et les souvenirs des répressions de 1878 et de 1917 aidant, ils tentaient de faire peur aux plus âgés. Le Comité devait donc étendre son champ d'action et faire connaître les revendications hors de la Nouvelle Calédonie pour qu'une répression éventuelle ne puisse avoir lieu dans un silence général. On fit donc passer un article dans un mensuel australien comme le "Pacific Islands Monthly", de Sydney, de façon à faire connaître notre action, prévenir une répression hâtive, permettre de nous renforcer et éviter qu'on ne puisse décapiter le mouvement par l'arrestation de quelques "meneurs".
3. Le troisième point était la discussion lancée par l'initiative de Dick Ukeiwè, voulant donner de la terre aux Wallissiens. L'affaire devait se résoudre aussi par une revendication de terres. Le clan de Mme Scholastique Pidjot revendiquerait la propriété Chabert, qui était son ancienne terre avant que tous les hommes de ce clan n'aient été massacrés par des colons armés à l'annonce du déclnchement à Boulouparis de l'insurrection de 1878. Ce que nous pouvions faire, à notre niveau, était l'organisation d'une pétition s'opposant au principe même de donner de la terre kanak aux Wallissiens, pétition signée par le plus grand nombre possible de tribus. Nous pouvions proposer notre aide pour aider à l'occupation des terres à mettre sur pied. Puisque Mme Pidjot était l'épouse du Député UC, ce parti devait prendre en charge le travail. . . Ce ne pouvaient être les militants du Palika, puisque des instructions avaient été données de leur casser la gueule s'ils tentaient de faire des réunions dans les tribus UC. Les autres pareils, chacun ne pouvait organiser de réunions que dans sa paroisse:
"C'est pas pour te forcer, René", me sortit Léon, "De nous tous tu es le seul à pouvoir le faire. Tu n'as pas de Parti. Tu n'es pas un Kanak, aussi tu passes partout. Les gens te respecteront à cause de ton père. Nous, on t'aidera comme on le pourra. On fera signer nos tribus et on te fera parvenir les lettres." Pour de l'enveloppé, c'en était. Refuser risquait de briser la confiance qui commençait à s'établir entre nous. Coincé . Il ne me restait plus qu'à prendre mes béquilles sous le bras.
On ne reçut aucune aide de l'UC. Le bloquage était à la direction, où certains Blancs étaient hostiles aux revendications de terres. Ne pouvant s'y opposer ouvertement, ils firent tout pour freiner toute initiative en ce sens. Une raison suffisante pour nous trouver dangereux et nous couler en douce. Malheureusement pour eux, les pétitions commençaient à sortir. Toutes les tribus de Koné et de Voh avaient signé et le Journal-tambour en avait parlé. J'étais allé à Poya, dans la tribu de Nèpou, où résidait une partie des anciens habitants de Koniène, puis dans celles de Karaji et Nekliay. Nous avions eu des contacts à diverses reprises et leur accord, comme celui des autres tribus, ne posa pas de problèmes.
La tribu de Nekliay m'envoya au petit chef de Netea, à celui de Goapin, et me fit rencontrer un vieux de Montfawe, Felix Meureureux , homme d'une cinquantaine d'années, qui m'emmena dans sa tribu où les gens se réunirent avec ceux de Wenji. Le vieux Félix allait devenir le pilier du Comité des Terres de Poya, infatigable, capable de mettre de côté ses calculs personnels au profit de l'intérêt général.
Je passai dans toutes les communes de Nouvelle Calédonie et personnellement dans quatre vingt seize tribus. La pétition recueillit les signatures de cent cinquante trois tribus de la Grande Terre, les îles n'étant pas touchées. Même les grands chefs RPCR comme Nea Gale signèrent. Le seul qui refusa fut Mataio Doui Wetta , père de Henri Wetta, le seul à faire passer l'intérêt d'un Parti européen avant l'intérêt de son peuple. Je dois dire que ses enfants ne l'approuvèrent pas. Ce périple dura six mois. Très peu de gens m'aidèrent. Le Secrétaire de Mairie de Pouébo, Séraphin, fit signer toutes les tribus de Pouébo et de Balade. L'ancien Maire UC de Koumac m'enmena dans les tribus de Poum, Arama et jusque dans la commune de Ouégoa, à Bondé. Là le grand chef m'assura qu'il ferait signer la tribu de Bondé, ce qu'il fit effectivement. De Pouébo, je passais à Hienghène où Jean-Marie Tjibaou m'amena à une réunion coutumière, au cours de laquelle les deux grands chefs Bwaxat et Goa signèrent. Son frère aîné Loulou, occupant la position traditionnelle de chef Ty de Tiédanit, m'emmena en voiture jusque chez Nea Gale, vieux grand chef de droite qui me fit bon accueil à cause de mon père.
Mon discours n'était pas indépendantiste. Il portait sur les terres claniques et les moyens de les récupérer. Indépendantiste ou de droite, le Kanak reste attaché à sa terre, celle qu'il avait avant l'arrivée des blancs. Nea Gale lui même avait réussi, aidé par mon père qui lui servait de secrétaire, et sans bruit, en profitant de successions et d'abandons, à récupérer 1.000 hectares dans la montagne proche, soit l'ensemble de la vallée de Wanash. Il signa sans problèmes. Je passais ensuite dans une autre tribu côtière, Vieux Touho , qui me fit parvenir les signatures plus tard. A Canala aussi on m'aida, et je fus très bien accueilli dans la tribu de Gélima, comme chez le vieux chef de Grand Couli.
Six mois de pérégrinations. Je passais une fois pour expliquer, une autre fois pour recueillir les signatures. L'indignation des gens était forte. J'emportais avec moi les photocopies des signatures déjà obtenues, pour montrer que je ne racontais pas des histoires. Le Journal-tambour avait fait un travail remarquable en publiant les pétitions au fur et à mesure qu'il les recevait. C'était son travail normal d'information. Ceux qui lisaient le Journal étaient ainsi au courant. Mais beaucoup de chemin à pied, et pas mal à cracher ma douleur. Une excellente rééducation musculaire.
J'avais entrepris parallèlement un travail auprès des Wallissiens, par le biais de l'association l'Unité Wallissienne et Futunienne. Le but de ma démarche était de faire comprendre aux Wallissiens qu'il serait mal venu de leur part d'accepter la proposition d'Ukeiwè, opération de pure démagogie politique. Ils étaient Océaniens comme les Kanak, et nous avions en propre une même tradition. Ici , le peuple kanak étant maître de la terre, eux se devaient de le respecter, de le reconnaître sur sa terre, et s'ils avaient besoin de terre, ce serait au peuple kanak d'en décider. Tout accord conclu en dehors de lui ne pourrait être valable dans l'avenir. Tout en gardant leurs opinions propres, ils devaient respecter les Kanak, éviter d'être mêlés aux affaires de terres et rester neutres, s'ils voulaient qu'un jour les Kanak les acceptent. Des photocopies des pétitions signées furent remises à l'Unité Wallissienne et Futunienne pour que l'association puisse les répercuter au niveau des structures coutumières dont elle relevait. Des exemplaires furent envoyées en Nouvelle Zélande, au Vanuaku Pati à Port Vila, au roi de Tonga, aux Fiji, pour que tous les pays du Pacifique Sud sachent que tous troubles sanglants éventuels entre Wallissiens et Kanak ne seraient pas du fait de ces derniers. Pour les peuples du Pacifique, il n'y a pas pire crime que le vol de la terre, puisqu'il existe un lien sacré entre elle et ses possesseurs. Il y eut des réactions à Tonga, dont l'île Wallis , la véritable Uvea, avait été une colonie, il y a quatre cent ans. Les liens se sont maintenus depuis. De son côté, le Lavelua , roi de Wallis, avait reçu la pétition et envoyé un émissaire à Nouméa pour conseiller à ses ressortissants de ne pas se mêler des problèmes de terres en Nouvelle Calédonie. Ils devaient demeurer prudents.
Au fur et à mesure de l'accumulation des résultats et malgré les directives opposées venant de sa direction, l'UC fut obligée de remettre les pendules à l'heure. Pierre Declercq m'avoua son opposition à nos démarches, à cause de l'apparence raciste qu'elles supposaient vis à vis des Wallissiens. Il allait désormais nous appuyer. L'UC avait enfin compris l'importance politique que représentait la nécessaire reconnaissance du peuple kanak par les autres ethnies. Il est vrai que le travail était presque terminé. Seule n'était pas achevée la lettre de revendication du clan de Mme Pidjot, lettre qui s'était préparée parallèlement à force de réunions spécialisées, les intéressés voulant situer cette revendication dans l'ensemble des clans anciens de la région de Nouméa, à partir d'un projet de lettre établi et dactylographié par mon père. Au bout de quatre mois les signatures furent apposées et la lettre envoyée par l'UC à toutes les autorités compétentes. Une première lettre signée par Mme Pidjot seule était parvenue en premier au Journal. La lettre signée par les clans venait en finale. Peu après, le Front Indépendantiste prit position. L'affaire prenait de l'ampleur. Dick Ukeiwè préféra enterrer l'affaire dont on ne parla plus.
Le travail chez les Wallissiens continuait . J'avais participé à une réunion de l'Unité Wallissienne et Futunienne, accompagné, à ma demande, par le chef de N'de, à Païta, qui leur conseilla ne ne pas toucher aux terres sans l'aval du peuple kanak. Le seul accord possible serait au terme d'une négociation impliquant le peuple kanak et le peuple wallissien, à l'initiative de ce dernier reconnaissant le peuple kanak sur sa terre. Le respect de la tradition était la seule voie. On leur rappela que de toute façon, les Blancs gardaient la possibilité de retourner en France, tandis qu'eux étaient condamnés à rester dans le Pacifique. Cette réunion se passa bien et il est dommage, que du moins en apparence et pour le moment, les choses n'aient pas abouties. Les Wallissiens et Futuniens, ou du moins une part d'entre eux, de plus en plus impliqués dans les provocations caldoches, ont choisi la voie d'une facilité provisoire, derrière certains chefs et leur curé wallissien sympathisant RPCR. Les cerfs du Député Lafleur ne sont pas perdus pour tout le monde. Une démarche identique à la nôtre a été reprise par Libération Kanak Socialiste, LKS, résultat d'une scission du Palika dont le dirigeant principal est Nidoish Hnaisilin, grand chef traditionnel du pays de Gwahma, à Maré. Ce parti compte dans ses rangs de nombreux jeunes Wallissiens.
Nos réunions propres se poursuivaient , tous les quinze jours. Les réactions aux lettres y étaient commentées. Il y en avait de trois sortes : ceux qui déclaraient se torcher le c. . . avec, une minorité. Ceux qui allaient porter plainte et exiger des arrestations. . . une écrasante majorité. Ceux qui étaient intéressés par un juste dédommagement. . . une très petite minorité, du moins au départ. Ceux qui prenaient contact avec les clans . . . personne. L'écrasante majorité se regroupa dans une association d'éleveurs : "La Rurale", regroupement d'excités ne parlant que d'auto-défense et de liquidation des Kanak, un fusil dans une main et la bouteille de whisky dans l'autre, avant de se couvrir des plis du drapeau tricolore.
En ce qui nous concerne, les débats étaient de plus en plus approfondis , avec sur la sellette la finalité de la revendication de terres, les militants du Palika animant toujours le débat. Les Réserves étaient peuplées de clans chassés de leurs terres, parfois venus de loin, souvent issus du périmètre des communes environnantes. Là où ils s'étaient réfugiés les maîtres de la terre avaient, par la force des choses, partagé plus ou moins avec les nouveaux arrivants. Mais ils n'avaient pas cédé définitivement les terres utilisées par les unes ou les autres de familles de réfugiés, dont ils étaient en général alliés par les femmes. Des difficultés internes ont été fréquentes lorsque des clans étrangers avaient tenté de s'attribuer le domaine des maîtres de la terre. L'exiguité des Réserves pouvait rendre ces conflits permanents. Aussi la revendication de terres ne devait léser personne et tenir compte du milieu ambiant, toute erreur, tout oubli pouvant nous être fatal.
Les clans revendicateurs allaient récupérer tout ou partie de leur ancien domaine. Pendant des années, ils avaient vécu sur des lopins cédés par les maîtres de la terre. Pour les clans hôtes, cela avait fait de la terre en moins. Des terres difficiles à reprendre, puisque données par la coutume, au temps des vieux . Ceux qui allaient retrouver leurs terres étaient donc de ce fait doublement gagnants. D'où la nécessité de renvoyer le geste fait il y a de longues années et de partager leur terre retrouvée avec ceux qui les avaient accueillis, pour qu'il n'y ait personne de spolié.
Une autre conséquence était que certains clans ne voudraient peut-être pas retourner sur leurs anciennes terres, situées trop loin de leur habitat actuel. Les clans pourraient abandonner leurs droits à celle des familles la plus proche de la terre en question. On en arrivait alors à considérer la communauté dont il convenait d'approfondir les liens unissant ses membres. Pour nous il n'était pas question de transformer les membres d'un clan en colons kanak. Nous n'allions pas nous sacrifier pour reconstituer en noir ce que nous combattions en blanc. Nous battre simplement pour remplacer les colons serait une aberration. L'ensemble de la tribu devait profiter de la terre. Les clans maïtres de la terre devraient céder leurs droits de disposer de la terre à la tribu, le Conseil des Anciens devenant la seule autorité pour déterminer le devenir foncier. Les terres devaient être réclamées comme agrandissement de Réserve, de façon à devenir par cela même inaliénables. Nous nous méfiions du Gouvernement , qui laissait dans l'imprécision le statut de la propriété clanique.
La décision fut répercutée au niveau des tribus, où eurent lieu les réunions nécessaires, toutes acceptant la démarche proposée. Tout le monde se rendait compte de ce qu'un clan isolé ne détenait pas une force suffisante. Il fallait l'appui de la tribu concernée et de toutes celles qui venaient derrière. Il était prévu que les personnes qui créeraient un GIE sur les terres retrouvées paieraient un loyer au Conseil des Anciens. Le Conseil lui même pourrait mettre en place un Groupement d'élevage dont les profits alimenteraient sa caisse.
Nous connaissions nos faiblesses économiques, dont les Caldoches tiraient argument. Il y avait eu de nombreux échecs, qui pour nous étaient des expériences, nous menant à faire la part des choses et à tenir compte, en particulier, de ce que les agents techniques de l'administration ne faisaient pas leur métier sur le terrain, du moins dès qu'il s'agissait des Kanak. Toute l'infrastructure existante était au service exclusif des colons. Les différents services superposaient leur action, ne travaillant jamais en tribu, ou alors du bout des doigts. Il était mal considéré de travailler pour les Kanak. Un des constats établis au cours des stages FADIL était que les agents techniques n'assumaient jamais le suivi des actions sur le terrain, attitude négative qui avait souvent provoqué l'échec du producteur. Les fonctionnaires sont des Blancs vivant dans le milieu caldoche de l'intérieur, où ils établissent leurs liens sociaux. S'ils travaillent pour les Kanak, on les critiquera gentiment, puis, s'ils ne comprennent pas assez vite, on les mettra en quarantaine. Alors, même les plus sincères freinent d'eux mêmes.
Nous avions décidé de doubler chaque revendication d'un projet de développement, essentiellement dans l'élevage, secteur à fort rendement et à bas risque. Nous voulions, nous aussi, avoir notre bétail, gagner de l'argent, mieux vivre. Mais le colon n'était pas notre idéal. Il était en général fonctionnaire municipal ou territorial et l'élevage n'était pour lui qu'un appoint. Sans les diverses subventions dont il bénéficiait, il aurait été en faillite . A part les "gros éleveurs", le colon n'a pas les moyens de tenir le coup s'il ne bénéficie pas par ailleurs, à titre principal, d'un travail rémunéré. Il est pourtant subventionné pour défricher, pour faire ses barrières, sa piscine à bétail pour traiter ses bêtes contre les tiques. Le prix de la viande est soutenu par le budget territorial. Ce colon n'a rien d'un agriculteur. Tout ce qu'il sait vraiment faire, c'est couper les arbres sans discernement. Il est juste de dire que le contribuable Français subventionne le coprah et le café kanak, mais les revenus tirés ne sont pas du même ordre.
Cependant , la récupération de la terre n'était pas liée pour nous à une condition de mise en valeur. Nous nous considérions libres de ne rien faire de la terre si nous en décidions ainsi, d'autant que le problème de faire quel produit pour quel marché n'était pas résolu. Nous pouvions aussi laisser pousser l'herbe qui nous servait à faire le chaume des toits de nos cases. Cette herbe que les colons brûlent par mesquinerie, pour que nos femmes ne puissent aller la couper. Le bétail ne va pas nous donner un toit et cette herbe a autant d'importance que lui. Depuis que la tribu d'Oundjo dispose à nouveau de ses anciennes ressources de paille, les jeunes se mettent à construire des cases neuves, au lieu d'être obligés d'attendre d'avoir l'argent pour acheter les tôles ondulées. C'est un progrès.
De plus en plus , je prenais les sentiers, suivant les rivières et me baignant longuement dans leurs eaux froides. En passant sur l'autre versant de la chaîne centrale, je traversais ce qui restait de forêts. Souvent je marchais de nuit. Le jour à Poya, le lendemain à Houaïlou. Je me rendais à Nediva chez le chef Taine Bwewe pour repartir le soir pour une réunion à Wenji, tribu de Poya .
Le vieux chef de Wenji m'avait accompagné sur la route de Houaïlou. Lui et ses deux compagnons à cheval et moi à pied. Les médecins m'avaient interdit l'équitation. Le raccourci qu'il nous fit prendre n'était pas rien. Il fallait sans cesse écarter les branches de mon visage tout en essayant de suivre l'allure des chevaux. Sans cesse il fallait monter et redescendre les parois des ravins. A un moment, le vieux chef arrêta son cheval et me dit d'un air contrit : "Ca va pas vite, hein! Faudrait quand même arriver avant la nuit." Je l'ai regardé sans comprendre. Trempé de sueur à suivre les chevaux, à quatre pattes en train d'escalader un versant que son cheval avait franchi en deux bonds : "T'en fais pas, vieux , si je veux, je peux battre ton cheval à la course! " - "On va y arriver . Juste un peu de repos et ça va aller!" .
En général , personne ne m'accompagnait sur les sentiers, sauf de rares exceptions comme celle là. On m'indiquait d'habitude le début du sentier et c'était à moi de me débrouiller pour arriver à l'autre bout par mes propres moyens. La seule fois où je me suis trompé, ce fut en compagnie d'un camarade de Bako qui avait traversé la chaîne avec moi pour aller à Poyes, Commune de Touho. Arrivé à un croisement, il choisit le mauvais sentier. On se perdit dans la chaîne pour aboutir à un cul de sac. Fatigués, nous sommes revenus au point de départ, à Pwebei, où à minuit nous finîmes par trouver un vieux pour nous héberger. A notre grande confusion, il était RPCR, alors que les militants du Palika nous avaient plus ou moins envoyés ballader. On était trempés, il avait plu sans cesse. Mon camarade s'était blessé les pieds et on n'avait rien mangé depuis le matin. A mon habitude, je n'emportais aucune provision et je ne mangeai que le soir à mon arrivée dans une tribu, ayant bu pendant la journée l'eau dans les rivières. Le vieux tua une poule bien grasse. Mon camarade et moi, nous avions froid et faim. Lui, un grand gaillard d'1 mètre 95, taillé comme une armoire à glace, avait l'estomac dans les talons. Nous évitions tous deux de parler de politique, de crainte que le vieux ne nous mette dehors, alors que l'odeur du poulet en train de cuire nous chatouillait agréablement les narines. Nous avions fait comprendre au vieux que nous n'étions pas du Palika. Il sourit, soulagé :
"J'ai pensé que vous étiez du Palika. Par ici, il n'y a que les Palika qui marchent à pied pour faire de la politique. Vous avez vu les deux fusils dans votre chambre. Si vous entendez des cailloux sur le toit, c'est eux . N'hésitez pas. Tirez!" Du poulet plein la bouche et devant la perspective d'un bon lit, nous n'avons pas hésité une seconde : "Ne t'en fais pas vieux! S'ils viennent jeter des cailloux, on tire."
Les décisions du Comité des Terres étaient répercutées par les délégués. Je faisais pourtant des réunions dans chacune des tribus qui avaient adhéré au Comité, aussi bien que dans celles qui l'avaient pas fait, espérant les entraîner avec nous. J'en étais arrivé à passer chaque mois une semaine à Poya, une semaine à Koné, une semaine à Voh, en moyenne cent vingt kilomètres par semaine. Nos réunions consistaient d'abord en une information générale sur la situation du mouvement indépendantiste. Au niveau intérieur, les différents clivages et leurs répercussions à notre niveau; au plan extérieur, les contacts et l'influence du mouvement à l'étranger. Puis on passait aux propositions définies en réunions et aux commentaires qu'elles provoquaient dans les tribus. On recommencait à l'infini les mêmes discussions, de façon à ce que tous les militants comprennent le pourquoi des décisions. Enfin on passait aux réactions, propres à chaque circonscription municipale, aux lettres de revendications envoyées. On s'aperçut ainsi que les rares personnes prêtes à céder leur propriété se rétractaient au bout d'un certain temps, faisant l'objet de menaces de la part des autres colons, sous le prétexte que si l'un cédait, les autres seraient obligés d'y passer. . . l'éternel argument par le jeu des dominos.
Des menaces commencèrent à pleuvoir. Dans toute la Nouvelle Calédonie, les colons lancèrent l'opération connue sous le nom de "Opération Gros Yeux". J'explique. Lorsque vous passez devant un colon, il vous regarde d'un oeil méchant. Vous êtes assis au village, près de la route, le colon qui passe en voiture ralentit, sort la tête et vous regarde le plus méchamment du monde. C'est très dissuasif. Une fois, à Nouméa, me trouvant sur le trottoir de chez moi, c'est le papa Lafleur qui m'a fait le coup, réussissant à ne pas provoquer d'accident. Un as du volant. Il y avait malheureusement plus sérieux, mais le travail continuait.
19 Septembre 1981 .
Tribu de Tégon, Commune de Gomèn. La veille, j'avais présidé à une réunion d'information sur le Comité des Terres. Les Gendarmes avaient tourné, curieux , autour de la tribu. La nuit s'était bien passée à dormir chez le chef. Le matin, à 5 heures, on buvait tranquillement le café en causant. Le car de Koumac à Nouméa ne passait que vers les huit heures. Nous n'étions pas pressés.
Vers 7 heures, les Gendarmes se présentèrent chez le chef, demandant à me parler. En général, j'évite la maréchaussée. Non que j'ai quelque chose à cacher, mais je me fatigue de répéter et d'entendre les mêmes arguments. Ils insistent. Je me montre. On commence par les politesses, puis ils me demandent si j'ai écouté la radio. Négatif :
"On vous cherchait pour vous dire de faire attention, à cause de l'assassinat de Pierre Declercq, au Mont d'Or, hier soir."
Là , je suis dans le brouillard :
"C'est une blague?" - "Pas du tout, c'est sérieux, on a été prévenu ce matin. Il aurait été tué chez lui, d'un coup de fusil de chasse. Pour l'instant on ne sait rien d'autre."
Je suis dans le cirage, n'arrivant pas à réaliser les implications de l'évènement . Je dis : "C'est encore un coup de la droite!" Les Gendarmes ne contredisent pas. Pas très longtemps avant, "Corail", hebdomadaire d'extrême droite, dans son numéro du 22 Juillet 1981, avait sorti un article sur le thème : "Comment se fait-il que Pierre Declercq soit encore vivant?" Un véritable appel au meurtre. Plainte avait été déposée, sans résultats. Les Gendarmes remettent çà : "Que va-t-il se passer maintenant?" - "Je ne sais pas. Sûrement des manifestations. Ce serait normal!" - "En tous les cas, faîtes attention à vous." - "On fera avec. Pour le moment je vais à Voh en car. Je ne pense pas risquer encore quelque chose.!"
Les Gendarmes s'en vont!. La discussion reprend de plus belle. Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Ce n'est pourtant pas l'intérêt de la droite traditionnelle de se lancer dans de telles actions. Un groupe incontrôlé ? Mon car arrive. Je vais au village de Gomèn. Il est à l'heure. En route pour Voh. Arrivé, j'irais à Gatop, où il y a une kermesse de Tempérance. La plupart des tribus doivent y être. On verra là bas.
Voh, descente du car. Il me reste cinq kilomètres à pied. La route est déserte. Une jeep arrive derrière moi au ralenti. Un seul conducteur qui, parvenu à ma hauteur, me demande si je vais à Gatop. Il peut m'emmener. C'est un javanais . Ouf! J'ai vaguement entendu parler de lui. Il n'est pas contre nous. Il me laisse devant la tribu et s'en retourne. Je finis la route à pied.
La première chose que je vois , ce sont des gens tranquillement en train de jouer aux boules. Ils ne doivent sûrement pas savoir. J'accélère ma jambe infirme. Cette indifférence me choque. Au dessus de la maison commune claque le drapeau tricolore. Je dépasse les joueurs de pétanque. J'entre dans la salle où l'on boit le café. Ils sont là, le chef de Gatop, Tein Milo et le responsable Palika de Bweyen. Je suis un peu essoufflé :
"Vous êtes au courant, Pierre Declercq. . . mort assassiné!" Ils ont l'air gênés de ma virulence. Je continue sur ma lancée : "Il faut faire quelque chose, manifester, ne pas laisser les fachos triompher! " Je montre le drapeau, demandant s'il ne faut pas le mettre en berne. "C'est Apu qui l'a mis." Apu Tijit , le chef RPCR de Tieta, avait organisé la kermesse de Tempérance. Il mettait le drapeau partout, souvenir du temps passé où c'était les siens qui avaient accueilli les premiers soldats français et leur avait fourni des guides contre le chef Gondou de l'arrière pays de Koné, un des premiers à faire la guerre aux Français. "Mince, on va bien faire quelque chose!" Les camarades commencent à s'exciter contre Lafleur, Dick Ukeiwè et les fachos. Quant à la réaction à avoir, on verra bien. Les Partis vont décider. Dégoûté, je pars.
Je me retape le chemin à pied. Dans la tête , ça chauffe. Tous ces gens, si je me faisais descendre, ils seraient capables de ne pas bouger. Je n'arrive pas à accepter leur passivité. Du coup j'arrive à Voh sans avoir vu les kilomètres. Direction Oundjo, quatorze kilomètres de plus. J'espère que je vais trouver une voiture pour me prendre. A l'entrée de Voh, il y a un café restaurant. Il y a du monde et j'y vais voir. Le maire et son premier adjoint sont là. J'espère qu'ils vont me dépanner. Pas de chance, ils sont en train de boire en racontant le meurtre. On dirait que l'assassinat leur donne soif. Je suis éberlué.
A ce moment, un petit vieux que je ne connais pas s'approche et me dit qu'il voudrait me parler. Je lui dis qu'il n'a qu'à me ramener à Oundjo et qu'on discutera dans sa voiture. Marché conclu. On monte dans sa Toyota 4 x 4, direction la tribu. Et voilà qu'il se met à parler : "Et pourquoi vous faîtes ça? On s'entend bien entre Kanak et Blancs. Pourquoi les Kanak ont-ils besoin de terres? Les colons veulent vous tuer, je les ai entendu." Tout ce baratin à l'eau de rose jusqu'à la tribu. A la fin, il me fait carrément des propositions. D'abord, je ne comprends pas, ce n'est pas dans le contexte. L'autre qui me balance que ce serait idiot de tuer un mec pas mal comme moi. J'étais monté avec l'un des deux vieux pédés de Voh, m'expliquèrent les garçons de la tribu en riant.
A Oundjo , j'ai attendu le lendemain pour partir, découragé par le peu de réactions. Je m'en suis allé à Bako. Là bas, beaucoup de monde, mais la même situation. Le Conseiller territorial UC se planque . Ailleurs , les manifestations succèdent aux manifestations. Ici le représentant de l'UC se saoûle et se cache à Ateu dans la montagne. On verra bien ce qu'on pourra faire le 24 Septembre, jour de deuil kanak, anniversaire de la prise de possession. Puisque le leader UC ne bouge pas, le Comité va pousser à la roue. On envoie le message dans toutes les tribus. Poya, Pouembout, Koné, Voh, Gomèn. Rendez-vous le 24 Septembre à la Sous-Préfecture de Koné, 8 heures. Cette fois ci, avec la voiture du vieux Fessard, on a parcouru toutes les tribus pour discuter avec les délégués, à charge pour eux de répercuter auprès des gens de chez eux. Les chose devenaient urgentes. Toujours pas de nouvelles du Conseiller-Maire UC de Koné. Il paraît qu'il fait ses champs d'ignames à Atéu. Finalement le rendez-vous sera à la Mairie.
24 Septembre 1981 .
Deuil Kanak, deuil pour Pierre Declercq. La foule s'accumule à la Mairie. Vers 9 heures 30, nous devons être dans les cinq cent personnes. Koné est noire de Kanaks. Monsieur le Conseiller-Maire est descendu de sa montagne avec les gens d'Ateu. Chaque formation présente fait une allocution au mégaphone. La droite est dénoncée comme ayant commandité l'assassinat. Lafleur est attaqué pour ses dépôts d'armes à Ouaco. Les gens de Bweyen rappellent un ballet d'hélicoptères, en 1978, entre le centre de Ouaco et un point dans la chaîne, en arrière des mines Lafleur et Ballande. Nous crions notre tristesse et notre amertume de voir un camarade frappé à mort pour avoir voulu lutter du côté de la justice, contre l'injustice de ses propres frères. Blanc de peau, Kanak de coeur. Nous crions tout cela pour que les colons, calfeutrés dans leurs maisons, nous entendent : "Pierre Declercq, premier martyr blanc de l'Indépendance Kanak Socialiste!" [slogan de l'UC]. "Colons dehors, Kanaky indépendante!", "Rendez-nous nos terres!"
Les femmes pleurent, les visages sont graves. Il n'y a pas de mot pour décrire la douleur d'un peuple. Un ami, un frère mort, lâchement frappé dans le dos. La manifestation, encadrée par le service d'ordre, se dirige vers la Sous-Préfecture, pour y déposer le cahier de revendications. La manifestation compte beaucoup de femmes, particulièrement émotionnées. En elles, les mères ressentent peut-être plus profondément la perte de la vie. En tout cas, elles sont là et se font entendre. A la Sous-Préfecture, nous nous disposons face aux bâtiments. Quelques Gendarmes nous font face. Les Gendarmes Mobiles sont en position plus loin. Discours, slogans. Le soleil chauffe. Les jeunes s'attaquent au mât du drapeau pour en descendre le symbole de la France. Légère bousculade avec les Gendarmes. Le mât est tordu. Le drapeau reste en place. Les vieux ont calmé les jeunes. Moi aussi d'ailleurs, obéissant à une vieille inhibition reçue de mon milieu d'origine. Le camarade Moïse de Noelly traite les Gendarmes de robots téléguidés. Le Sous-Préfet reçoit la délégation et le cahier de revendications.
Retour au village. Je suis resté derrière avec les camarades de Netchaot. Devant nous, des jeunes allument des feux dans l'herbe. Trop fatigué, je ne réagis pas. Un feu contre un assassinat, c'est vraiment pas cher payé. A la Mairie, on décide de ce qu'on doit faire. Pour nous au Comité, c'est déjà tout décidé : un barrage sur la Route territoriale n° 1, comme il s'en est fait un peu partout. Déroute des vieux routiers de l'UC. Notre Maire Conseiller recommande la modération. Il demande avec quoi on va faire le barrage : "Avec le matériel de la Mairie! "Le Maire outré : "Ah non! C'est moi qui serais responsable. "On prendra donc ce qui traîne. Il y a problème. Seul le Palika est à fond pour, ainsi que les militants du Comité des Terres et certains vieux de l'UC. Les femmes sont pour. On démarre. Les gens de Koniambo nous rejoignent. On établit le barrage à l'entrée de Koné, à 500 mètres du pont. Ce sont les femmes qui font nombre. De Bako, il n'y a pratiquement que celles ci. Le barrage est composé de grosses branches d'arbres mises sur la route, de panneaux arrachés et on attend. Personne ne passera, du moins on l'espère. La fumée de la brousse en feu recouvre Koné, donnant l'impression de loin que le village brûle.
14 heures. Après avoir éteints les feux de brousse, les colons ont établi un barrage de l'autre côté du pont. Des jeunes se sont avancés vers nous avec des barres de fer. Les jeunes de Tiawe ont été à leur rencontre avec des massues improvisées. Les autres n'ont pas insisté. Demi-tour. Les Gendarmes Mobiles ont établi un tampon entre nos deux barrages. On ne peut pas dire que le pont ne soit pas fréquenté!
Pour nous, rien n'est sûr. Les Mobiles menacent de casser le barrage. Les colons ont amené des tracteurs et menacent de défoncer le barrage au bulldozer. Il faut qu'on tienne le plus longtemps possible, que l'honneur soit au moins sauf. Ce sera la guerre des nerfs pendant toute l'après midi. Nous savons que les Gendarmes Mobiles ont saisi des fusils dans les voitures des colons. Il y a des gens de chez nous de l'autre côté, qui regardent en curieux. Des fusils contre les femmes qui font le feu sur le bitume pour faire la cuisine, le soir tombant! On reçoit des nouvelles du Front Indépendantise. Les barrages seront tous levés à 19 heures 30. Le FI est passé par la Gendarmerie pour le faire savoir. Nous décidons de partir à 20 heures, préférant partir la nuit pour ne pas faciliter la tâche à de possibles tireurs isolés. Mais les Koniambo doivent passer par le village européen pour rentrer chez eux. On traversera donc tous le village et on passera devant les colons. Les Mobiles sont prévenus. Ils auront à nous séparer.
Arrivés devant la Mairie, on fait face aux fachos. Parmi eux, il y a des Kanak. Les Gendarmes nous pressent de nous disperser. C'est fini, chacun s'en retourne à sa tribu en groupe. Les femmes et les gosses d'abord, les hommes en retrait. Des voitures feront l'aller et retour, afin de dégager le plus de monde. Avec le vieux Fessard, Daniel le géant et Fessard, on reste en arrière pour vérifier que personne n'est resté. Mais on a attendu trop longtemps, il n'y a plus personne. Il est temps de filer. On quitte le village, pas trop rassurés. Lorsqu'on arrive au croisement d'une route qui rejoint la route de Koniambo, on voit une file de voitures descendre à pleins phares dans notre direction. Nous sommes piégés. Je cherche un bâton, un caillou pour me défendre. Le grand Daniel, en colère, m'interpelle : "Que veux tu faire avec ton petit caillou? Laisse, on verra bien ce qu'ils vont faire, ces e. . . !" La file de voiture, vingt cinq en tout, défile devant nous au ralenti; les conducteurs se penchent sur le volant pour nous faire le coup de l'opération "Gros Yeux". Que c'est long, ce défilé!
C'est vrai, j'ai eu la frousse, je n'ai pas honte à le dire. Dans la nuit trois voitures de colons sillonneront les tribus endormies. Personne ne répondra à leur provocation. Le lendemain, je repartais pour Oundjo. Le Dimanche, Saggio, entrepreneur en bâtiment de son état, connu depuis aussi pour un pont construit par lui et effondré à la première pluie, pied-noir voulant se venger sur les Kanak d'une guerre perdue ailleurs, alla voir le grand chef de Bako. Lui et une clique de colons signifièrent au chef que si le dénommé René Guiart revenait à la tribu de Bako, ils le tueraient, lui, Fessard et toute la famille de ce dernier. Faute de témoins ne se rétractant pas, la plainte déposée aussitôt n'eut pas de suites. J'ai encore la liste de tous les imbéciles qui défilèrent devant nous à Koné. Et les petits malins qui, à trois voitures, bloquèrent des gosses sur la route pour leur faire peur. Des grandes gueules, mais pas tous des tueurs, loin de là.
Cette affaire Declercq est bizarre. Le coupable offert est trop évident. A Nouméa, j'en saurait peut-être plus. Dans les journaux, à la radio, à la télévision, il n'est question que de ce qui se passe à Canala et d'Eloi Machoro, Conseiller territorial UC. Située sur la côte est, la commune de Canala est accessible par une seule route montagneuse, étroite, serpentant à travers la chaîne. Un barrage avait été établi au col contrôlant Canala. Des coups de feu avaient été tirés contre des maisons de colons. Les Gendarmes quelques hommes seulement, s'étaient claquemurés dans les bâtiments du Poste avec les colons apeurés. L'effectif suffisant en période de calme s'était senti isolé dans une région tout d'un coup devenue hostile. Les blancs étaient par trop minoritaires pour offrir même un semblant de résistance, comme éprouvant un sentiment d'impuissance devant une force présumée aveugle. Une façon de se retrouver dans la situation qui était normalement celle des Kanak!
Pour cette journée, l'UC avait programmé une occupation de terres. En fait, il y eut débordement par des jeunes du Palika qui établirent un barrage. Une ébauche de station thermale, La Crouen, fut mise à sac. Il n'y eut pas d'occupation, les militants de l'UC se portant sur le barrage. Il fallait une tête à ce bouleversement, ce fut Machoro. Cette affaire de Canala, à la suite de laquelle les colons de Canala s'en allèrent définitivement pour la plupart. créa la stature d'Eloi Machoro, devenu celui qui avait fait partir les colons du pays Xaracü. Une action si symbolique qu'elle imprégna la pensée de toute la jeunesse kanak. Ce n'était plus du discours, mais une réalité palpable, le départ des blancs et le retour au pays kanak. Après cette action d'éclat, l'UC ne pouvait que désigner Eloi Machoro pour remplacer Pierre Declercq comme Secrétaire Général du Parti.
A Nouméa, c'est la parano. Les petits fachos du coin font du zèle, certains que le coup vient de leur grand leader. J'en trouve tous les soirs devant chez moi, l'après midi aussi, faisant le pied de grue. Ils sont sûrs qu'on va avoir besoin d'eux pour un grand coup : l'élimination des dirigeants indépendantistes. Ils en parlent, ils espèrent. Chacun vit son angoisse ou son exaltation. Cela dépend à quel camp il appartient.
Toutes les théories sont valables. Les Gendarmes se demanderont même si Maurice Lenormand n'aurait pas pu organiser le meurtre. En cela ils exagèrent, l'ancien fondateur-dictateur de l'UC est en perte de vitesse. Mais je ne vois pas non plus Jacques Lafleur ordonner ce genre d'exécution. Un groupe incontrôlé de z'oreilles ou de pieds-noirs peut-être. Le meurtre s'est déroulé sans anicroches, sans laisser de traces. Un travail de professionnel.
Pierre Declercq avait d'habitude un homme qui l'accompagnait et dormait chez lui. Ce jour là, un garçon d'Ouvéa devait rester avec lui. Il eut un empêchement, quelqu'un de sa famille malade. Declercq regagna sa maison seul, à douze kilomètres de Nouméa, à Robinson, après La Conception. Sa maison était construite sur un terrassement, au flanc d'une colline. Il avait pour habitude de travailler tard à ses dossiers pendant que sa femme et ses enfants dormaient. Dans le salon où se trouvait son bureau, de grandes baies vitrées, fermées par des rideaux ou des volets métalliques Du côté de la porte d'entrée, une petite vitre toujours ouverte pour la circulation de l'air. Par cette petite fenêtre, on pouvait le voir, penché sur son travail. Le tueur, armé d'un riot-gun, arme pas très courante en Nouvelle Calédonie, tire sur Declercq. La distance, courte, fait que ce dernier ramasse toute la décharge de gros grains de chevrotine, groupés. Il s'écroule, les poumons traversés. Une flaque de sang court sur le parquet. Declercq n'est pas encore mort. Réveillée par un vacarme dont elle ne comprend pas l'origine, sa femme se lève et va voir son mari dans le salon. Des débris de verre, son mari au sol, ses enfants réveillés aussi, un cauchemar. Elle finit par appeler la Gendarmerie, puis une ambulance. Une ambulance qui mettra deux heures à travers une ville de 70.000 habitants. Elle s'est perdue. Des chauffeurs caldoches qui se perdent! Deux heures pendant lesquelles les dernières parcelles de vie de Pierre Declercq s'écouleront. Ce détail confirmera la thèse du complot de droite aux yeux des indépendantistes. Dans certains restaurants des gens se croyant malins se font livrer un cercueil pour l'arroser au champagne à la santé de Declercq. Tous ces soi-disant loyalistes se sentaient fiers de leurs leaders. Ils avaient osé, ne s'étaient pas dégonflés. On allait pouvoir faire la peau de tous ces blancs indépendantistes.
Celui du deuil fut un jour triste pour le peuple kanak. Declercq fut enterré à la tribu de la Conception, au milieu de ce peuple pour lequel il avait donné sa vie. Pour honorer son corps, le pays kanak n'avait qu'un peu de terre et les larmes de ses femmes, mais du moins celles ci étaient-elles sincères. La joie mauvaise des européens faisait mal au coeur, mais elle n'aboutissait qu'à exacerber le sentiment indépendantiste chez les Kanak. Certains, chez les Caldoches de droite , ne se réjouirent pas. Ils étaient peu nombreux. . . Dommage!
On finit par trouver un coupable. On découvrit dans une poubelle de son lieu de travail, un garage, une liste de personnalités indépendantes à assassiner et comme par hasard aussi un riot-gun. Il avait proféré des menaces à plusieurs reprises. Il aurait, dit-on, même été jusqu'à faire la proposition de ce meurtre à Lafleur, qui l'aurait envoyé promener. Il faudra un temps fou pour s'apercevoir que ce n'était pas le bon coupable, cependant que le vrai s'était transformé en courant d'air. A ce moment, on ressortit un deuxième acolyte, pied-noir, détective à la manque, gardien de nuit d'un hôtel en face de chez ma mère, dont une partie du dossier se révélera frappé du Secret Défense du fait de son appartenance plus ou moins claire, plus ou moins provisoire, à la DST. Puis un pâle comparse martiniquais qui changeait de version à chaque interrogatoire. Une application de la technique des leurres successifs, laissés sur le parcours.
La droite locale est un coupable évident, trop évident. Le meurtre de Declercq allait radicaliser le mouvement indépendantiste. Alors à qui profitait-il? Où était l'avantage?
Pierre Declercq était un organisateur né. Ce qu'il a prouvé à maintes reprises. Il était bon père de famille, catholique pratiquant, sobre, intouchable dans sa vie privée. Il était Secrétaire Général de l'Union Calédonienne, le mouvement électoralement le plus important, et un des dirigeants qui l'ont entrainé en faveur de l'indépendance à son 8e Congrès, à Bourail. C'était un travailleur forcené. Il connaissait tous ses dossiers à fond. Un adversaire dangereux. Il avait réorganisé les structures d'une UC en voie de radicalisation, lui même en train de se radicaliser. Le laisser faire créait le risque d'avoir en face de soi un mouvement fort. L'éliminer comportait bien le danger d'une radicalisation, mais celle d'un mouvement peu efficace et retombant dans une phase d'inorganisation relative. La radicalisation de Pierre Declercq gênant certains de ses amis, leur réaction risquait d'être modérée. Ce serait dans tous les cas un répit. La propagande serait plus aisée si l'on n'avait pas devant soi un leader blanc de l'UC, de façon à pouvoir plus aisément présenter comme raciste le mot d'ordre d'indépendance kanak. Au cas où il faudrait donner l'indépendance, un Parti dépourvu d'idéologie et de tête organisatrice serait plus facile à manier.
A qui obéissait le meurtrier est la véritable question, qui n'a jamais été posée.
Dans l'autre camp par contre, rien n'était caché. Les Renseignements Généraux avaient les meilleures relations avec les leaders indépendantistes, qui leur racontaient tout ce qu'ils voulaient savoir, au point que tel inspecteur, qui s'était fait une spécialité de ces contacts, était dénoncé par la droite comme pro-indépendantiste. Moi même qui lui ai parlé, je ne pouvais m'empêcher d'admirer son savoir faire. Il n'avait même pas à se soucier de pénétrer le mouvement indépendantiste. La réponse des leaders mis en garde : "Ne t'en fais pas, on ne lui dit que ce qu'on veut bien lui dire", était, selon le cas, rouerie ou naïveté. En tout cas, les RG avaient peu de mal à rédiger leurs rapports.
En pays kanak, les réunions durent longtemps. Une fois, à Netchaot, vers 22 heures, on avait attaqué le repas dehors avant de reprendre les discussions. Il faisait vraiment froid. Les gens habitués à la chaîne restaient torse nu ou en tricot de corps. Les montagnards mangent beaucoup de piments, pour se réchauffer, ce qui offre l'avantage de leur procurer l'apport indispensable de vitamines. Pour me réchauffer, j'avalais une dizaine de petits piments. J'ai cru que j'allais monter au cocotier. J'avais la bouche en feu. Du phosphore liquide me coulait dans l'estomac. Du coup, j'ai préféré me réchauffer au feu dehors, qui illuminait les cocotiers en projetant les ombres dansantes de nos silhouettes.
On analysait dans ces réunions les réactions passionnelles des colons. Nous avions désiré des réactions, nous étions satisfaits. Les colons bougeaient et les lettre de revendications continuaient à pleuvoir. Nous en étions arrivés à la deuxième lettre à chaque colon, qui leur accordait un délai de réflexion de quinze jours, faute de quoi nous récupérerions d'autorité nos terres ancestrales. La menace répondait à la menace. Le Journal-tambour se faisait l'écho de l'indignation des colons devant le laxisme des autorités. Si le Gouvernement ne bougeait pas, eux sauraient rétablir l'autorité par la force s'il le fallait. La Rurale tempêtait et son leader Justin Guillemard appelait à la mobilisation, la patrie étant en danger : les hordes communistes se préparaient à déferler sur le Territoire. Chez lui, cela allait devenir une manie, en plus d'innombrables pétitions demandant des expulsions à répétition comme dans le bon vieux temps.
Pour eux, tout ce qui était vaguement contre le système caldoche était anti-français, et d'office communiste. Même si pour le moment nous n'étions pas sorti de la légalité républicaine, nous étions devenus l'épouvantail au couteau entre les dents, les violeurs de petites filles, etc. Pour nous nous la situation était positive, même s'il ne s'était dessinée aucune réaction en faveur d'une co-existence entre Blancs et Kanak. Ceux qui donnaient leur accord, le faisaient pour vendre leurs terre, pas pour chercher avec nous une forme de vie commune. Situation positive dans la mesure où nous n'étions pas suffisamment assurés de notre force. Comment faire bouger l'administration? Nous comptions en partie sur la réaction disproportionnée d'avec l'évènement des Caldoches. Les rodomontades du citoyen Guillemard firent l'affaire. Il ira jusqu'à écrire une lettre de menaces à la Reine d'Angleterre pour protester contre la position prise par l'Australie, pourtant fort modérée. Ce même citoyen ira en cachette en Nouvelle Zélande étudier l'achat d'une propriété d'élevage de moutons dans l'île du Sud, celle où il n'y a presque pas de Maoris.
L'administration réagit prudemment en essayant de faire pression sur certaines sections du Front Indépendantiste. Nous étions heureusement libres de toute attache directe avec le Front et maîtres de nos décisions. Les pouvoirs publics envisagèrent alors d'acheter certains domaines de façon à satisfaire les revendications les plus criantes et bloquer ainsi la participation au mouvement des tribus partiellement satisfaites. Ce fut le cas pour Bako, dont la Réserve se trouva agrandie de 8 hectares, vendus par un voisin caldoche. La tribu absorba ce don et poursuivit sa participation. C'était trop peu.
Le temps était venu de joindre le geste à la parole. Lors d'une réunion à la tribu de Nékliai, il fut décidé de fixer des pancartes le long des propriétés proches des tribus, pancartes rappelant la revendication foncière sur le domaine en question, du genre : "Terre revendiquée, terre kanak". On fixa le jour de cette opération symbolique, qui se prolongerait sur la semaine. Ainsi fut fait, à Voh, Koné et Poya. D'un seul coup, le long de la RT 1, fleurirent les pancartes revendiquant les terres, et de même le long des routes de la chaîne. Oundjo les plaça le long de la propriété Ballande à Pidjène. Qu'avait-on fait là? Les colons poussèrent des hurlements de porcs qu'on égorge. Les Kanak allaient les assassiner dans leur lit et l'administration laissait faire! A leur habitude, les colons faisaient une montagne d'un petit rien. Ils devenaient méchants.
A cette époque, je portais toujours un poignard sur moi pour essayer de me défendre. Sans grande illusion sur ma capacité en cas d'agression, mais j'avais au moins l'espoir d'en faire payer un. Ce jour là, je marchais sur la route de Koné à Bako et mon chemin passait devant la maison du père Devillers. Arrivé à la hauteur de la maison, trois chiens jaillirent de chez lui. Un très gros, un moyen et un petit genre caniche. Clopin clopant, je reculai en essayant de leur faire peur. Je glissai ma main dans mon sac pour sortir mon poignard et m'apprêtai à lancer le sac dans la gueule du plus gros pour ensuite tenter de lui trancher la gorge, sacrifiant mes mollets aux deux autres. A ce moment, un coup de sifflet, parti de la maison, rappela les chiens. On me refit ce genre de mise en scène une deuxième fois, ailleurs. Mon état physique m'empêchait d'aller demander des comptes aux rigolos que ce genre de sport amusait.
A Nouméa, lorsque j'y étais, il m'arrivait d'être suivi, ou de trouver des motards devant le jardin, réparant des pannes imaginaires. Des voitures stationnaient avec leurs occupants, jusque très tard dans la nuit, devant la maison de ma mère. Un jour qu'elle était là, cette dernière s'amusa à arroser des motards, occupés depuis trois heures à nettoyer leur bougie. Je faisais toujours le même trajet. Je partais boire un café chez un vietnamien, puis bifurquais en direction de la poste. De temps en temps, j'allais à l'ODIL, ex-FADIL, ou à l'Assemblée Territoriale. Toujours pareil, mais jamais aux mêmes heures et jamais par la même rue, ce qui n'est guère aisé à Nouméa où les rues ne se bousculent pas. Je ne bois pas, je ne vais pas au cinéma. Je préfère la lecture. Je m'occupais à amasser le plus grand nombre d'informations en un minimum de temps. Après, retour dans les tribus.
Samedi 14 Août 1982 .
La pose des pancartes le long des barrières de colons avait déjà établi un fossé entre ceux qui parlaient pour le plaisir et ceux qui étaient prêts à agir.
A la tribu d'Oundjo, les pancartes furent clouées en plein jour par les jeunes de la tribu, au nombre d'une vingtaine. Elles restèrent là quinze jours , au bout desquelles elles furent arrachées sur les ordres de la Maison Ballande . L'indignation fut à son comble à la tribu où les vieux parlèrent d'aller demander des comptes au gérant. Le problème était qu'il n'y avait pas de voiture disponible. On sauta sur l'occasion : "Vous voulez une voiture Bien! On en trouvera une pour trois heures de l'après midi. Rendez vous donc à trois heures." Les vieux, au comble de la colère apparente : "Trois heures, on sera tous là. On va le damer, cet imbécile! A trois heures!" On se sépara pour déjeuner chacun chez soi. A trois heures de l'après midi arrive la voiture. Personne au rendez vous. On cherche les vieux. Evaporés. On en trouve un , qui prend un air absent. On lui demande où sont passés tous ses amis. Nullement troublé, il répond : "Faut pas nous attendre. Nous, on est fini vieux. L'avenir, c'est pour vous, les jeunes. Nous on a déjà gagné notre part. Allez y et engueulez bien ce Blanc. Dîtes bien que la prochaine fois on va le damer!"
Résultat, on s'est retrouvé à une dizaine pour monter à la Station Ballande. Arrivé là haut, on prévient le gérant que les pancartes allaient être remises, et que s'il y touchait, on reviendrait le voir. Cette affaire ne le concernait pas, elle était entre nous et Ballande. Les garçons commençaient à taper sur le matériel avec leurs tamiocs, ce qui ne semblait pas impressionner ce gars. Même si nos relations furent tendues, lui au moins ne parlait pas de tuer pour régler un problème. Ce qui changeait de l'éternel discours caldoche.
Mais, à part les abominations habituelles de La Rurale, rien ne venait récompenser nos efforts. L'administration faisait la sourde oreille. Nous étions au pied du mur. On allait passer à l'action. La première occupation se ferait en faveur de la tribu de Gatop. La Réserve dont elle disposait était une véritable caricature : 190 hectares de collines rocheuses, infertiles et sèches, pour 120 habitants. Les habitants étaient obligés de louer de la terre à un colon pour faire leurs cultures. Les médias ne pourraient que nous donner raison. Le terrain occupé appartenait à Mme Veuve Molédous, qui était prête à vendre. Le Territoire n'aurait aucune raison valable pour ne pas acheter. Notre position semblait donc forte. Nous avions considéré tous les cas de figure. Affrontement ou pas, emprisonnement ou pas, les pouvoirs publics seraient obligés de céder. Un jour fut fixé, l'administration prévenue ainsi que le Journal-tambour. Une dernière réunion était prévue afin de fignoler la préparation de l'évènement.
Au jour dit, à la tribu d'Oundjo, on voit arriver le petit chef de Gatop, tout guilleret. Le Sous-Préfet l'avait convoqué pour lui dire que le Territoire rachetait la propriété en faveur de la tribu. Toute garantie était donné au chef pour le transfert en faveur de la tribu, aussitôt l'achat réalisé. Inutile donc de persévérer dans une action pouvant provoquer des troubles à l'ordre public. L'occupation s'annulait donc à la satisfaction générale. La tribu bénéficia en effet du terrain le 1 Septembre 1982. On considéra donc l'affaire comme close et l'on passa à l'initiative suivante.
Carte schématique de la circonscription de Poya
Il avait été prévu que les occupations se passeraient chaque fois dans une commune différente. La tribu de Nekliay porta son propre cas à notre attention. Un colon récent, Pierre Pageot, louait une propriété de 300 hectares, mitoyenne à la Réserve, où il faisait de l'élevage de porcs. Il employait le chef de Montfawe . Nous pûmes établir à son sujet la fiche suivante : métropolitain , marié , père de deux enfants , inscrit aux Radicaux de gauche, parti embryonnaire en Nouvelle Calédonie et dont il voulait fonder une section dans la commune de Poya. Il avait tout pour déplaire aux Caldoches, parce que métropolitain d'abord - les Caldoches les supportent par nécessité, mais les détestent. Parce qu'il avait une attitude cordiale vis à vis des Kanak avec qui il engageait volontiers la discussion. Parce que socialisant, cherchant à recruter pour un parti de gauche, ce qui était bien sûr impardonnable. Il était couvert de dettes, à cause de la lourdeur de ses investissements. Il serait pris à la gorge si la situation se détériorait.
La situation nous était donc favorable. Le domaine était situé à l'intérieur des terres et, pour y accéder, il fallait traverser la tribu de Karaji. La maison de Pageot était à 300 mètres à vol d'oiseau de la tribu de Nekliay. Ses alentours étaient couverts de brousses. Lui aussi avait eu ses pancartes : "Terres revendiquées, etc", clouées sur ses poteaux de barrières. Il sentait que l'atmosphère changeait à son égard. Plus de joyeux saluts sur la route. Une tension sourde environnait peu à peu la propriété. Cela dura jusqu'au jour où il décida d'entamer le dialogue avec le clan traditionnellement maître de la terre qu'il occupait et d'envisager la possibilité de travailler ensemble. De vivre côte à côte sur de nouvelles bases. C'eut été une première, un évènement plus intéressant pour nous que la récupération de la terre. La définition de nouvelles relations d'égal à égal. L'occupation fut donc retardée.
Qu'avait donc fait de mal le pauvre Pageot? Un crime de lèse-caldochie. Lorsque les autres colons furent au courant, ils faillirent en avaler leur bulletin de naissance. Ce Z'oreille qui essayait de les doubler! Du jour au lendemain, des militants de La Rurale vinrent le voir pour le sommer de cesser immédiatement son manège, sinon il lui arriverait des bricoles. Il reçut des coups de téléphone de menaces et d'insultes, de ces lettres anonymes qui fleurissent si facilement en Nouvelle Calédonie. Ces braves Caldoches lui tournaient le dos au village et organisaient sa mise en quarantaine.
Au bout de deux mois de ce régime, les nerfs de madame Pageot commencèrent à flancher. Lui avait des problèmes avec les Banques. Son élevage était coûteux, toute la nourriture des porcs étant importée, ce qui multipliait le manque à gagner . Devant les menaces, Pageot tergiversait dans ses discussions avec les Kanak. Il avait reçu des garanties de tout le monde, de l'Administration d'Etat, du Territoire, des Banques, des Partis de droite. Il essayait de poursuivre la discussion avec la tribu dans l'espoir de trouver une voie médiane lui permettant une vie sans problèmes. Il avait tout quitté en France pour cette aventure calédonienne, et était de ceux que la droite avait attirés en Nouvelle Calédonie, par des promesses fallacieuses de prospérité, pour faire pièce aux Kanak considérés comme dangereux.
Mais nous n'avions plus le choix. Devant ce qui était pour nous la mauvaise foi de Pageot, notre seul interlocuteur, nous devions réagir. Un ultimatum écrit lui fut envoyé. Il avait quinze jours pour déguerpir des lieux. La date de l'occupation de terres fut fixée. La lettre était dure, de façon à ameuter La Rurale et l'administration. La première allait tellement hurler au meurtre que le Haut Commissaire se verrait obligé de nous envoyer les Gendarmes Mobiles, ce qui serait pour nous une certaine protection contre ceux des colons qui se voulaient massacreurs. De même, la présence de journalistes, attirés par la cacophonie organisée autour de l'évènement, pourrait nous garantir des actions de force des Gendarmes Mobiles.
Nous ne savions pas jusqu'où la Haute Administration était intoxiquée par le tapage des colons. Des plaintes affluaient à la Gendarmerie, concernant des menaces imaginaires de la part des Kanak. Les femmes blanches y allaient de leurs larmes. Qu'allaient-elles devenir, si elles étaient chassées de chez elles? Les Kanak les menaçaient, leur maris parlaient de mourir sur place. Qu'allaient devenir leurs enfants? Les hommes se drapaient dans les plis du drapeau tricolore et fustigeaient leur lâche abandon par la France. Devant cette comédie, les Gendarmes se découvraient une âme de preux chevaliers. Après tout, les colons leur apportaient de la viande de cerf, les emmenaient à la chasse avec eux. La société qu'ils fréquentaient était la société blanche du lieu. Les Kanak restaient. . . les autres. Parallèlement à ces cris, à ces larmes de crocodile, les Européens portaient, comme toujours depuis un siècle, des plaintes sans fondements contre les Kanak, les menaces s'accumulaient, les provocations se multipliaient.
Des consignes très strictes furent données aux militants du Comité des Terres. Ne pas répondre aux provocations, de façon à ne pas donner aux Gendarmes de prétexte à arrestations. Ne pas faire attention aux menaces proférées par les colons, mais porter plainte systématiquement pour qu'il en reste une trace juridique. Eviter d'aller seul boire au village européen. Embarquer d'autorité tout homme isolé en état d'ébriété pour le ramener à la tribu. Signaler toutes les allées et venues de Gendarmes dans les tribus. Rapporter toute exaction commise envers des Kanak. Tenter d'obtenir le plus de renseignements possibles chez les colons de façon à cerner le schéma et connaître les moyens d'une action possible de leur part. Dans le même temps des réunions furent organisées dans toutes les tribus pour mettre tout un chacun au courant de ses droits légaux et surtout des limitations aux pouvoirs des Gendarmes. Il fallait s'opposer aux habitudes de ces derniers de d'ouvrir les portes à coups de bottes lorsque le maître de la maison n'était pas là, casser la porte et mettre le bordel dans la maison.
La situation se présentait ainsi : nous, les victimes de tant d'iniquités, étions devenus les bourreaux potentiels, qu'il faudrait réduire aux lance-flammes (sic). Le Député Rock Pidjot avait décrit à l'Assemblée Nationale la menace venue de la droite locale d'arroser à la mitrailleuse, d'hélicoptères, les villages kanak, menaces que lui avait rapportées le Ministre Paul Dijoud.
Tout le monde était sous tension. Pageot n'arrêtait pas d'aller à la tribu supplier qu'on annulât l'occupation de terres, les colons affirmant vouloir faire un massacre. La Rurale battait le tambour et déjà les pieds-noirs apparaissaient à l'arrière-plan, conseillers en massacres garantis, pieds-noirs et pieds-nickelés réunis. Mais la montagne allait accoucher d'une souris.
La dernière réunion préparatoire eut lieu à la tribu de Nékliay. On ne pouvait plus reculer, ayant mis toutes les chances de notre côté. On allait inviter toutes les organisations politiques kanak à venir nous soutenir. Quant aux menaces des anges blancs exterminateurs, les vieux décidèrent qu'il n'y avait pas lieu de se défendre. Nous avions le bon droit pour nous. Celui qui marche avec la justice ne craint pas la souffrance. D'accord avec des garçons du Palika, nous insistâmes pour une protection minimale .contre les Rambos locaux. Les vieux acceptèrent de placer quatre hommes armés, cachés dans les brousses. C'était un peu léger, mais, en réalité, le jour venu, ils ne placèrent personne. L'accord donné ne l'avait été que pour nous faire plaisir. De sacrés entêtés, ces vieux là!
Il ne restait plus qu'à passer à la phase finale. Les colons essayaient de nous effrayer. Nous allions renvoyer l'ascenseur. Nous savions que toute tribu comporte ses informateurs des Blancs et des Gendarmes. Des Grands Chefs comme celui de Poinda n'hésitaient pas à dénoncer qui envisageait de s'opposer à une injustice. Ils justifiaient ainsi le salaire que l'administration leur versait. Un jour ce dernier descendit en grande pompe à la Sous-Préfecture, vêtu de son uniforme à galons de colonel, réclamant tout simplement mon expulsion manu militari de son district. Le Sous-Préfet dut lui rappeler que la France appartenait à tous ses citoyens et même aux enquiquineurs de mon genre.
Nous organisions dans toutes les tribus des réunions pour lancer jusqu'aux nuages nos émotions. Les sanglots dans la voix, la flamme dans le regard, l'appel au sacrifice, tout y passa. A Netchaot, on débuta par l'histoire du pays et les massacres du fait des soldats en 1864. L'exécution en 1878, à la Dumbéa, de tous les hommes de la tribu de Mme Scholastique Pidjot. Le rappel de la fondation de la tribu de Boreare, dans la chaîne centrale, au fond de la rivière de Houaïlou, tribu dont le chef Paul Wema Gwê è avait dit : "Nous irons si loin dans la montagne que jamais les Blancs ne viendront nous y rejoindre!" . Il ne savait pas qu'un jour les Blancs iraient dans la lune. Les vieux rappelèrent les soldats venus les mitrailler du haut des crêtes. Tout cela fut raconté et beaucoup d'autres choses encore : toute l'histoire d'un peuple vaincu. La pleine lune était montée dans le ciel, jetant sur la tribu rassemblée une lumière crue. Les vieilles femmes avaient allumé des feux pour se chauffer. Les arbres bruissaient doucement comme s'ils étaient attentifs aux discours. L'émotion était à son comble. Un vieux se leva et parla en langue Camuki. On me traduisit :
"Nous avons tant souffert. Nous avons subi tant de mépris. Aujourd'hui le Gouvernement reconnaît les torts qui nous ont été infligés. Il se dit prêt à nous restituer nos terres. Ceux qui nous ont toujours traités comme des chiens, les colons, refusent et parlent de nouveau de tirer et d'écraser. Nous réclamons seulement nos droits, comme il est dit dans notre Bible : "Tu marcheras avec la justice et tu ne craindras point". La parole de Dieu nous gardera sur le chemin de la vérité. S'il nous faut mourir, alors mourons! Si les colons nous tuent, ils le pourront parce qu'ils ont des fusils. La honte rejaillira sur la France et cette tache ne pourra jamais s'effacer."
Les discours succédaient aux discours. Les femmes se taisaient, attentives aux paroles des vieux racontant l'histoire des clans, désapprobatrices parfois des paroles violentes des jeunes. Arriva un moment où le silence se fit, chacun se plongeant dans ses souvenirs douloureux et si proches.
Moi qui étais fatigué, je ne songeais plus qu'à dormir dans une bonne couverture. Je m'endormis. Brusquement des hommes qui parlaient avec animation élevèrent la voix, en français : "S'il faut mourir, alors mourrons aujourd'hui! Prenons tout ce que nous avons d'armes, fusils , tamiocs, sabres d'abattis et attaquons Koné." Les femmes approuvaient bruyamment. "Si demain, nous devions être massacrés sans défense, autant commencer d'abord. On aura au moins la satisfaction d'en tuer quelques uns avant de mourir. Nos femmes se battront avec nous. Mourons comme des guerriers au lieu de nous faire abattre comme des lapins! S'il le faut, partons ce soir!"
A l'âpreté de la voix, à la violence de la parole, je m'étais éveillé. C'était là le résultat de l'attitude inique des colons. Croire que la survie de leur caste passait par la réduction des Kanak à l'état de parias, Kanak qu'entre eux ils traitent de singes ou de bétail. L'excitation générale commençait à poser problème. Il fallait calmer le jeu. En tant que Comité des Terres, nous rappelâmes les consigne données et l'inutilité de remettre en cause la journée d'occupation des terres prévues. La dessus, la réunion se termina et je partis me coucher pour de bon, vanné. Un moment, j'avais oublié la passion du discours chez les Kanak, j'avais failli succomber à l'émotion ambiante.
Cette passion du verbe était un trait commun entre les Kanak et les Caldoches. Mais chez ces derniers, il s'agissait d'une comédie qui, malheureusement, portait. La solidarité de race faisait que les interlocuteurs prenaient cette mise en scène au sérieux. La crainte de l'inconnu soudait les Z'oreilles aux Caldoches. L'inconnu, c'était le monde kanak, le monde noir.
La Radio cocotier fonctionna parfaitement. Des rapports furent faits au grand chef de Poinda, venant des différentes tribus. Lui même fit son rapport à son voisin immédiat, Devillers , qui fit son rapport à qui de droit. Les Kanak avaient parlé de fusils. Même les rapports de Gendarmerie en faisaient état. Ce n'était plus une manifestation politique, mais une révolte armée. Les Kanak allaient attaquer Pageot. Ce fut la jubilation. Ils avaient réussi à faire déclarer ouvertement aux singes qu'ils allaient tirer. Maintenant c'était l'Armée que l'affaire regardait. Il fallait une bonne répression, bien sanglante, comme autrefois. Entre nous, dans toutes ces histoires, on ne savait qui prenait l'autre pour un imbécile. Aller chercher l'Armée pour ce que nous voulions faire!
L'opération envisagée se résumait à la construction d'une case ronde, symbolique, à l'emplacement ancien exact de l'ancienne chefferie Nekiriai. Point final! Nous avions coupé les poteaux, les gaulettes et la paille nécessaires. En premier devait marcher le clan concerné, suivi de ses alliés et de ses invités. Il n'était nullement question d'expulser Pageot de chez lui. Cela ne nous aurait avancé à rien et une telle action aurait enclenché une répression sans commune mesure avec l'ampleur du délit. Imaginez notre stupéfaction devant l'hystérie déclenchée par La Rurale et son Président!
Nous étions les premiers à entreprendre ce qui s'appelait, bien à tort, une "occupation de terres". Tout le monde s'attendait à ce que cela se fasse à la Dumbéa, sur la propriété Chabert, mais l'UC s'était dégonflée : trop dangereux. Le parti devait cependant nous réserver une surprise. Il allait se lancer dans une occupation "politique", avec toutes les apparences d'une action réelle. Ce qui allait lui permettre de récupérer le bénéfice politique de toutes les occupations qui allaient suivre.
Le frère d'Eloi Machoro avait acheté un terrain à un Paladini, fils de Florindo Paladini, ancien seul et unique homme de gauche, ou du moins se proclamant tel, de Nouvelle Calédonie, et membre fondateur éphémère du non moins éphémère Parti Communiste Calédonien, apparu et disparu au bout de six mois à la Libération et bien ancré dans les phantasmes de la colonisation. Le paiement de cet achat s'effectuait par versements réguliers. Mais Paladini voulut un jour reprendre sa parole et jeter dehors Machoro, sans rien même lui rembourser de ce qu'il avait perçu, illégalité flagrante. Il suffisait de faire constater par voie d'huissier le fait. Le frère de Machoro était chez lui, l'acte de vente en témoignait. On ne sait pourquoi La Rurale se saisit du dossier et son Président se mit à moudre du vent. Le Journal-tambour annonça une occupation de terres chez Paladini et dénonça le scandale. Nous étions contents, nous le Comité des Terres. D'autres s'étaient enfin réveillés et avaient agi avant nous. C'était en fait un grand cinéma. Machoro frère était légalement chez lui et pouvait y recevoir qui il voulait. C'est ce que les Gendarmes Mobiles signifièrent aux quelques Européens qui s'étaient réunis aux alentours. Une grande case ronde fut construite sans aucun risque et l'UC claironna son triomphe dans toutes les tribus de Nouvelle Calédonie. Le parti fit ainsi croire qu'il était le fer de lance des occupations de terres, alors que sur le terrain il prenait pratiquement des positions contraires. Un scénario qui sentait le soufre, réalisé sous la protection des Gendarmes Mobiles. Je ne sais toujours pas qui a imaginé cette histoire. Les détails ne filtrèrent que plus tard. L'effet recherché était obtenu. Nous étions satisfaits de l'initiative et en avions tiré la conclusion que nous serions soutenus.
Tout était prêt. Les Mouvements kanak étaient prévenus. Eloi Machoro avait annoncé sa venue. André Gopéa, Conseiller Territorial UPM, serait aussi là. Ces deux là seraient toujours avec nous. André Gopéa savait que notre combat ne recouvrait aucun intérêt personnel. Malgré quelques affrontements verbaux entre nous, Eloi nous soutiendra contre la volonté de ses collègues du Comité Directeur de l'UC. Nos frottements étaient provoqués par les tentatives de certains des principaux leaders de l'UC de saboter l'action du Comité des Terres, tentatives en grande partie télécommandées par l'Administration d'Etat. De la même façon qu'il y avait des échanges de bons procédés entre certains leaders UC et le Service des Renseignements Généraux. Le pouvoir n'est-il pas à ce prix? Si elle donne jamais l'indépendance, la France choisira le Parti à qui elle la remettra. La France et non le peuple kanak.
Le jour de l'occupation était arrivé. Nous avions prévu de venir la veille afin d'être prêts pour le lendemain matin. Je partis de Bako avec le vieux Fessard. Toute sa famille et deux autres voitures contenant des vieux et des jeunes de la tribu. Départ de nuit. On dépassa Pouembout sans problèmes. Arrivés à Poya , la route était vide. Devant un garage, on aperçut les camions de Gendarmes Mobiles, planqués derrière le bâtiment. Nous longeons la propriété Pageot pour aller à la tribu. Du côté de sa maison, des projecteurs balayaient sans cesse les environs.
Nous arrivons à l'endroit prévu de la réception, chez le petit chef de Nekliai. Les vieux descendent, préparent les dons coutumiers, avec les ignames, taros et régimes de bananes. Chaque délégation présentera son offrande et viendra nous rejoindre devant un café chaud avant de manger. Toute la nuit, les délégations se succèdent, venant de Voh, Koné, Poya. Nous attendons Eloi Machoro et André Gopéa pour faire le point de la situation et expliquer comment la journée a été organisée par le clan revendicateur. Le représentant de la tribu nous met au courant des derniers évènements :
"Cela fait une semaine que les Gendarmes Mobiles se sont installés chez Pageo . Quand l'un ou l'autre du couple Pageot se déplace à Poya, il est escorté par une jeep de Mobiles. Depuis deux jours, les projecteurs ne cessent de balayer les alentours la nuit. Pageot est venu nous voir il y a deux jours pour nous supplier d'arrêter. Nous lui avons dit qu'il était trop tard, les invitations coutumières ayant été lancées. Il pleurait presque en repartant. Nous savons qu'il n'a pas voulu en arriver là, mais nous ne pouvons plus en tenir compte."
Pour l'instant, les colons ne s'étaient pas pointés, en dehors de gens de Koné et du pied-noir de service, venus reconnaître les lieux. Gopéa arriva vers 10 heures 30 avec les camarades de Ponérihouen, Machoro à 11 heures avec ses fidèles de Canala. Après les offrandes coutumières, un repas leur fut servi. Les plaisanteries allaient bon train, portant sur la fureur des colons. Un moment de détente avant la dernière réunion. A minuit, on rassembla tout le monde, Lambert Nekiriai présenta le programme du lendemain :
"En face de nous, Pageot, protégé par les Mobiles, dont nous estimons le nombre à une centaine. Vous avez vu les projecteurs. Pour le moment, pas de colons. Les Mobiles ont, semble-t-il, dits aux Caldoches que s'ils essayaient d'intervenir, ils seraient obligés de leur rentrer dans le chou Aujourd'hui, toute la journée, des Pumas ont survolé les tribus. Nous avons changé l'emplacement de la case symbolique. Il serait téméraire de le maintenir trop près de la maison Pageot, d'autant qu'il s'agit d'une action pacifique. Inutile de mener les vieux, les femmes et les enfants au massacre. Le lieu choisit est à côté de l'entrée de la propriété, à 100 mètres de la route. Passons maintenant au déroulement de la journée. . ."
Nous devions nous réunir à 6 heures du matin, après le café. Chacun prendrait sur son épaule qui un poteau, qui un paquet de gaulettes ou des bottes de paille pour la construction. Les femmes, les enfants et les vieux nous accompagnaient dans cette action qui concernait tout le monde. Le prêtre catholique kanak de la paroisse nous accompagnait. Il avait prié pour nous, nous sachant désarmés et le coeur en paix. Nous irions à l'emplacement déterminé où chacun avait sa tâche pour mener à bien rapidement la construction de la case. Si les Mobiles venaient pour nous expulser, nous demanderions à contacter le Sous-Préfet pour entamer un dialogue. Nous voulions exprimer notre vue du problème à une administration jusque là indifférente. Si les Gendarmes Mobiles chargeaient, nous ne devions pas bouger et nous laisser frapper. Il était important que les journalistes présents puissent témoigner de la manière dont la France pratiquait la justice face à des vieux et à des femmes sans défense.
Lorsque Lambert en arriva à ce point, tout le monde pâlit tout d'un coup. D'autant plus qu'il insista bien pour qu'il n'y ait pas d'erreurs d'interprétation :
"Personne ne doit bouger. Si le Mobile lève la matraque pour frapper, ne bougez pas! Essayez de penser à autre chose. Si vous voyez votre frère ou votre femme en sang, restez à votre place. Nous, nous serons devant. Nous serons les premiers. Qu'il soit clair pour chacun : pas de réponse à la force et à la haine! Nous devons servir d'exemple à la Nouvelle Calédonie et de témoignage pour le monde."
Il se retourna vers un vieux : "Eh, vieux! Qu'est-ce que tu dis?" - "Oh, moi! L'autre, il lève la matraque, je démarre tellement vite qu'il verra seulement le nuage de poussière à ma place!" Tout le monde rit. On verra bien demain.
Avec Léon et le géant de Bako, nous sommes restés à discuter autour d'un feu. A force de boire du café noir, nous étions nerveux. Nous décidâmes d'aller inspecter la route du côté de chez Pageot, histoire de remuer. A l'entrée de la tribu, nous fûmes reconnus par le poste de garde. Rien à signaler. Une nuit d'encre, sans lune. Nous nous avançons sur la route à pas feutrés. On ne sait jamais, peut-être que des Mobiles sont planqués près de la tribu. Brusquement des phares trouent la nuit : "Vite , dans la brousse!" On saute la barrière et on plonge littéralement dans la broussaille, en plein dans les sensitives géantes, couvertes de milliers d'épines très fines. La voiture se rapproche et passe, un des nôtres. Nous sommes repartis clopin clopant à la tribu. Tout le terrain de Pageot était couvert de cette plante introduite, qui faisait chez lui des amoncellements de un mètre de hauteur. C'était l'unique raison de construire la case près de la route. Même les cerfs n'arrivaient plus à pénétrer dans ce maquis.
Samedi 21 Novembre 1981 .
A cinq heures, tout le monde était debout. Chacun recevait un bol de café chaud et un morceau de pain. Le soleil montait, éclatant, la journée serait chaude. La tribu s'ébrouait, les visages étaient encore au rire. Un vieux réclama le silence :
"Nous allons partir. Chacun prendra un bois ou une brassée de paille. Le clan marchera en tête. Les femmes resteront derrière."
Des protestations violentes se firent entendre. Les femmes n'étaient pas d'accord. Elles voulaient rester avec leurs hommes. S'il arrivait la moindre chose, elles voulaient partager leur sort. La revendication les regardait aussi bien que tout autre. Ce seraient leurs enfants qui en profiteraient. Elles se battaient pour eux.
Plan de situation des Réserves de Karaji et Nékliay
Il en fut décidé ainsi et chacun partit rejoindre le lieu de rassemblement, à la nouvelle maison commune. Le cortège se forma, le clan Nekiriai en tête. Il s'étirait sur la route communale en direction de la propriété Pageot. Au premier rang avec le clan, Eloi Machoro et André Gopéa. Une procession étalée sur cent cinquante mètres. Nous étions environ 250 en comptant les vieux, les femmes et les gosses. Les femmes portaient leurs bébés dans les bras. Nous allions affronter les Gendarmes Mobiles. Les Pumas avaient cessé de survoler la tribu une fois le cortège ébranlé. Arrivés au croisement, nous nous engageons dans la route menant chez Pageot. A 150 mètres plus loin, une trentaine de Gendarmes Mobiles. Interdiction d'aller plus loin. Premier geste : tous les tamiocs et sabres d'abattis sont posés dans un coin pour montrer que nos intentions sont pacifiques. Nous nous approchons à les toucher. Lambert demande à parler à un responsable. Il faut gagner du temps. Une discussion interminable s'engage. Nous expliquons notre geste et sa portée politique. Machoro et Gopéa, Conseillers Territoriaux, demandent la présence du Sous-Préfet. Des éclats de voix, Eloi commence à s'énerver. Un mouvement de notre côté. Les Mobiles reculent. Vont-ils charger les femmes et les bébés? Non! La tension baisse, des groupes se forment. Chacun discute. A neuf heures, arrivée d'Edmond Nekiriai. Sa voiture a été fouillée complètement à La Foa. A Nouméa, il a fait l'objet de menaces administratives : il est douanier. Poya fourmille de Mobiles et il a aperçu des camions de l'Armée. Stupéfaction dans nos rangs. Les Mobiles, passe encore. Mais que la France socialiste fasse donner la grosse artillerie pour la construction d'une case symbolique!
1o heures 30. Arrivée du Sous-Préfet et de Pierre Pageot. Ils sont aussitôt pris à partie par Machoro et Gopéa. Le Sous-Préfet essaie d'argumenter, mais Eloi fait monter le ton et s'énerve. Tout autour sont éparpillés bois, gaulettes, bottes de paille. Le soleil commence à taper dur. Pas un arbre pour s'en protéger. Des femmes sont parties en voiture pour aller chercher du café et de l'eau. Deux cars en provenance de la tribu de Gwapin passent sur la route pour aller à une partie de football. Nous les arrêtons pour leur demander pourquoi ils ne sont pas avec nous. On se bat pour la terre. Eux vont au football . Nous les obligeons à rester une demi- heure avec nous avant de lever notre barrage. Le chef Denis Win-némou restera avec nous. Mais Gwapin, tribu UC, ne participera pas, alors qu'Eloi Machoro, Secrétaire Général de l'UC, est ici avec nous. Comprenne qui pourra!
Finalement nous finissons par apprendre quel est le rapport de forces sur le terrain. Pour faire face à notre action pacifique : environ 300 Gendarmes Mobiles, quatre camions de l'armée, deux hélicoptères lourds Pumas. Dans les camions de l'Armée, un garçon de Bako se jurant de retourner son arme contre les officiers si on lui donnait l'ordre de tirer sur ses frères. Les forces de l'ordre ont empêchés les colons de venir en leur signifiant de retourner chez eux et de ne pas chercher à foutre le bordel. Un petit groupe de colons de Koné, avec leur pied-noir, sont planqués à deux kilomètres dans les niaoulis pour nous observer à la jumelle. Il était temps pour nous de prendre une décision. Interdiction pour nous de construire la case, même à l'endroit où nous étions.
13 heures 30. La décision du clan va être signifiée à Pierre Pageot, en présence du Sous-Préfet et des journalistes. Lambert prend la parole : "La situation est bloquée. Voici la décision du clan. Cette parole sera très dure. Elle est comme le soleil qui chauffe. Comme le vent du cyclone qui va détruire. Elle va traverser les montagnes de Nouvelle Calédonie. Cette parole aura des conséquences mauvaises pour Pageot. La décision est : demain ou après demain, quand les Mobiles partiront, Monsieur Pageot partira!"
Nous quittâmes le terrain. Pageot avait choisi. En nous regardant partir, il regardait s'en aller son dernier espoir : nous, le peuple kanak.
Pour Pageot, ce fut l'hallali. Des promesses qui lui avaient été faites, aucune ne fut tenue. Pris à la gorge, il se lassa et finit par partir, perdant tout son capital après avoir frappé à toutes les portes. Un soir à Nouméa, le hasard nous mis face à face. Je lui offris de boire un café avec moi. Il refusa poliment et me raconta ses déconvenues, l'amertume qu'on ne l'ait pas laissé tenter sa chance avec la tribu et d'avoir été une marionnette entre les deux camps. Il repartit en France.
Carte schématique des circonscriptions de Koné et Pouembout
Le constat de cette journée donna lieu à de sévères critiques de la part du Palika de Ouélisse. C'était pour eux une journée des dupes, où nulle action n'avait été réellement accomplie. Il aurait peut-être fallu aller jusqu'à l'affrontement. Ils étaient déçus. De toute façon , comme le souligna Eloi, les jours de Pageot à Poya étaient comptés.
En attendant de voir évoluer la situation chez Pageot, nous passions à la suite, c'est à dire à la commune de Koné pour une nouvelle action. Il n'était pas question de ne pas poursuivre notre bonhomme de chemin. A Poya la case n'avait pu être monté, nous verrions à Koné. Avec l'accord des anciens de Bako, le vieux Fessard avait apporté une proposition. Elle fut retenue à défaut d'autre. On en étudierait les modalités au cours d'une prochaine réunion à Bako. Les offrandes de l'au revoir et du départ se terminaient à Nekliai. Chacun repartait chez lui. Pour le Comité, le premier choc avait été absorbé . Cette nuit nous dormirions dans notre lit.
Le terrain de Bako était celui d'un colon, commerçant de Koné, Alexandre Féraud. Il possédait environ 600 hectares répartis en diverses parcelles. Le morceau qui nous intéressait jouxtait la Réserve sur un côté, n'en étant séparé que par une barrière de fils de fer barbelé, et longeait la rivière sur l'autre. Pris par son commerce, il laissait la jouissance de cette propriété à un javanais de Koné . Si la tribu bougeait et occupait son terrain, il ne pourrait plus en disposer . Les forces de l'ordre n'allaient pas se mobiliser en grand pour 14 hectares. L'attitude la plus intelligente serait de vendre, malgré les pressions des irresponsables de La Rurale. On pouvait espérer que l'administration ferait tout en ce sens. Les colons n'interviendraient pas si près de la tribu.
Il ne semblait pas y avoir de problèmes réels, du moins c'est ce qui ressortait de la réunion de préparation. A cette action, une nouvelle tribu participerait, celle de Tiawe. Le chef de Gwapin, Denis Win-nému s'ajouterait au Comité de Poya, avec quelques "vieux" de plus. Certains rappelèrent la condition de prise en charge par le Comité d'une revendication, le bénéfice devant être pour tous. Toutes assurances furent données aux représentants des tribus. Les coutumes avaient été faites, le terrain serait partagé entre tout le monde. La réunion prit fin sur la décision d'envoi d'une lettre au Journal-tambour pour annoncer la date de l'occupation et d'invitation à tous les partis kanak.
Durant le court laps de temps qui séparait les deux "occupations", les réunions se poursuivaient dans chaque tribu pour mettre la dernière main aux lettres de revendications. Des clans venaient parfois de fort loin pour apposer leurs signatures aux lettres concernant les terres. Une revendication en pays Ajië ( Houaïlou ) pouvait concerner des clans résidant en pays Païci, Aekè ou même Nèmi. Pour certaines terres de Pouembout, nous fûmes obligés d'aller chercher les clans aux îles Belep et au pays Nenema (Poum). Après la répression de l'insurrection de 1878, une partie des survivants fut déportée dans l'extrême nord, sur des îles en partie par trop minéralisées et ne pouvant être cultivées que sur une mince bande côtière, aujourd'hui surpeuplée, et où les descendants des immigrants de force n'ont pas de droits fonciers. Ce qui les amènera, inévitablement, à envisager de revenir là où ils ont des droits reconnus.
A la même période, le Comité fit tenir une offrande au trois grands chefs traditionnels de Lifou, Wahemunemè Boula, Sihaze Ukeinesö et Wawanama Zeula pour demander leur appui. Le message disait que si le problème des terres sur la Grande Terre ne les concernait pas, celui de l'indépendance nous intéressait tous . La lutte pour la terre faisant partie de la lutte pour l'indépendance, leur aide nous serait précieuse et renforcerait les liens déjà existants entre nous. Leurs sujets viendraient participer aux occupations de terres si les grands chefs acceptaient et regardaient favorablement l'offrande envoyée. L'offrande fut bien reçue, mais la réponse ne vint jamais , ce qui nous chagrina.
Plan de situation de la Réserve de Bako
Des réunions d'explications sans cesse répétées étaient faites d'habitude dans chaque tribu, préalablement aux actions prévues. Elles n'eurent pas lieu à Bako. Je ne m'explique pas pourquoi. Peut-être le nombre de réunions générales du Comité organisées au même lieu nous firent croire que la tribu suivait à100 %. Nous partîmes en réalité à l'aveuglette, ce qui faillit nous briser. Le terrain de Féraud avait été revendiqué au nom des clans Caunyën et Pwadi. Ce dernier , établi à Koniambo , avait abandonné ses droits aux gens de Bako. Les Caunyën avaient accepté une offrande en vue de laisser l'ensemble des gens de Bako participer à l'utilisation de la terre revendiquée. Mais des facteurs allaient intervenir que nous n'avions pas considérés comme décisifs.
Les membres du clan Caunyën sont considérés comme "assimilés". Ils vivaient tous au village minier modèle de Népoui, relevant de la Société le Nickel, où ils disposaient de maisons à l'européenne, ne faisant plus que de courts séjours à la tribu. Leurs filles sont toutes mariées à des Blancs ou à des Indonésiens nés dans le pays et citoyens français. Elles sont de droite plus que leurs maris et ont pris l'habitude de parler fort face à leurs parents restés à Bako. Chaque femme kanak mariée à un Blanc de droite agit comme si chaque acquis de son peuple devait être une atteinte à son mariage. Comme si leur compagnon risquait de les abandonner en cas d'indépendance kanak socialiste. Elles en deviennent haineuses.
Seul le plus âgé du clan Caunyën vivait à la tribu. Il était d'accord avec nous au début et signait les lettres de revendication au nom de son clan. Les autres membres du clan ne se sentaient pas concernés et ne s'intéressaient pas aux affaires de terres. Leur attitude changea avec l'accentuation de la crise économique et l'hystérie de leurs femmes et de leurs filles. Pris soudain de mégalomanie, ils allaient se déclarer maîtres de la terre de tout Koné et grand chefs jusqu'au nord de la Grande Terre . Ils renieraient leur engagement coutumier et réclameraient la terre une fois le travail fait par nous. Il est plus facile à certains de venir faire le faraud devant ses frères kanak que devant les colons. La loyauté envers la France n'est dans ces cas que la justification proposée pour des comportements visant à protéger des positions sociales acquises, bien que marginales, et que l'indépendance pourrait remettre en cause. D'où certaines oppositions aux revendications foncières.
Nous avions donc péché par optimisme à Bako. La prise de conscience n'avait pas été poussée. Nous allions le payer cher, mais la leçon serait payante. Un point était clair pour nous, la nécessité de bouger pour créer une dynamique. L'action devait tirer sa subsistance d'elle même. Nous savions ne pas pouvoir compter sur des situations parfaitement limpides dans chaque tribu où nous allions engager une action. Des éléments d'information, et donc d'analyse, nous resteraient forcément cachés. A moins d'une crise aigüe, ils ne devaient pas intervenir dans nos calculs. S'il y avait dérapage, comme à Bako, nous comptions sur la pression de l'ensemble des tribus pour amener les opposants déclarés à faire machine arrière. Ce qui à la vérité, ne marche qu'une fois sur deux, la pression de l'argent pouvant se révéler irrésistible.
La date de l'occupation symbolique fut fixée et les matériaux nécessaires à la case réunis. Les invitations et les offrandes coutumières avaient été envoyées.
13 Mars 1982.
Le jour était venu. Un soleil resplendissant dans un ciel sans nuages. Pas un souffle de vent. Nous étions debouts depuis 4 heures du matin, à discuter avec ceux de Netchaot et de Poya arrivés la veille. André Gopéa était là dès 6 heures. La maison commune où nous étions établis se situait à côté de la route longeant par ailleurs le terrain Féraud. Une autre section de la route coupait la première à 200 mètres de là et menait à un radier sur la rivière de Koné. La partie du terrain qui nous faisait face avait été déjà débroussée pour permettre l'établissement de la case. Une entrée y avait été aménagée, l'autre se trouvant sur la route menant au radier. Le terrain étant planté d'arbres et de cocotiers, s'y protéger était plus aisé que dans un terrain nu.
Vers 8 heures, les tribus de Koné et de Voh arrivent, les gens de Tiawe à cheval. A cette époque, un copain de France était venu me voir et je l'avais entraîné dans les tribus. Dire qu'il avait été simplement choqué serait une plaisanterie, lui qui ne s'était jamais posé de questions quant à l'application des principes de liberté, d'égalité et de fraternité. Il se rendait compte de ce que sa liberté s'était peut-être nourrie de l'esclavage des autres. Aujourd'hui, il était prêt à affronter les Mobiles, pour montrer que tous les Français n'étaient pas semblables aux colons.
Au moment où les offrandes coutumières se terminaient, six camions de Gendarmes Mobiles, soit une quarantaine d'hommes, pénétraient sur le terrain par l'autre entrée. A part le Puma qui survolait sans cesse la tribu, cela semblait infirmer les dires des colons disant que les Mobiles allaient incendier la tribu. Les journalistes présents pourraient témoigner de la brutalité éventuelle de la répression. Le sort en était jeté, puisque nous ne pouvions avoir un terrain sans Mobiles, nous ferions avec. On décida de se diviser en deux groupes. Le plus important irait faire face aux Gendarmes et se déploierait de façon à cacher celui qui construirait la case. L'emplacement était à peu près à quinze mètres de la maison commune où les femmes faisaient la cuisine et chauffaient le café. Le Comité avait cette fois exprimé le souhait que les femmes ne fussent pas présentes sur le terrain, face aux Mobiles. Cette décision avait été respectée non sans difficultés de la part de celles ci, qui se sentaient aussi concernées que les hommes. Elles nous l'avaient fait savoir sans ambages, dans une protestation en langue vernaculaire, exprimée par l'épouse de Fessard :
"Nous, on n'est pas d'accord! On vous demande de venir, parce que la terre nous concerne tous, hommes et femmes. Face aux Gendarmes Mobiles, on ne reculera pas. Il y a ici des hommes qui sont plus froussards que nous. On est juste bonnes à faire la cuisine. Alors, pas la peine de dire toujours que les femmes doivent être à la pointe du combat. Tout çà, ce sont des paroles en l'air."
Nous avançâmes sur le terrain jusqu'au moment où l'Officier de Gendarmerie nous ordonna d'arrêter. Première sommation. Il avait fait déployer ses hommes sur deux lignes. On demanda à parler à l'Officier et au représentant du Sous-Préfet afin d'expliquer à nouveau le sens de notre démarche. La discussion s'engagea. L'Officier prit la parole : "Vous êtes priés de dégager! C'est ici une propriété privée et nous avons été requis d'en empêcher toute violation." Réponse du vieux Fessard : "C'est vous qui avez planté ces cocotiers et les arbres! Est-ce Féraud qui a planté? Non, ce sont nos vieux. Féraud nous a volé la terre avec un morceau de manou et une bouteille de vin. La terre ne connaît pas Féraud. Ici, c'est chez nous." Sans en avoir l'air, tout en discutant , nous étions parvenus au contact des Mobiles, visages contre visages. Ils n'avaient plus d'espace pour manoeuvrer. Il leur fallait nous surveiller, étant devenus un danger potentiel. Plus question pour eux de s'occuper de ce qui se passait aux alentours. Les camarades purent tranquillement monter le gros oeuvre, les poteaux et la charpente, à cent mètres de là. Nous avions gagné une heure. En fait de case, il s'agissait plutôt d'un abri, une cabane rectangulaire couverte de paille. Le toit commençait à apparaître et le soleil tapait dur sur les casques. Un Mobile, ayant remarqué le manège des camarades, prévint son Officier. Aussitôt, il fit reculer ses hommes et réitéra l'ordre d'évacuer. "Dernière sommation!" Le bruit sourd des grenades lacrymogènes éclatant devant et derrière nous. Nos yeux piquaient. Les vieux et de nombreux jeunes faisaient connaissance pour la première fois avec les lacrymogènes. Excellente formation, facilitée par le vent qui s'était levé et réduisait l'effet du gaz. Le ciel s'était couvert de gros nuages noirs qui crevèrent et la pluie se mit à tomber en averse. Les grenades continuaient à exploser. Nous tenions nos manous mouillés sur nos visages et nous occupions toujours le terrain. Les Mobiles reçurent l'ordre de charger et s'avancèrent en frappant de concert leurs boucliers avec leurs matraques. Un truc remontant au moins aux guerriers grecs. Les vieilles recettes sont toujours les meilleures. L'effet psychologique s'annulait, vu le terrain et la disproportion des forces en notre faveur.
Tout d'un coup, nous entendîmes des grenades derrière nous et les cris des femmes à la maison commune. Les salauds, ils étaient venus à la tribu pour nous prendre par derrière. Nous avons pensé aux menaces des colons : "Les Mobiles viendront, ils brûleront la tribu!" Une partie d'entre nous fonça vers la maison commune, les autres faisant face aux Mobiles. Ils ont touché à nos femmes. Nous ramassons des bois qui traînent par terre et nous nous avançons vers les Mobiles. Même ceux qui d'habitude ont peur sont là, saisis par l'excitation générale. On tombera peut-être, mais pas tous seuls. L'Officier parle frénétiquement sur son walkie-talkie. Crissements de roues à la maison commune, où les camions démarrent, bombardés avec des boules de glaise mouillée. En face de nous , les Mobiles s'arrêtent, puis peu à peu reculent. C'est l'accalmi . Nous faisons face, sans plus. A la cabane, les camarades finissent de recouvrir le toit. Peu à peu le terrain se vide. Tout le monde va se protéger de la pluie à la cabane ou à la maison commune pour boire du café. La pluie continue à verse. Les Mobiles doivent être mouillés jusqu'à l'os .
Nous buvons tranquillement le café chaud, avant de tenir une réunion restreinte du Comité. Deux autres amis sont arrivés, un Français et une Suédoise, enseignants en tribu. Venus me voir, ils sont tombés en plein dans les explosions des lacrymogènes. Très contents, ils me disent : "Ici, au moins, il y a de l'ambiance!" Les vieux, étonnés, cela fait quatre européens de leur côté dans une situation de tension, écoutent les femmes raconter l'irruption des Mobiles :
"On a vu les camions filer devant nous et les Gendarmes Mobiles sauter à terre. Tout de suite ils ont gueulé : "Dégagez! Dégagez d'ici!" On a pris les casseroles, les cuillers, les fourchettes et on les a bombardés avec tout ce qui tombait sous la main. Après, on a pris les sabres d'abattis et les tamiocs, on a crié après eux et on a voulu les taper avec. Quand ils ont vu les hommes arriver, ils sont remontés dans les camions et ont démarré aussi sec. L'un d'eux est même tombé de son camion et a dû courir derrière. Ah là là! Ce qu'on s'est amusé!" Elles riaient comme des folles au souvenir de ce qui s'était passsé.
Les Gendarmes de Koné nous donnèrent plus tard l'explication. Ce convoi de Mobiles ne connaissait pas la région, s'était trompé de route et avait traversé la tribu, alors qu'il devait rejoindre ceux qui l'avaient précédé. Arrivant devant la maison commune et voyant tout ce monde, ils avaient cru se trouver devant la vieille maison d'un colon . Sans chercher à approfondir, ils avaient foncé et voulu dégager les lieux, en pleine tribu. Quand ils avaient vu toutes les femmes leur tomber dessus et les hommes surgir de partout, ils devinèrent leur erreur et dégagèrent sur les chapeaux de roues. Nous, de notre côté, nous avions cru qu'ils attaquaient la tribu. Comme quoi on accuse parfois les Mobiles à tort . . .
La pluie s'arrêta de tomber, mais pas de soleil pour nous sécher. Le temps restait couvert. Une Alouette se pointa et se posa du côté des Mobiles. Peu après on nous prévint que le Sous-Préfet acceptait de recevoir une délégation de quelques personnes. Durant la réunion, le Comité remit la décision finale au clan, comme cela s'était pratiqué à Poya. Mais il y eut auparavant une explication de gravures entre nous.
Un fait grave s'était passé depuis que nous avions engagé l'action L'équipe de football de la tribu jouait une partie comptant pour le championnat, à peine à deux cent mètres à vol d'oiseau de l'autre côté de la rivière. Les jeunes de la tribu avaient préféré leur foot à récupérer leur terre. Pas la terre du voisin , mais la leur. Le comble de l'ironie! Les gens de Ouélisse, de Bweyen, de Noelly, m'accusaient de les avoir manipulés. Je plaidais l'ignorance et me tournais vers le vieux Fessard, qui avoua qu'il le savait, mais n'avait rien dit à cause de la honte dont il était accablé. Il avait espéré un revirement des jeunes jusqu'au dernier moment.
Pour le moment, nous devions faire face, et de préférence présenter un front commun. Après avoir analysé les facteurs en notre possession, nous conclûmes que la situation était claire. A la nuit tombée , les Mobiles partiraient . Pas question qu'ils campent sur un terrain où leur sécurité ne pouvait être assurée. Pas question de revenir tous les jours pour nous faire évacuer le terrain. Si les Mobiles ne pouvaient nous empêcher d'y commencer des plantations, ce ne serait pas Féraud qui le pourrait. A fortiori les autres colons. Après l'exposé de la situation, nous remîmes la décision finale à la tribu. Fessard, après discussion avec les vieux, chargea son neveu, Jacob Wabealo, de cette responsabilité. Nous repartîmes, les délégués et quelques camarades. L'Officier fit déployer ses hommes à notre approche. Notre groupe s'élevait à une trentaine. La discussion reprit . Ces gens étaient étonnants, ils posaient toujours la même question :
"Que faîtes vous là?" - "A cause de l'injustice!" Eux : "C'est la loi!" Nous : "Une loi qui entérine l'injustice et le fait accompli est une loi d'oppression!" Eux : "C'est ici une propriété privée." Nous : "On n'établit pas de propriété privée sur une terre volée." Eux : "C'est le passé." Nous : "Nous voulons vivre comme des hommes debout." Eux : "Répression!" Nous : "Dieu vous regarde et il jugera!" Eux : "Dégagez le terrain! Dernière sommation!" Nous : "La force injuste de la Loi! "[Phrase prise au Président Mitterand]. Eux : "Plouf! Plouf! Plouf!" C'est le bruit des grenades lacrymogènes qui éclatent. A ce moment, la pluie remet ça et retombe à verse. On recule sans trop de précipitation, vu le faible effet des lacrymogènes. Les Mobiles pataugent dans la boue, peu propice à la bagarre. Sur un ordre du vieux Fessard, on s'arrête. Les Mobiles de même, indécis.
Le visage noyé par la pluie et déformé par la colère, le vieux gueule : "Je veux parler au Sous-Préfet. Sous-Préfet, tu m'entends? Sous-Préfet! " - "Je vous entend, Monsieur Wabealo!" Le vieux enlève son tee-shirt, à l'effigie de Pierre Declercq et le brandit, tel une bannière : "Sous-Préfet! Tu vois mon tricot! Regardes!" Il le jette à terre d'un geste rageur : "Regardes, Sous-Préfet! Nous allons nous retirer. Le tricot, c'est la ligne que toi et tes Mobiles ne devront pas dépasser, ou ce sera la bagarre. Tu m'entends, Sous-Préfet?" - "Je vous entends, Monsieur Wabealo, je vous entends." - "Bien! Nous partons, mais n'oubliez pas! Ne dépassez pas cette ligne, sinon vous porterez la responsabilité de ce qui pourra arriver!" Nous quittons en pataugeant le terrain, pour regagner la maison commune où du thé et du café chauds nous attendent. A l'abri, ce qui n'est pas le cas pour les Mobiles, toujours sous la pluie, même s'ils se sont repliés vers leurs camions.
Les vieux de Bako se réunissent à l'appel de Jacob Wabealo. Durant notre dialogue-querelle avec les autorités, il y a eu un aparté en solo avec le Sous-Préfet. Inquiétant, car cela n'était pas prévu. Nous attendons. Peu après, ils sortent de l'eika , la maison du pasteur. Nous sortons tous sous la pluie pour écouter. C'est Jacob qui parle :
"Voilà, nous avons discuté avec les vieux de la tribu. Nous savons que vous êtes venus de loin pour nous aider aujourd'hui. Nous vous en sommes reconnaissants et fiers de votre confiance. Mais, frères, nous ne voulons pas qu'on puisse dire que vous avez laissé votre vie à Baco. Il y a avec nous des personnes âgées, des femmes et des enfants. Nous voulons qu'ils puissent retourner chez eux sans blessures. Le Sous-Préfet ne veut pas céder. Il est prêt à donner l'ordre aux mobiles de charger. Alors nous préférons arrêter. C'est pas pour ça que Féraud a gagné. La lutte continue pour retrouver notre bien . Merci , merci à tous!"
Voilà, c'était fini. La case n'était pas terminée. On cédait à l'oppression, alors qu'on aurait pu avoir la satisfaction morale d'avoir terminé la cabane. Les camarades de Ouélisse ne sont pas contents. Entre nous, il y avait de quoi. Les seuls à être satisfaits seront les colons et leur pseudo-baroudeur pied-noir. Accrochés à leurs jumelles, ils nous avaient observés toute la journée du haut d'une colline. Au moins, ça leur aura donné l'occasion d'une bonne douche.
Il était temps de passer au bilan, suivant une saine méthode inspirée par le Palika des tribus. La réalité n'était pas toute en blanc et noir comme le pensaient les camarades de Ouélisse. Il y avait des aspects positifs. Le contact de la génération adulte des tribus avec l'oppression armée , représentée par les Gendarmes Mobiles, et cela pour des vieux qui toute leur vie ont eu peur des blancs. Certains avaient été chassés tout jeunes de leur terre. Ceux là n'avaient pas pliés devant les grenades lacrymogènes. Même si ça devait être l'unique fois où ils participeraient, le souvenir de cette journée les habiterait et ils seraient acquis à l'action du Comité des Terres. Il n'y avait pas eu de débordements. Les Délégués avaient bien assimilé leur fonction d'encadrement. La mobilisation avait été satisfaisante. On pouvait estimer le nombre de participants à environ trois cent personnes. Pour nous, c'était beaucoup. Compte tenu de l'ignorance de ce qu'était le contact avec les Mobiles, il aurait été déraisonnable de rechercher l'affrontement. L'importance psychologique positive de l'affaire nous apparaissait plus importante que les côtés négatifs sur le terrain. Mais ce n'était pas l'avis des militants de Ouélisse et de Noelly. L'avenir allait leur donner raison sur un point particulier.
La critique portait, bien sûr, sur cette fameuse partie de football de l'équipe de Bako. Tous les jeunes Caunyën s'étaient retrouvés au match. Seul le vieux était avec nous. Des gens s'étaient déplacés de loin, avaient dépensé de l'argent, amené de la nourriture et des présents et l'un des clans revendicateurs n'avait pas daigné se présenter, à part un homme âgé. Les camarades avaient l'impression qu'on les avait pris pour des imbéciles et que l'affaire avait été préparée trop vite. Il y avait là un manque de sérieux, alors que la sécurité des uns et des autres était en jeu. La faute m'en revenait. J'aurais dû superviser moi même les différentes étapes du montage. Mais je ne pouvais quand même pas tout faire! Cela n'était pas agréable de se faire morigéner en public. Derrière ces critiques, on percevait la méfiance provenant de ma non appartenance à un Parti. Aucun ne me convenait , entre l'UC, trop à droite, et le Palika, ouvertement communiste. L'UPM peut-être, mais l'attitude de certains de ses militants me semblait trouble. La position du Comité se voulant un trait d'union ne me poussait pas à m'engager. Si je rentrais chez Pierre , les amis de Paul m'accuseraient de duplicité et partiraient. Je me sentais bien dans ma peau, je n'allais pas brader ma liberté pour faire plaisir aux militants de l'UC ou du Palika.
Le second point soulevé concernait la décision finale prise par le clan. Pour les camarades, la journée n'avait consisté qu'à déranger bêtement les gens. Nous aurions pu tenir le terrain et achever la case. La fermeté des Mobiles était du bluff. Nous aurions résisté un tant soit peu, nous nous serions imposé, le pouvoir colonial aurait reculé sur ce petit bout de terrain. Il ne pouvait pas ne pas laisser faire. La présence des journalistes était en quelque sorte une garantie pour nous. On n'allait pas reculer à chaque fois. Déjà à Poya! Il ne fallait pas tromper le peuple et faire du cinéma.
Tout cela était bien beau. Ces critiques étaient incontournables et largement justifiées. Mais un point important était d'éviter un contact trop dur, au début, avec la réalité de la répression. Des vieux traumatisés se seraient repliés dans leur carapace comme une tortue. Il fallait procéder par paliers successifs de façon à assurer l'adaptation des membres du Comité à cette réalité. On ne peut faire face qu'au danger connu.
L'atmosphère n'était pas au beau fixe. Il fut décidé cependant de mettre en place dans la semaine suivante des plantations de bananiers, de maniocs et d'ignames pour bien montrer que l'action continuait. Dans le même temps serait organisé un boycott du magasin de Féraud. Les seuls clients de ces magasins européens étaient les Kanak. Si les tribus n'achetaient pas chez lui, il serait obligé de fermer. Le boycott s'arrêterait le jour où le vieux Féraud vendrait son terrain. On allait voir si la persuasion par l'intérêt bien compris serait plus forte que les pressions de La Rurale. Chacun devrait surveiller chacun et empécher un membre de sa tribu de pénétrer dans ce magasin. Les noms des contrevenants seraient rendus publics . . .
La réunion se termina sur ces bonnes paroles. Les offrandes de départ furent faites de façon à permettre le départ de ceux qui avaient de la route à faire .de partir vers 20 heures. Les Mobiles avaient évacué le terrain à 19 heures. Le seul incident que nous eûmes à déplorer fut le caillassage d'un baby-car loué à un européen par les camarades de Poya. Après nous avoir quitté, ils longeaient un champ de bananiers lorsqu'ils se virent bombardés à coups de cailloux. Le chauffeur appuya sur l'accélarateur et disparut dans la nuit . Il crut avoir été attaqué par des Kanak RPCR. A la maison commune, en buvant un ènième café, on vit arriver des gosses pliés de rire. Nous leur en demandons la raison : "On rigole parce qu'on vient de bombarder un camion de Mobiles. Vous auriez vu le coup d'accélérateur!" On rit avec eux, étonnés tout de même. Les Mobiles étaient partis depuis longtemps. Peut-être était-ce un camion retardataire!
Les tribus de Bweyen, Ouélisse, Hwahonggo, ne devaient plus jamais participer à une action avec le Comité des Terres. Ils allaient entraîner Tieta et Gatope. Ceux de Ouélisse finiraient par récupérer une partie au moins de la vallée de la rivière Fwatenawe, avec ses grottes, son cimetière sacré et ses momies dont les colons avaient brisé les squelettes et emporté les têtes. Les Bweyen verraient le retour de Konka, la terre volée à ceux qui partirent se battre en 1914. Ils ne se livrèrent qu'à une seule occupation de terres. Les pressions exercées sur certains colons par trop belliqueux suffirent à leur faire vendre des périmètres en fait réservées par eux à la chasse au cerf, ou à quelques têtes de bétail . On ressentit comme une sorte de trahison cet abandon qui ne fut pas expliqué. Seule la décision nous fut communiquée. Les éléments les plus dynamiques du Comité nous quittaient. Cela nous coupait de Ouaco, le domaine du Député de la droite coloniale Jacques Lafleur. Nous nous souvenions de la menace de mitrailler les tribus du haut d'hélicoptères, transmise au Député Rock Pidjot par un Secrétaire d'Etat inconscient, et nous avions bien l'intention d'organiser chez lui des occupations de terres pour le mettre au pied du mur. Les gens de la commune de Gomèn, à l'autre extrémité de sa propriété, avaient été contactés à cet effet. Jacques Lafleur lâchera quand même un lot, le n° 1 , après que les gens de Bweyen l'eurent occupé le 7 Août 1982, et cela sans rameuter l'opinion, le Territoire l'achetant à son prix au bénéfice de la tribu. Mais les Bweyen, cavaliers et "stockmen" émérites, ont curieusement la réputation d'être les Kanaks les plus dangereux de Nouvelle Calédonie.
Cette crise nous mettait en difficulté au moment où l'affaire de Bako se développait. Avant cela, le vieux Fessard et moi, nous allions nous retrouver en prison à la suite de l'occupation de terres de Netchaot.
Les délégués de Netchaot avaient proposé l'occupation du terrain de Devillers à une réunion convoquée à Oundjo. Pour une fois, un des leaders du Palika de Nouméa, Elie Poigoune, était venu, accompagnant la section de base de Noelly. André Gopéa et Eloi Machoro étaient présents.
Les différentes délégations se regroupèrent à l'entrée de la tribu. La route menant à la maison commune partait de la RT 1. Puis, pays par pays, ils descendirent en chantant comme le voulait la tradition. A la maison commune, les vieux et les vieilles les attendaient, eux aussi regroupés, chantant les chants d'accueil. Les délégations présentèrent les offrandes coutumières accompagnées de monnaies de perles de coquillages. Tout cela souligné de retentissants discours que les voix des hommes ponctuaient d'approbations sourdes.
La monnaie kanak, faite de petites rondelles de coquillages, percées et enfilées à l'aide d'un fil agrémenté de poils teints rouge brique foncés, pris au ventre de la grande chauve-souris frugivore dite roussette, et normalement enfermée dans un portefeuille en étoffe naturelle de cocotiers, marquait l'importance de ce qui allait se passer.
Après le café, nous commençâmes la réunion. Des décisions s'imposaient à la suite de ce qui s'était passé à Bako, notamment une révision de la manière de mener les occupations. Une grande partie du travail avait été laissé au clan, dont la décision finale. On ne pouvait vraiment dire que cela avait été une erreur, mais , à la lumière de l'expérience, il convenait de réajuster le tir. Le Comité était mieux à même d'évaluer les possibilités sur le terrain. En plus de prendre les revendications à sa charge, de son développement jusqu'à son aboutissement, il se devait d'assumer l'organisation de A à Z , y compris la prise en compte de la décision finale. On ne pouvait la laisser à un clan ou à une tribu qui, pour des raisons d'opportunité, risquaient de faire échouer une opération montée avec soin. La motion fut votée après bien des discussions. Le Comité assumerait désormais seul l'organisation et la décision finale.
On passa ensuite à la formation des différents GIE et à l'évolution des dossiers proposés au FADIL. Les initiés donnèrent des explications sur les différentes démarches à faire et sur les avantages à passer par cet organisme. L'exemple de Gatope encourageait tout le monde. Sur le terrain récupéré, la tribu avait lancé un GIE d'élevage de 70 têtes de bétail avec l'aide du FADIL.
Le Palika s'était à cette époque prononcé contre le FADIL. Il le considérait comme étant un instrument du pouvoir colonial pour récupérer politiquement les Kanak par le biais de l'économique et de l'endettement, pour mieux les ancrer dans le système.
Les projets de développement concernaient surtout des militants de l'UPM et de l'UC. Par exemple à Poya, où la déconfiture de Pageot leur permettait de présenter un dossier d'agriculture et d'élevage. A l'occasion de nos réunions, nous commentions les articles de journaux relatifs au problème calédonien. A cette époque, ils étaient rares.
Nous en arrivâmes à l'opération chez Jean-Claude Devillers , proposée par Netchaot, mais qui concernait aussi Noelly, Poinda et Pwauta. Devillers se trouvait au milieu des tribus, isolé dans la chaîne. Sa maison, un espèce de blockhaus en ciment, dominait la tribu de Poinda et la route transversale et était à douze kilomètres de Netchaot, les limites de la propriété touchant aux premières maisons de la tribu, collées au fond de la vallée. Son bétail venait parfois ravager les champs des Kanak, mal protégés par un barbelé rouillé. Si la tribu abattait la bête , elle était fautive et c'était le colon qui obtenait des dommages et intérêts. Comme la plupart de ces derniers, Devillers avait des barrières qui galopaient toutes seules. Au fur et à mesure de leur réparation, la Réserve perdait des kilomètres carrés de terrain , spoliation officialisée par les géomètres locaux qui redessinaient les plans en y incluant les nouvelles superficies ainsi volées. Les cartes anciennes disparaissaient des archives des Mairies et le 13 Janvier 1985, on tentera d'incendier à Nouméa les archives anciennes du Service Topographique, contenant les toutes premières cartes miltaires relevant les emplacements des villages kanak à l'arrivée des Français. Comment prouver la spoliation lorsque les services officiels mettaient la plus grande mauvaise volonté à vous aider. Le système s'auto-protégeait.
Nous avions eu des échos de la réaction des Devillers. Ils avaient reçu depuis une semaine la lettre les prévenant de l'imminence de la construction de la case symbolique. Ces réactions étaient dirigées par un fils du vieux Léopold Devillers, qui se prenait pour un pourfendeur de Kanak. Il pulvérisait, en paroles, les "singes" à coups de bottes dans le cul. Physiquement, il était taillé comme John Wayne, mais son efficacité était inversement proportionnelle à sa taille. Néanmoins, en tant que grande gueule, il se posait là. Les stratèges de l'intolérance se réunirent pour organiser la bataille de Netchaot : le "général" Guillemard, un pied-noir psychiâtre certifié, avec son double féminin de Fraternité Calédonienne, fille illégitime d'un Gendarme de Ouégoa, qui se proclamait descendante des grands chefs du nord de l'île. Ne riez pas! Ce sont pour ces gens là que la France est prête à faire du peuple kanak un peuple martyr.
La commune de Koné , de forme allongée d'ouest en est, est traversée dans toute sa longueur par une route menant à la côte est , parallèle à la rivière de Koné, la route transversale Koné-Tiwaka, remplaçant les anciens sentiers muletiers construits par les corvées effectuées sous le contrôle de la Gendarmerie après l'insurrection de 1917. Tout le long de cette route, à une distance plus ou moins grande, on trouve les tribus suivante, s'égrenant en quinconce jusqu'au milieu de la chaîne : Bako, Tiawe, Poinda, Noelly, Néami, Netchaot et Bopope. La tribu de Poinda est traversée par une route annexe qui rejoint la commune voisine de Pouembout. Quelque fut la route choisie pour aller chez Devillers, on devait passer par une tribu, Bako, Poinda ou Bopope. Poinda se situant à 12 kilomètres de Koné, cela faisait, pour des Européens, du chemin à parcourir en voiture dans une route sinueuse et sans protection.
Cette situation impliquait que la mobilisation des colons ne pourrait être importante, tenant compte des dangers d'agressions imaginaires dont étaient nourris les phantasmes blancs, et malgré les appels à la République en danger lancés par l'éternelle Rurale. Il se disait à Koné que les Devillers, ayant toujours refusé le droit de chasse aux habitants du village européen, ceux ci l'avaient envoyé promener en contre-partie : "Qu'il se débrouille, maintenant qu'il était dans la mélasse!"
Les forces de l'ordre seraient présentes. Il fallait s'arranger pour que les Mobiles soient toujours en tampon entre nous et les colons. Ce qui semblait d'ailleurs un souhait partagé.
Trois barrages seraient prévus, un à Bako , un à Poinda et l'autre à Netchaot. Au départ, ils seraient sélectifs. Au cas où des renforts de colons armés chercheraient à passer, les barrages se fermeraient complètement. Un responsable était désigné pour chaque point de fixation : Groupe n° 1 au barrage de Bako; Groupe n° 2 au barrage de Poinda; Groupe n° 3 au barrage de Netchaot; Groupe n° 4 chargé de la construction de la case et de la plantation de bananiers tout autour; Groupe n° 5 chargé des communications, avec une voiture; Groupe n° 6, constitué de guetteurs à cheval, armés, placés sur les crêtes; Groupe n° 7, chargé de la cuisine, et très important de ce fait.
Plan de situation de la tribu de Poinda
Les guetteurs armés spectaculairement visibles, à cheval sur le sommet des collines abruptes, comme les indiens d'un western , avaient été prévus pour dissuader les Rambos locaux de jouer aux pistoleros. Des petits gars de Nouméa avaient en effet déjà prévenu qu'ils viendraient faire du tir aux pigeons. . . sur les Kanak. La vue même lointaine d'un fusil devait assurer la protection psychologique souhaitable sans être obligé d'aller plus loin. S'ils voulaient tenter quelque chose, ils s'apercevraient que nous en avions assez de leurs menaces. Oui, vraiment assez! Dans l'excitation des discours, on posa la question :
"Etes vous prêts à mourir pour récupérer vos terres? Si oui, levez la main!" Enthousiasme général, toutes les mains se lèvent, dont celles des femmes. "Etes vous prêt à tuer pour récupérer vos terres?" Consternation, ils ne s'attendaient pas à cette question là. Une main se lève, deux, puis trois. . . c'est tout. Les mains levées hésitent, s'aperçoivent qu'elles sont isolées. Gênées, elles s'abaissent lentement. Les trois jeunes, devant tous ces vieux, ont l'air de se demander ce que leur mains pleines de doigts font là haut. Les politiques, prudents, n'avaient pas bougé. Il devait sûrement se trouver parmi nous des informateurs. C'était d'ailleurs la raison de nos grandes réunions publiques, de façon à ce que l'administration sache jusqu'où nous voulions aller et s'arrange pour maintenir les excités dans les limites tracées. Le message s'adressait aussi aux colons, renseignés soit par les Gendarmes, soit par les informateurs en tribus.
La journée se poursuivait, ponctuée d'interventions du Palika de Noelly, cherchant à me mettre en contradiction devant tous les vieux rassemblés. Cela me rappelait une réunion à Bopope, où un membre du Palika m'attaqua :
"Tout çà, c'est des magouilles. D'abord, nous, on a pas confiance dans les Lifous." Moi , lui répondant : "Ça tombe bien, je suis à moitié Lifou. "Lui, tout seul : "Oui! C'est comme les Blancs. Tout ça, c'est de la magouille!" Moi : "Alors là, je suis vraiment gêné, mon autre moitié est blanche." Les vieux de Bopope avaient ri avec moi. Il est vrai que l'intervenant était de Canala et les vieux n'étaient pas mécontents de le voir moucher. Eux étaient de l'UC. Chez les camarades du Palika, ça ne venait pas d'un mauvais vouloir Il s'agissait surtout de redresser les camarades mis en cause.
Nous eûmes un incident avec Eloi qui s'était fait critiquer par un militant UPM de Houaïlou. Il faillit lui rentrer dedans. Le militant en question l'avait attaqué sur un sujet hors de propos, surtout pour se faire remarquer. Mal lui en pris, car tous les vieux se rangèrent du côté d'Eloi.
Le problème majeur était que notre date correspondait au jour fixé par l'Union Calédonienne pour son Congrès de Lifou. Cela voudrait dire que les délégués et pas mal de militants de Koné seraient absents pour s'y rendre. Nous maintînmes la date pourtant, de façon à marquer notre indépendance vis à vis des Partis et couper court aux bruits faisant croire que nous étions inféodés à l'UC. Celle ci n'allait pas apprécier, mais alors, pas du tou. On allait lui voler sa part de l'actualité. De tous les leaders UC, seul Eloi nous soutiendra jusqu'au bout.
Les détails majeurs étaient réglés. Nous savions que seul Elie Poigoune serait parmi nous, les autres se rendant au Congrès de l'UC. Les problèmes secondaires seraient réglés par les délégués locaux du Comité. Chacun devait se préparer. Le jour approchait. Les colons de Voh et de Koné accentuaient l'opération "Gros Yeux". Les Gendarmes s'agitaient. Des renforts arrivèrent. Les éternels hélicoptères commencèrent leurs rondes, moins peut-être pour nous que pour surveiller les partisans du baroud d'honneur. Ces derniers se manifestèrent, une semaine avant le jour de la construction de la case, de la manière la plus intelligente évidemment, une habitude chez eux.
Qui leur donna cette idée saugrenue? Peut-être le psychiâtre de l'Association Fraternité, le docteur pied-noir Zeldine. Voici l'affaire. La tribu de Netchaot avait débroussé l'endroit choisi, d'accès difficile, sur un surplomb dominant la rivière. Pour y arriver, il fallait traverser la rivière , passer à travers un terrain grouillant de lentanas. Le lieu était dominé par une colline. Un jour, des gens de la tribu virent un attroupement de voitures sur le bord de la route. Des Européens de Koné et d'ailleurs regardaient à la jumelle vers l'endroit débroussé . Les gens de Netchaot pensèrent qu'ils venaient répérer le terrain et n'allèrent y voir que le lendemain . Quelle ne fut pas leur surprise d'y trouver deux tombes fraichement creusées , chacune surmontée d'une croix , avec une espèce de couronne de feuilles les enserrants . Deux tombes , l'une pour moi, l'autre pour le vieux Fessard, d'après les renseignements obtenus. Pendant que les Blancs observaient à la jumelle, les fils du grand chef administratif de Poinda creusaient les tombes, en fait des trous pour enfants, faut pas trop en faire, du travail baclé! Un écriteau avait été attaché aux deux croix : "Maudit, celui qui volera cette terre. Le Seigneur le punira!"
On avait affaire à des fous, ce qui n'était pas prévu. Il fallait redoubler de précautions. La guerre psychologique battait son plein. Il parait que les feuilles étaient des "boucans", à la sauce "Rurale" et Psychiâtrie mélangées. Un coup de pied là dedans aurait suffi à chasser les mauvais plaisantins. L'idée d'un boucan venait sûrement d'un Blanc. Le "boucan" consiste en un sort matérialisé par un léger paquet de feuilles entouré d'une ficelle et contenant un objet maléfique. Toutes les formes sont possibles, bouteille remplie d'un liquide trouble par exemple. La croyance dans les "mauvais" et "bons médicaments" est très forte chez les Kanak. Mais de là à empêcher une manifestation politique rassemblant des centaines de personnes! Naturellement, on avait fait faire la sale besogne par des Kanak. Les Blancs se contentaient de surveiller à la jumelle. Quand on est Kanak de droite, il faut savoir assumer!
La préparation continuait bon train dans les tribus. Il faisait bon vivre ces jours là, à parcourir les sentiers dans les pays Païci et Ajië. Un vrai plaisir de se baigner dans les criques, de cuire au feu les poissons attrapés à la main par les compagnons. Plaisir aussi de manger avec les frères le repas d'ignames et de taros arrosé de l'éternel soyo . Pas de viande, car le cerf se faisait rare. Les Caldoches friqués venaient en hélicoptère dans la chaîne pour massacrer des dizaines d'animaux dont ils ne prenaient que deux ou trois pour leur consommation personnelle. Peu importait que les Kanak n'aient plus de gibier, ils n'y pensaient même pas.
De temps en temps, avec un compagnon, on passait la montagne pour se rendre se rendre à Ponérihouen ou Houaïlou. Dans les tribus, des filles charmantes nous faisaient des sourires engageants . Il n'était pas question de mélanger le travail et le plaisir et d'y répondre, de façon à s'éviter une critique trop facile. Donc, pas d'alcool, pas de femmes. Dans mes relations sociales, j'évitais les Européens . La haine gratuite amassée à mon encontre par tous ces imbéciles m'avait rendu légèrement parano. Si je n'avais eu quelques amis Caldoches et Z'oreilles, j'aurais mis tous les Blancs dans le même sac. Le sourire d'une vieille dame, la main tendue d'un camarade caldoche, m'auront évité de me laisser aller à la haine que les excités auraient pu déclencher en moi.
Vendredi 12 Novembre 1982.
L'après-midi. Arrivée à la tribu de Bako de quelques jeunes venus d'Oundjo. Pas de barrage de contrôle en place. Or il fallait l'édifier avant le soir. Nous sommes attendus à Netchaot où les délégations seront reçues. Un exposé de la situation doit être fait là haut, les rôles répartis et les équipes complétées. Les gens de l'extérieur viendront en renfort des groupes constitués. Je pense que s'il y a un clash, il aura lieu à l'emplacement de l'occupation. Le Palika pense que l'affrontement pourrait se passer à Poinda. Elie Poigoune ira donc là bas, moi je demeurerais sur place. S'il le faut, je me déplacerai avec la voiture de communication.
En attendant, on rameute les vieux de Bako pour établir le barrage de contrôle à l'intersection de la route de Tiawe, en plein milieu de la tribu. Les jeunes du Palika ne semblent pas être au courant. Ils font la fête et picolent joyeusement à l'autre bout de la tribu. A la nuit tombée, on coupe des bois, aussitôt mis sur la route. Disposés en chicane, ils obligent les voitures à ralenti . D'autres bois assez gros sont amassés sur le bord de la route pour la bloquer entièrement si nécessaire. Les vieux allument des feux sur le bord de la route pour se réchauffer. La route, sur toute sa longueur, est bordée de champs de bananiers et de hautes herbes dissimulant les gardiens du barrage à la vue. Il n'est heureusement pas trop tard. Les délégations commencent à arriver en passant par Bako. Certains s'arrêtent, boivent un café avec nous pour causer avant de repartir. Le village des Blancs semble calme pour le moment. Les jeunes de Bako s'amènent, légèrement éméchés. Nous sommes en pleine discussion avec les Gendarmes, venus nous demander de lever le barrage, ce que nous refusons. D'autres jeunes, revenant des champs, se pavanent avec leurs sabres d'abattis devant les Gendarmes. La discussion cul de sac se poursuit. Messieurs les Officiers assermentés, Syndics des Affaires Indigènes, parlent dans leur radio. Des voitures de sympathisants nous préviennent qu'une colonne de colons est garée un peu plus loin, à la bifurcation de la route de Koné. Une dizaine de véhicules, Land Rovers, Toyotas 4 x 4, emplis d'Européens -. Aussitôt le ton monte avec les Gendarmes -. Ils sont accusés d'être de collusion avec le convoi de colons. C'est toujours pareil. Les Blancs essaient toujours de nous prendre pour des imbéciles. La colère monte. Des phares trouent la nuit. Le convoi arrive. Les colons sont armés de barres de fer qu'ils nous montrent avec des grimaces de satisfaction.
Quoi! Des phares derrière nous. Un moment d'inquiétude. Ouf! Ce sont les camarades de Netchaot venus voir ce qui se passe. En peu de mots nous leur expliquons la situation. Elie Poigoune est avec eux. Il donne un avis de modération pour éviter la provocation pouvant amener l'intervention en force des Mobiles. Les Gendarmes sont pris en sandwich. D'une part, nous refusons de laisser passer les excités. De l'autre les mêmes excités menacent de forcer le barrage à coups de barres de fer. Si nous étions aussi fous que certains, il nous suffirait d'attaquer le convoi, tamioc en main pour balayer tous ces imbéciles. Il y aurait de quoi rire, en pleine tribu! Mais la répression prévisible serait disproportionnée à l'acte pouvant nous être reproché. Alors, on laisse tomber. A chacun sa manière! Des jeunes commencent à se glisser dans les champs de bananiers des deux côtés de la route, pour prendre les colons de flanc. Des cailloux commencent à voler. Des voitures sont atteintes. Cela dure depuis trop longtemps et les jeunes arrivent de plus en plus nombreux. Il est temps que les colons dégagent, et vite! Les Gendarmes font comprendre un peu vivement aux commandos européens de s'en aller. Autrement, ce seront les Mobiles qui les feront déguerpir! Ils n'ont pas besoin de gens pour foutre le bordel. En face, les cocos ne restent pas tranquilles, gesticulant avec leurs barres de fer, l'insulte à la bouche, à moitié "carburés" : une allumette et on sautait tous, tellement ils sont imbibés d'alcool.
Derrière les colons, un convoi de Mobiles avait fait son apparition. Malgré leur état, les premiers durent quand même se rendre compte de la situation. Voiture après voiture, ils reculèrent pour disparaître à l'embranchement. Pas trop loin. Jusqu'à la maison du vieux Devillers, à l'entrée de la tribu, à 150 mètres à vol d'oiseau, sur la route de Koné. Les Gendarmes avaient été corrects. Ils avaient fouillé les voitures des excités. Le capitaine Job était un homme droit. Les socialistes nous avaient au moins donné ça. Un officier qui réprimait normalement, sans faire de zèle, sans se laisser impressionner par les colons grande gueule . La classe! Les perquisitions, portes cassées, avaient pris fin. Des rapports normaux de citoyen à citoyen s'établissaient avec le corps de la Gendarmerie. Dans l'ensemble, cela s'était amélioré. Avant de se retirer, les pandores nous avaient demandé si on laissait passer les ambulances. Pas de problème. Le convoi de Mobiles resterait sur place pour éviter que les massacreurs ivres d'alcool ne reviennent dans la nuit. On démarre donc vers Netchaot. Au niveau de la maison Devillers, tout est calme. Depuis une semaine , un grand drapeau flotte au dessus de la maison. Camerone, dernier bastion de la Légion Etrangère?
21 heures. Arrivée à Netchaot. Partout, sous les cocotiers autour de la maison commune; les gens ont allumé des feux. Les offrandes coutumieres ont toutes eu lieu. La réunion peut démarrer. Sont représentées, pour Koné, pays de langues Païcii , Camukii et Aekè : les tribus de Bako, Tiaw , Noelly, Poinda, Neami, Netchaot; pour Poya, pays de langues Païci et Ajië : Nekliai, Netea (toujours les mêmes), Gwapin (avec le petit chef), Montfawe, Wenji; pour Voh, pays de langues Aekè et Nèmi : Oundjo; pour Houaïlou, pays de langue Ajië : Gondé, Neshakwea, Koula, Nerin. Les gens de Houaïlou avaient été contactés par leurs alliés et parents de Wenji et Montfawe. Deux ou trois réunions à Neshakwea pour expliquer notre manière de voir et les revendications avaient démarré. Dont une chez un autre Devillers, propriétaire de 1.400 hectares.
Au cours de la réunion, les invités se virent attribuer l'emplacement de la case. Les Neami et les Netchaot occuperaient les postes de guet. Ils devraient être en place dès 4 heures du matin sur les crêtes. Les barrages seraient mis en place la nuit même à Netchaot et Poinda. L'équipe de construction de la case partirait à six heures. Les poteaux seraient déjà sur place. La cuisine nous ravitaillerait à la case. La matériel serait transporté en 4 x 4.
La situation semblait se présenter bien. On savait que les membres de l'Association Fraternité se trouvaient chez Devillers. Tout ce cinéma nous intriguait. A la place de Devillers, on serait resté tranquillement chez nous, sans bouger, comme s'il ne se passait rien. Une case avec des arbres fruitiers plantés autour, ça n'allait pas loin! La réaction était épidermique. Dès que les Kanak bougeaient le petit doigt, les colons se hérissaient. La seule explication était que ce cinéma devait leur permettre de faire monter les prix de vente de leur domaine. Un chantage permettant d'obtenir un prix dont le montant serait politique et sans relation avec un marché immobilier mort du fait de l'écho donné aux revendications. Personne ne voulait acheter, et il n'y avait plus que la puissance publique. D'autant plus que dans notre lettre de revendication, nous avions bien précisé qu'il n'était pas question de le chasser, mais de partage . Il y avait peut-être un double calcul en face : monter en épingle une manifestation pacifique, de manière à faire envoyer certains en prison, et, en même temps, continuer à prendre la France pour une vache à lait, en la faisant casquer le centuple du prix normal. Vraiment bizarre, si l'on considère que les Devillers, six ans auparavant, avaient voulu vendre leur propriété six millions CFP, et qu'ils n'avaient pas trouvé preneur. Le Gouvernement, lui, paiera 34 millions.
Vers 1 heure du matin, on va se coucher sur une natte dans une case. Je n'ai pas pu dormir, plié en quatre par le froid. Sans couverture, juste un manou pour en tenir lieu. Vivement le matin!
Samedi 13 Novembre 1982.
J'ouvre les yeux. Le soleil se pointe à l'horizon. Temps magnifique. Allez debout! Le café nous attend. Pas de ce Nescafé répugnant, mais du vrai de vrai, des plantations de la tribu. Un truc à vous faire sauter le coeur si vous êtes cardiaque ou à réveiller un mort.
La maison commune déborde de monde. Les femmes et les jeunes apportent sans relâche le café et nettoient les bols au fur et à mesure qu'ils ont servi. Des familles se sont retrouvées. Je cause avec Lambert Nekiriai et Mikaël Meureureux. Son oncle le vieux Félix vient nous rejoindre. On se rassemble peu à peu. On va partir en procession par la route jusqu'à un chemin menant chez le gérant kanak de Devillers, pas loin de l'emplacement des deux tombes. Les conseils habituels : pas de provocation, rester groupés, laisser les délégués parler en présence des fachos ou des Mobiles.
6 heures 3o. Tout est réglé. On part. La procession s'étale sur la route. A peu près trois cent personnes. Une voiture nous précède, au pas. Quatre kilomètres à pied à marcher. Vieux, vieilles, hommes faits et leurs femmes, enfants. Les enfants de la lutte. Eux ne connaîtront sûrement pas le pardon. Nous sommes les tenants du dialogue, proposant un espoir auquel répondent le mépris et la haine. Cette haine donnera naissance un jour assurément à des fruits amers.
Nous arrivons au portique. Une trentaine de Mobiles attendent. Le chemin nous est interdit. Discussion. Le barrage reste ferme : "Personne ne passe!" On pourrait sauter les barrières, se disperser dans la brousse. Pas la peine! Deux jours auparavant, les Netchaot ont coupé une autre route, dissimulée à la vue par des broussailles. "Vous ne voulez pas nous laisser passer. Dans ces conditions, on s'en va!" Demi tour tout le monde! Un kilomètre plus bas sur le chemin du retour, on prend le nouveau sentier, traversant le crique ombragé par de grands jamelonniers. Un peu d'escalade, ça y est, on est rendu. Devant nous les trous et les croix dépourvues de signification. Les tâches sont partagées. Une équipe à la construction, une équipe au débroussage. Il y a de quoi faire. Tout autour de nous, c'est du lentana en veux tu en voilà. Il faut transformer cela en un beau jardin.
8 heures. Au boulot! A part deux ou trois arbres, il n'y a pas d'ombre. On attaque les lentanas. Les autres creusent les trous pour y ficher les poteaux. Il fait chaud. Les Mobiles sont toujours à surveiller la route à 300 mètres de là. Notre travail continue. On aperçoit de temps en temps les guetteurs à cheval qui patrouillent sur les crêtes. Du mouvement sur la route. Les Mobiles se sont enfin aperçus de notre présence. Un Officier nous observe à la jumelle. Le travail continue. Agitation chez les Mobiles. Le travail se poursuit. Les camions de Mobiles s'avancent sur le chemin. Ils arrivent en surplomb du crique. Les camions s'arrêtent. Les hommes de l'ordre discutent. Partout des lentanas qui s'accrochent aux taillis. Le crique est profond à cet endroit. Pour accéder à l'emplacement prévu, il faut monter une pente couverte de broussailles, peu propice à la bagarre. Indécis, les Gendarmes restent sur place.
En face, nous débroussons avec des tamiocs et des sabres d'abattis. Dans une échauffourée, on ne sait jamais comment cela peut tourner. Un hélicoptère nous survole. Les Mobiles se retirent sur la route. Un point pour nous! Le travail continue. Les Gendarmes de Koné se pointent à l'horizon. On les voit patauger dans le crique. On établit le contact :
"Vous comptez rester là longtemps ici? Devillers est pas content." Nous : "Vous avez vu les excités qu'il y a là bas?" - "On en vient. Ils sont malades, ces gens là. Ils ne parlent que de tuer." Nous : "Pouvez vous contrôler les fachos? Il y a avec nous des femmes et des enfants." - "Oui! On voit. On est assez inquiet. Les autres, chez Devillers, c'est des malades. Surtout le fils Devillers. Il ne parle que de dégager le terrain à la mitraillette. On fait ce qu'on peut. Faut se les farcir!" Nous : "Ca va encore pour vous, vous n'en avez que pour trois ans. Nous on les supporte toute notre vie." - "Au fait, vous êtes pas au courant? Les hélicoptères ont répéré des cavaliers armés sur les crêtes, derrière vous et de l'autre côté de la rivière" - "Nous, on est pas au courant. Sûrement des hommes du grand chef. Peut-être vont-ils nous attaquer? Merci de l'avertissement."
Les Gendarmes s'en vont, passent le crique, remontent de l'autre côté dans les lentanas. Ils sont à cent mètres à vol d'oiseau. A ce moment, un de ces fameux cavaliers descend la crête. Il saute de cheval, vient boire le café avec nous. Les Gendarmes se sont arrêtés, l'ont regardé, parlent entre eux et repartent. Le camarade, un vieux de Netchaot, a bien choisi son moment.
Arrive le fameux messire Eric Devillers et ses quelques amis. Deux Toyotas 4 x 4 pleines de têtes vides. Ils menacent de faire le travail eux mêmes à coup de barres de fer. Si ce n'est que ça, qu'ils viennent, ils seront vite calmés. A main nue ou à la barre de fer, on ne les craint pas. C'est leurs flingues et leur sottise qui pose problème. D'après les responsables socialistes, pour 50.000 européens, il yaurait 150.000 armes à feu. Remarquable. Pourquoi une telle quantité? Ils ne peuvent pourtant pas tirer avec leurs pieds. Certains colons ont huit à dix carabines chez eux. D'anciens ministres de Dick Ukeiwe ont leur doubles fonds de placards encombrés d'armes et de munitions qui ne sont pas de chasse.
Les colons sont renvoyés aimablement par les Mobiles. Chez nous c'est le calme inquiet. Une voiture de Bako annonce de mauvaises nouvelles. Bako demande des renforts. Ils font face aux Mobiles. Des incidents ont déjà éclatés. Pas d'affolement. On attend la voiture de liaison pour se rendre là bas. De plus les occupants de la voiture ont rencontré des Blancs armés sur la route, à la hauteur de chez Devillers. On prévient les Mobiles qui envoient une patrouille. Personne. La voiture se fait attendre et finalement se pointe vers les 2 heures. On saute dedans avec les garçons d'Oundjo, suivis d'un autre véhicule et l'on démarre sur Poinda.
14 heures. A Poinda, il n'y a pas eu de problèmes, à part l'apparition un peu surréaliste de la mère Bouteille, dans une jeep, en treillis militaire avec un pistolet à la hanche. Dans la jeep, deux ou trois personnes pour accompagner la fausse vierge folle. Le grand chef est parti établir son QG chez Devillers. Avec deux voitures, Elie Poigoune va nous accompagner à Bako. Nous retournons à nos voitures lorsqu'un nuage de poussière attire nos regards sur la route. Trois voitures. Les fachos! Le barrage a dû sauter à Bako. On a trop tardé. On saute dans les bagnoles, direction Bako. Nom de dieu! D'autres voitures sur la route, deux 4 x 4 chargés de colons. Vite, on fonce à Bako.
15 heures. Arrivés à l'entrée des champs de bananiers, pas de vieux en vue. Seulement des jeunes surexcités. Le barrage? Toujours en place. "On a vu des Blancs arriver chez Devillers." - "Oui, juste trois voitures avec Guillemard, Delaveuve, les conseillers RPCR. Mais les autres, ils sont restés de l'autre côté. Ils ont voulu passer avec les Mobiles. On les a repoussés. Vous auriez dû être là." Tout cela est assez confus. Il faut qu'on trouve un responsable : "Où est le vieux Fessard?" - "Il est chez lui. Une voiture l'a écrasée."
Je pars avec Léon à la recherche du vieux. Elie reste avec les jeunes pour les calmer un peu. Ce sont les jeunes de la section de base du Palika de la tribu. Chez le vieux, on boit un café. Fessard apparait, boitant. Sa femme, toute souriante, nous raconte l'histoire. Elle ne peut s'empêcher de rire. Cela nous rassure : "Mais dis vite! Dis vite! On voudrait savoir" - "Tu as vu, René, les Mobiles étaient toujours au croisement. Une voiture arrive, avec derrière les voitures des autres Blancs, plein comme ça! Demande au vieux!" Approbation de Fessard qui ajoute : "Je leur explique que nous sommes là en paix, sans armes. Juste pour assurer la protection des frères qui font la case à Netchaot. La famille Devillers peut passer, mais pas les autres." Sa femme reprend : "Les Gendarmes disent que Guillemard et un autre Conseiller RPCR doivent passer avec tous les Blancs. Nous on refuse. On voit Guillemard qui engueule les Gendarmes. Il avance sa voiture vers nous. Mon vieux met son pied en travers de la roue et dit à Guillemard : "Roule, si t'es un homme!" Guillemard a passé une vitesse et a roulé tout doucement sur le pied du vieux . . . demande lui!" Le vieux, tout gêné d'être le héros de l'histoire, rigole et ajoute : "Il connaissait pas le pied kanak, ce Blanc!" La vieille continue sur sa lancée : "Tu vois le vieux Nea Gale. Il s'est précipité et s'est allongé devant la voiture. Mon vieux l'a rejoint et s'allonge à côté. Le vieux Nea dit à Guillemard : "Roule , si tu es un homme!" Guillemard passe la vitesse. Nous on bouge pas, on n'a pas peur. Il commence à avancer. Tout à coup , on entend un grand bruit de verre cassé. Ce sont les garçons qui ont lancé une grosse pierre en travers du pare-brise quand ils ont vu que ce salaud allait nous écraser. Ils entourent la voiture et tapent dessus avec des bois. Les Blancs dedans sont verts de peur. Guillemard fait marche arrière. Les pneus fument. Les Gendarmes Mobiles chargent. Nous, les femmes, on les a attaqués. Les vieux étaient restés derrière. Quand les vieux, ils nous ont vu, nous les femmes, alors ils sont venus aussi. On a repoussé les Gendarmes Mobiles. L'un d'eux est tombé dans le feu. Guillemard l'a renversé en faisant marche arrière. Le cul dans le feu , il est tombé! Il a sauté en l'air, lâché sa matraque et son bouclier qui commençait à fondre. Celui là , il a piqué un cent mètres!"
En fait, comme on l'apprit plus tard, les Mobiles avaient voulu utiliser la tactique dite de refoulement, qui consistait à s'avancer en ordre serré, bouclier à la main, et repousser les manifestants. Leurs vagues s'étaient heurtées aux mamas de Bako qui n'ont eu aucune difficulté à transformer les vagues en déroute. Comme à l'habitude les lacrymogènes avaient pété un peu de partout. Mais à Bako, ça n'impressionnait plus. Tous les vieux s'étaient mis après les Mobiles. La vieille en riait encore. Les jeunes criaient partout dans la tribu : "L'ennemi a été repoussé!"
Cette façon de faire changeait des charges et des fouilles hystériques dans les tribus. On nous traitait comme des citoyens. Après tout le socialisme a du bon!
"Après, les blancs sont partis. Le Capitaine est venu nous demander de laisser passer les deux Conseillers territoriaux RPCR avec deux autres véhicules. Autrement, il serait obligé de casser le barrage. Les vieux ont discuté et donné leur accord. C'est ça, les voitures que vous avez vu passer à Poinda." On rétorqua : "Oui , vieux! Mais les 4 x 4 qu'on a vu. Ils sont bien venus de quelque part." - "Tu me le demandes. Je ne sais pas. Nous on a laissé passer les véhicules de Guillemard et Delaveuve. Personne d'autre." - "Bon. Nous on va remonter là haut. Vous autres, continuez! Cherchez d'où ces gens ont bien pu venir. C'est pas par Poinda. On redescendra ce soir. Bon courage et soigne ton pied." - "Partez sans inquiétude, on tiendra le coup!" Finalement, on pensait que ça allait éclater à Netchaot ou à Poinda et c'est à Bako que c'est arrivé.
On rejoint les autres camarades. Les jeunes d'Oundjo ne sont pas contents. Ils ont raté la bagarre. Elie Poigoune a calmé un peu ses militants. On donne des consignes de calme, d'éviter les provocations. Consignes stupides, puisque les provocations viennent de l'autre côté.
Il parait qu'après cet échec, les colons ont fait un barrage sur la RT1 et ont essayé d'obliger les automobilistes de passage à les accompagner pour faire le barrage. Ils se sont fait envoyer sur les roses. Tout le monde se fout de Devillers. Le week end est fait pour en profiter, pas pour jouer aux cow boys? L'action psychologique et la psychiâtrie frisent la parano dans l'échec.
16 heures 30. Nous revenons sur Poinda. Retour sans problèmes. On s'arrête un coup à la tribu pour informer les camarades du barrage. Re-café, légère fatigue. Cela fait une longue journée déjà. Le drapeau flotte au dessus du fort Devillers, dernier "bastion de l'Occident". Les Gendarmes se sont placés à l'intersection de la tribu, entre nous et Devillers, de façon à contrôler les véhicules. Pour nous, l'important est que la journée se passe sans casse.
17 heures 30. Les 4 x 4 descendent de chez Devillers et se dirigent vers Bako. Encore eux. ils ne restent jamais tranquilles! Retour des 4 x 4 vides. Où sont passés les gus? Peut-être vont-ils attaquer le barrage par derrière en liaison avec d'autres extrémistes. Vaut mieux y aller! Tout le monde saute dans les voitures. On repart avec six véhicules. On aborde le contrôle des Gendarmes. Fouille des véhicules. Ils ont fait pareil avec les excités. Bien! Nous continuons, entamons un large tournant et . . . que ne voit-on pas! Une quinzaine de blancs répartis des deux côtés de la route. Chacun d'eux s'amuse à balancer soit une chaîne à vélo, soit une chaîne alourdie d'un gros cadenas. Certains ont des matraques et l'excité d'Eric Devillers se passe le tranchant d'une baïonnette sur l'avant-bras. Trop tard pour reculer. On avance au ralenti.
Au passage, ils se foutent de notre gueule. On la ferme, on roule. Les rockers nous laissent passer sans casse. Encore une action psychologique pour surdoué. Un peu avant la tribu, deux voitures arrêtées près d'un portail qui mène chez Ballande. Ce sont les jeunes de Bako. Voilà donc le chemin pris par les coyotes, évitant ainsi la tribu. Des traces fraiches de roues le confirment. Il faut laisser une garde au portail pour les bloquer au retour. Tiens! Un nuage de poussière sur la route. Des 4 x 4 apparaissent. Ce sont nos types! Ils ont pilé aussi sec en nous voyant. On s'observe. Quelqu'un parmi nous :
"Faut leur dire de passer, que ce barrage est fini, l'occupation est terminée." Ils font les marioles, les copains. Un d'entre nous leur crie de passer : "Le barrage!" disent-ils. "Levé, le barrage est levé, la route est libre. "Ils hésitent. Finalement leur écrasant complexe de supériorité leur fait croire qu'un Kanak ne saurait mentir à un Blanc. Ils s'avancent, arrivent à notre hauteur. Certains nous saluent. Ils passent. Incroyable! Ils nous ont cru. On s'étouffe de rire. On saute dans les voitures et on les suit. Le barrage est toujours en place. Pour arriver à la tribu, il faut traverser un pont. Après, ce sont les champs de bananiers. Nous arrivons sur le pont au moment où ils font marche arrière. Coincés, les charlots, en pleine tribu! L'angoisse!
On va s'en payer une tranche, mais surtout éviter tout incident en contrôlant les jeunes. Les autres ne le savent pas. Ils doivent croire leur dernière heure arrivée. Au bout de cinq minutes, nous sommes une cinquantaine. On les observe sans rien dire. Ils ne bougent pas, ne montrent pas leur peur, à part Eric Devillers qui pleure silencieusement, comme un gosse. Le grand baroudeur se dégonfle. Les jeunes prennent dans les voitures toutes les matraques et les jettent par terre :
"Tiens, regardes! Une matraque! Oh, le vilain qui voulait taper les Kanaks! Tiens, regardes, une chaîne avec un cadenas, c'est pas gentil ça! Oh! Une baïonnette! Devillers voulait se faire du Kanak!" Arrivent des jeunes un peu saoûls, certains armés de tamiocs. Ils s'adressent à Devillers : "Pourquoi tu fais ça, Eric? T'ais-je jamais fait du mal? Dis moi? T'ais-je jamais insulté ou menacé? Dis moi?" Pas de réponse. Le camarade baroudeur continue à pleurer en silence. Un autre garçon prend à partie les colons : "Vous vouliez nous faire quoi? Bande d'e. . . . Vous voulez nous démolir avec vos barres de fer. . . Allez vous répondre, bande d'e. . .? "A violents coups de tamioc, il frappe la 4 x 4 où est Devillers. Un petit Blanc s'énerve, saute à bas du 4 x 4, retire sa chemise : "Moi, j'ai pas peur! Je peux vous prendre un à un!" Il y en a qui ne doutent de rien. Le geste est sympathique. Les autres gros costauds de son équipe le calment. Intervention de Jacob Wabealo qui gifle violemment notre excité à nous. Il est temps de les faire partir. L'aparté aura duré une demi heure. On prévient les gens du barrage. Violente discussion. Ils veulent prendre les cow boys en otages. Pas question. Là, on s'embarquerait dans une sale histoire. Nous obligeons les jeunes à remettre les sabres et tutti quanti dans les voitures : "OK, vous pouvez y aller. Démarrez!" Les deux 4 x 4 s'ébranlent, se font bombarder à coups de cailloux par les jeunes du barrage et enfin disparaissent. Les jeunes de Bako ne nous pardonneront pas de longtemps de leur avoir enlevé leurs jouets. Pas question pourtant de transformer une manifestation pacifique en un acte terroriste bidon.
Il fait nuit. Nous allions évacuer les voitures du pont lorsqu'arrive derrière nous un convoi de Mobiles, Sous-Préfet en tête, venus libérer les apprentis aventuriers. Trop tard, nous l'avons fait de nous mêmes. Ils ne pourront pas nous coller cela sur le dos. Un des passagers d'un 4 x 4 le reconnaîtra honnêtement. Un autre Devillers aussi, celui là de Bourail, confirmant qu'à ce moment là, nous avons été corrects. Après quelques paroles avec les Mobiles, on les laisse passer pour regagner Koné. Ce n'était pas eux nos adversaires dans ce type d'action. Il ne fallait pas cumuler les ennemis inutilement. Pour nous, la journée est finie. On remonte à Netchaot avec les délégués de Bako pour faire le bilan. Elie Poigoune va s'arrêter à Poinda. Nous on va à la case pour voir s'il y a du monde.
20 heures. Là bas, tout le monde nous attend. Traversée du crique de rocher en rocher, à la lumière blafarde de la lune. La maison de tôle est finie, les plantations seront terminées demain. Les vieux sont excités. Le Sous-Préfet est venu en hélicoptère. Debout devant les vieux, il a demandé les responsables. En fait de responsables, il a trouvé les vieux et le petit chef de Netea, Dominique Moingou-Goyetta. Lui qui était venu en imperator pour imposer, il s'était fait prendre à partie par un vieux, fort de sa bonne foi, ne désirant parler que de la terre prise à ses parents. A la suite, les autres avaient pris la relève. Tous avaient des doléances à présenter. Le Sous-Préfet ne savait plus où se mettre. Venu donner des ordres, il se retrouvait face à des vieux qui s'adressaient à lui comme à un père devant leur rendre la justice. Le pauvre voyait au fond de leurs regards la France des droits de l'homme. Quel choc!
21 heures. Nous retournons tous à la tribu où un repas chaud nous attend. Nous entamerons après le bilan. Il fait froid les nuits de pleine lune. Le bilan commence. Des guetteurs ont été désignés pour rester à la case. On parle de la journée de demain. Les gens de Houaïlou ont récupéré les croix et les couronnes pour les planter devant la maison du Devillers de chez eux. Devant les deux tombes creusées, ils ont juré de le faire partir.
23 heures. La maison se termine et ceux qui sont encore là vont se coucher . Tout le monde est fatigué. Il fait froid.
Dimanche 14 Novembre 1982.
5 heures. Au lever, nous discutons avec Léon en buvant le café, s'informant des gens partis assurer la garde de la case. Il n'y a plus personne. Ils n'ont pas résisté au froid. La case est sans surveillance. On part aussitôt avec quatre garçons de la tribu. Les autres nous rejoindront après. On prend une voiture pour aller plus vite. Descente dans les lentanas, traversée du crique. Ouf, pas de dégats! On s'installe en prenant appui sur les poteaux et on attend en causant.
6 heures. Une équipe de télévision locale arrive. Les types sont essouflés à porter leur caméra. Un présentateur sympathique pose des questions, filme le lieu du délit et s'en va en voyant arriver Jean-Claude Devillers avec des Mobiles. Un bonne chance sort de la bouche du journaliste , puis plus personne.
Deux Gendarmes Mobiles, un Officier, Jean-Claude Devillers, un vieux Blanc maigre, genre planche à balais. L'Officier s'adresse à nous :
"Monsieur Devillers nous a requis pour faire un constat de violation de propriété privée. Avez-vous l'intention de vous y opposer?" - "Non, pas du tout, faîtes votre travail!"
Il nous demande nos noms pour le Procès-verbal.
"On pourrait savoir pourquoi Jean-Claude n'a pas répondu à notre offre de dialogue?" - "Demandez le lui?" - "On lui a bien précisé qu'il n'était pas question de le mettre dehors. En guise de réponse, on a eu des insultes. Pourquoi ne vient-il pas lui même nous mettre dehors?" Devillers bougonne, pas content : "Il y a des chevrotines et des longues portées partout cachées dans les brousses!"
Pendant ce dialogue d'observation, le vieux Blanc ne faisait que tourner autour de nous en prenant des photo . Il s'arrêtait , parlait dans un téléphone portatif, qui lui permet d'être en contact avec Nouméa. Un moment après, il bave : "Ah , voilà le fils Guiart!" Cet épouvantail m'énerve. Je m'adresse à l'Officier : "Dîtes à ce vieil imbécile d'arrêter son cinéma. Si ça continue, on va le balancer à la flotte!" Là , je présume de nos forces. Le vieux , hystérique : "Vous pourriez me parler avec respect. Je suis plus âgé que votre père. J'ai été Administrateur en Afrique Noire." L'Officier intervient et demande à l'individu d'arrêter son cirque. Il est obligé de le menacer de le renvoyer à la voiture.
7 heures. Nos camarades commenent à arriver sur la route. Ils aperçoivent notre groupe à la case, se précipitent jusqu'au portail, dépassent les Mobiles en fonction sur la route. Ils sont équipés de sabres d'abattis pour finir le débroussage. L'Officier sort un étui de sa poche :
"Je vous préviens. S'il se passe quelque chose, je fais éclater cette grenade. On ira tous à l'hôpital!"
Devillers et le vieux rabat-joie n'en mènent pas large. Nous, moqueurs : "Vous nous menacez! Là, ça ne va plus! Allez y, faîtes péter votre grenade!" L'Officier insiste : "Dites à vos hommes de se retirer!"
De toute façon, nous ne cherchons pas d'histoires. Léon gueule en Païci aux autres qui approchent de se retirer. Ce qu'ils font après s'être assurés que nous ne risquons rien. Ils reprennent la route, de façon à revenir de l'autre côté. Les Mobiles, sans ordres, n'ont pas bougé. L'Officier et ses acolytes s'en vont. Nos compagnons arrivent, le travail reprend. A part l'aparté avec Devillers, le calme est revenu définitivement à Koné. Les journalistes ont quitté le Congrès de l'UC pour venir voir ce qui se passait chez nous. On a piqué la vedette à l'UC. Crime de lèse-majesté.
L'après-midi, les délégations repartent une à une chez elles. Cela va parler dans les chaumières. Le vieux Fessard redescend à Bako. Je reste à Netchaot. On prépare une réunion pour le Lundi matin, afin d'étudier les conséquences juridiques de l'affaire. Pour l'instant, on est satisfait. On a tenu jusqu'au bout.
Lundi 15 Novembre 1982 .
Des consignes avaient naturellement été données : ne pas aller à la Gendarmerie, ne pas répondre aux convocations des Gendarmes . Si les Gendarmes pénètrent dans la tribu, mobiliser les jeunes pour bloquer toute tentative d'arrestation. La réunion se passa à prévoir les actions à entreprendre en cas d'arrestations, les actions et leur déroulement dans le temps. On essaierait de mettre les Partis dans le coup. En tout cas, ça bougerait dans la région. Les camarades de Voh seraient mis au courant de nos décisions. En attendant, un peu de repos. J'allais redescendre le lendemain à Bako. Les réunions d'information allaient recommencer.
Mardi 16 Novembre 1982 .
Dans la maison du vieux Fessard, c'est la désolation. Fessard est à la Gendarmerie depuis ce matin. Les Gendarmes ne veulent pas le laisser sortir. Que s'est-il passé? Sa femme, en pleurs, me réponds :
"Ce matin il a été à la Gendarmerie, où on lui avait demandé de venir." - "On avait défendu d'aller à la Gendarmerie. Il le savait!" Sa femme pleure : "Depuis ce matin, il est là haut. Il n'a même pas mangé à midi."
La poisse! Qu'est-ce qui lui a pris, au vieux? Il faut maintenant le sortir de là.
"Bon! On va voir avec les autre ce qu'on peut faire!"
Avec ses deux fils, Roger et Samuel, on part à la recherche des vieux de Bako. Vers midi, on arrive à organiser une réunion. Il faut contacter un maximum de personnes. Réunir toutes les tribus, pour que tous ensemble, on oblige les autorités à relâcher le vieux. Mais il convenait de minuter les actions, le temps pressait. Comme on ne pouvait pas laisser le vieux tout seul, je me rendrais à la Gendarmerie. Si la mobilisation était importante, au moins deux cent militants, ils nous relâcheraient. Autrement, ce serait la prison, le Camp Est à Nouméa. De toute façon, il valait mieux accompagner le vieux diacre. Autant que ce soit moi, qui avait plus de chances de s'en tirer sans dégats. Normalement, tout le monde doit être au courant des actions à entreprendre. Si les camarades se débrouillaient bien, les autorités finiraient par nous relâcher. Tout dépendra d'eux.
Heureusement, j'ai un peu d'argent sur moi. Cela fera pour les cigarettes, en tôle, si les choses ne marchent pas. Fessard sait quoi dire aux Gendarmes, depuis le temps que l'on s'est préparé à cette éventualité. Il ne signera aucune déposition. Sa femme a fini les sandwichs. Il ne reste plus qu'à partir et l'on se dit au revoir.
Roger m'emmène avec la Datsun de Fessard. Un garçon du Palika, Ywaine, nous accompagne. Un autre fils du vieux est retenu. Il était venu chercher son père et on l'avait gardé. Ce sera la même chose pour moi. Piètre consolation.
Le vieux a l'air en forme. On m'amène au Capitaine, qui me signifie les plaintes de divers Européens contre moi. Le grand chef de Poinda a dénoncé à lui seul 47 de ses soi disant sujets, y compris des femmes. Il a dénoncé également Elie Poigoune et Gaston Bélouma du Palika, ce dernier venu de Gomèn, ainsi que Mikaël Meureureux, le futur Maire de Poya. Dix huit européens portent plainte contre moi, signant des textes identiques, préparés à l'avance, pour les avoir empéchés d'assister à un pique nique organisé chez leur ami Devillers.
Nous sommes inculpés d'entraves à la circulation, de provocation directe à attroupements armés suivies d'effets. Aucun des Européens menaçants, baladant des armes par destination ou pire dans leurs voitures, n'a fait l'objet du moindre procès-verbal. Un camion va nous emmener à Nouméa.
Le Capitaine revient pour nous demander de calmer les gens de Bako qui sont en train de secouer les grilles d'entrée de la Gendarmerie . Je vais leur dire qu'on ne va pas rester longtemps à Nouméa. Les camions démarrent. Des jeunes avec Ywaine nous suivront jusqu'à Poya. Dernier appel de phares. Adieu Bako.
La prison
Je sens le vieux diacre mal dans sa peau. Pour lui, la prison, c'est la honte. On dormira au Commissariat de Nouméa pour ma part et lui au quartier général de la Gendarmerie. Un jeune flic viendra me voir pour me dire que les mecs comme moi, ils mériteraient une balle dans la tête. Ma mère déposera plus tard plainte pour cette parole. Plus raciste que les flics européens de Nouméa, je meures.
Le lendemain matin, on débarque à la Gendarmerie de Nouméa. Fessard s'assoit par terre dans la position du lotus. Il est abattu. Je m'assieds par terre à côté de lui :
"Vieux! Tu ne dois pas avoir honte de la prison. Tu oublies que le Christ lui même a connu la prison, à cause de sa foi et parce qu'il luttait contre l'injustice."
Il me fixe, le regard lointain. Puis un sourire éclaire lentement son visage :
"Oui, tu as raison! Le Christ a toujours lutté pour les pauvres et les misérables. C'est vrai que les riches l'ont jeté en prison. Non! Je ne dois pas avoir honte, je marche sur la voie tracé par Jesus."
Sous les yeux étonnés des Gendarmes qui nous voient assis à terre, nous nous mettons à parler de la Bible et du message d'espérance du Christ, un appel à réaliser dans un monde débarassé des injustices.
L'après midi de ce 18 Novembre, on nous fait entrer au Camp Est Pour combien de temps?
Nous avons été mis dans des bâtiments différents. Le vieux avec de jeunes Kanak. Je partage ma cellule avec un tahitien et un travesti, avec lesquels je n'aurais pas d'accrochages. Je peux dormir tranquille, les autres n'ont pas l'air de vouloir me chercher noise. Peu à peu, des contacts se nouent avec certains. Ce qu'il ont fait n'est pas mon problème. On est tous dans la même galère, il faut ramer ensemble. Peut-être leur a-t-on fait la leçon. La semaine se passe sans anicroches. Le vieux tient le coup. Je le fournis en cigarettes, qu'il partage avec tout le monde. Le moral a l'air bon. Les interrogatoires chez le Juge d'instruction vont bientôt avoir lieu. On s'ennuie un pe . Pas de lectures, sinon les éternels romans policiers, pas même un vieux Jack London pour voyager dans la tête. Une demi heure de promenade par jour. Heureusement qu'on ne va pas rester longtemps. Sinon, il y aura la grève de la faim illimitée. J'en ai touché quelques mots au vieux. C'est pas l'enthousiasme, mais il suivra.
Samedi, une visite pour moi. Ce n'est pourtant pas un jour de visites. Arrivé au parloir, que vois-je derrière le grillage de séparation? Ma petite maman-dragon. Pour une surprise, c'est une surprise agréable. Elle a pris l'avion de Paris le lendemain de mon arrestation. Elle est arrivée hier, a contacté Me Tehio pour suivre le dossier et compte demander une entrevue au Procureur de la République. Bref , elle va nous sortir de là. Sa petite maman-dragon va sortir de là son extrémiste, subversif, communiste de fils comme disent les colons.
Les visites furent autorisées la semaine suivante. Les nouvelles étaient consternantes. L'UC, au nom du Front Indépendantiste, était venue, par la bouche de Yeiwene Yeiwene, dire aux tribus de ne pas bouger, sous prétexte de ne pas provoquer d'incidents pouvant nuire à notre libération, le même argument proposé à mon père au Cabinet du Secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, et qu'heureusement ma mère ne prendra pas en compte. Maurice Lenormand, Commissaire Général de l'UC, mon oncle par alliance, et Nidoish Naisseline, leader du LKS, cousin de ma mère, avouaient franchement leur satisfaction. Le FI était débarassé de sacrés enquiquineurs. Les membres européens de l'UC de Nouméa s'opposaient à toute action en notre faveur. Les seuls à nous soutenir étaient le Palika, l'UPM à fond, et Eloi Machoro, le seul à l'UC. A l'UPM, ils étaient tous pour nous. Un Blanc un peu beaucoup brouillon, Jean Louis Dion, se démenait avec André Gopéa, Conseiller de Gouvernement. Accompagné de Daniel, le géant de Bako, ils couraient de réunions en réunions. A son tour, le Syndicat USTKE nous soutint, ainsi que l'Eglise Evangélique de Nouvelle Calédonie. La Fédération Protestante de France avait envoyé un télégramme pour protester contre l'arrestation d'un diacre de l'Eglise soeur. En métropole , mon père faisait démarches sur démarches au Secrétariat d'Etat aux DOM-TOM, où on lui conseillait le calme, et à la Chancellerie, téléphonait au Procureur Général, qui lui promit que les choses s'arrangeraient. Ma mère avait rencontré le Procureur de la République. Le dossier était vide. Notre arrestation n'avait d'autre but que de calmer les Caldoches qui hurlaient à la mort les soirs de pleine lune. C'était une arrestation indéniablement politique.
Le vieux Fessard commençait à donner ses signes de détresse. Il avait des maux d'estomac et pensait à sa femme et à ses enfants, à la plus jeune âgée de six ans. Pour s'occuper, il disciplinait ses compagnons de chaîne et faisait la prière avec tout le monde pour la bénédiction des repas. Les jeunes acceptaient l'autorité du dikona . Le Dimanche, il faisait le culte comme à la tribu et priait pour le peuple kanak.
Son fils, Wene, notre compagnon d'infortune, était d'accord pour la grève de la faim. Le temps passait. On prévint notre avocat. Il fallait amener les tribus à bouger. Ma mère, que l'affaire radicalisait, menaçait de monter elle même organiser une action dans l'intérieur. L'UC nous condamnait et le cachait aux tribus.
24 Novembre 1982 .
Nous allons chez le Juge d'instruction, menottes au poignets. Le fourgon se gare derrière le Palais de Justice. Il y a là plusieurs dizaines de personnes. Je reconnais plusieurs membres de ma famille de Lifou. Les hommes du Comité des Terres sont nombreux, venus de Poya, de Koné et de Voh. Un peu de baume au coeur. La télévision est là. On nous filme en gros plan. La radio donne à la minute près toutes nos allées et venues. La télé a pris un gros plan du visage de ma mère, attendant son fils menotté. Les camarades du Palika sont là. Eloi Machoro présent comme toujours, mais à titre personnel. Les photographes prennent clichés sur clichés. C'est quoi ce cinéma? La télé et la radio! On nous prend pour la bande à Baader, version pacifiste! Ils font tout pour qu'on écope de lourdes condamnations. Ce qui reviendrait à fabriquer alors de vrais terroristes. . .
Dans la région de Koné, les jeunes se mirent à bouger doucement. Des barrières furent coupées le long de domaines d'élevage, des têtes de bétail abattues et laissées sur place. Le camion de l'entrepreneur pied-noir se retrouva dans les palétuviers. L'UPM, le Comité des Terres et ma mère décidèrent d'une manifestation devant le Camp Est pour le 30 Novembre, si nous ne devions pas être libérés la semaine suivante. Notre avocat avait déposé une demande de mise en liberté provisoire. Jean-Marie Tjibaou, Président du Conseil de Gouvernement, se contenta de dire au Haut Commissaire qu'il aurait à assumer la responsabilité de toute suite désagréable donnée à cette affaire. Il ne se fatiguait guère, oubliant que notre action assurait sa crédibilité politique. L'UPM était parti tenir des réunions à Voh, Koné, Poya , pour mobiliser les membres du Comité. On pouvait faire descendre trois cent personnes. Je connaissais les jeunes. Il pouvait y avoir de la casse.
Nous serons libérés le 30 Novembre, après avoir passé quatorze jours en prison. Les jeunes de Bako étaient à l'entrée, avec des gens de Oundjo. Dehors, enfin libres! Je partis avec ma mère et Emile d'Oundjo. Une réunion était prévue le soir, devant la cantine des dockers, pour célébrer notre libération, et remplacer la marche sur la prison prévue. Le soir, face aux quais, tous ceux qui nous avaient aidé étaient présents : ma mère, pour la première fois de sa vie, André Gopéa, Eloi Machoro, accompagné de quelques fidèles, un car de pasteurs protestants qui tenaient en ce moment une réunion à Nouméa, le syndicat kanak USTKE, l'UPM, le Palika, les membres du Comité des Terres avec Félix Meureureux. Lors des discours traditionnels, Machoro tint à préciser :
"Si je suis ici ce soir, c'est en mon nom personnel et non comme représentant de mon Parti. Je suis de tout coeur avec vous. La lutte doit continuer, même et surtout si nous travaillons aussi à l'intérieur des institutions."
Oui , la lutte continuait, et combien de fois, frère , viendras-tu en ton nom personnel, sans oser dire que ton Parti ne te suivait pas? Combien de fois iras-tu seul sur le chemin qui te conduira à la mort?
Lorsque je retournais à Koné, je voulus en avoir le coeur net, ayant trouvé la pilule amère. Je demandais une réunion des trois régions. Pourquoi les actions prévues n'avaient-elles pas eu lieu. Qui avait reculé?
Tout le monde protesta et parla des démarches de l'UC pour empêcher les actions. Chacun s'était rendu aux arguments de Yeiwene Yeiwene. La raison donnée ne me suffisait pas. On avait assuré depuis le début l'indépendance du Comité par rapport aux Partis et l'on se réfugiait dans leur giron à la moindre anicroche. A ce jeu là, si l'UPM n'avait pas bougé, on serait encore en tôle. Nous ressentions cela comme une sorte de trahison. On s'était décarcassé à travailler pour les tribus et elles nous laissaient tomber à la première occasion.
Bon! On n'allait pas s'étendre là dessus. Le travail continuait. Des occupations prévues, rien n'avait été fait. Il fallait relancer les actions en suspens.
Dans toutes les communes, des barrières d'éleveurs européens étaient tombés, du bétail avait été abattu. Les jeunes se mettaient à bouger d'eux mêmes exaspérés par l'indolence des vieux. Une nouvelle génération allait s'investir dans le Comité des Terres et durcir son action. De plus en plus choqués par le comportement des colons, les jeunes allaient privilégier les actions individuelles. Les barrières seront progressivement coupées et le bétail disparaîtra de plus en plus sans laisser de traces. Des maisons prirent inopinément feu. Des coups de feu répondaient à des coups de feu tirés par des Blancs en direction des Kanak. Les barrières des stations d'élevage Ballande à Pidjène et au Pic Koné tombèrent sur deux kilomètres chacune. Une autre station Ballande, à Boulouparis, subit le même sort. L'exemple gagnait.
Nous n'avions rien contre le gérant pour Ballande de la station Pidjène. Après l'affaire de Bako, il était venu présenter une offrande coutumière à la tribu pour se faire pardonner d'y avoir participé, expliquant que Devillers lui avait dit que les Kanak allaient les foutre dehors de leur maison. Il reconnaissait avoir été trompé. Son offrande nous semblait valable et personne n'irait lui chercher noise. Après tout, il n'était qu'un employé. L'affaire se passait entre Ballande, Bako et Oundjo. Lui n'avait rien à voir là dedans.
Pour ces deux domaines, des occupations de terres avaient été faites, deux à Pidjène et une au Pic Koné. Lors de la première occupation de terres à Pidjène, je n'étais pas là. Ulcéré du manque de soutien le jour de notre arrestation, j'avais quitté la tribu dans l'intention de ne plus revenir. La première case construite par les vieux de Oundjo se fit au lieu dit Pati, une fois l'offrande coutumière agréée par le clan maître de la terre à cet endroit. En creusant les trous pour les poteaux, les vieux mirent à jour les crânes et les ossements de leurs ancêtres. Ce fut un moment d'intense émotion. Le Capitaine, venu avec ses Mobiles jusqu'à la station Pidjène, put voir de ses propres yeux que les gens ne racontaient pas d'histoires en désignant cet endroit comme un de leurs anciens habitats. Il était à l'intérieur de la propriété, dans une petite forêt de mimosas infestée de moustiques . Les Oundjo étaient venus en bateaux à travers les palétuviers, les Mobiles s'étant établis à la station pour les empêcher de passer.
Je participais à la seconde occupation, le 26 Février 1983, après être revenu à la tribu, et avoir demandé pardon aux vieux, à la maison commune, pour ma colère précédente. Cela se passa au bord de la RT 1, hors de la vue de la maison construite sur une éminence et qui dominait une partie de la propriété. Personne ne vint nous déranger. Dans une ambiance joyeuse, une vraie case rectangulaire s'éleva sur la butte dominant la route, près du crique de Nèpia. Elle y restera trois mois avant que des petits malins à Koné ne viennent la brûler en l'arrosant d'essence. Qu'importe , Ballande vendait sa terre au Territoire, Pidjène et le Pic Koné pour 125 millions de francs CFP, un monstrueux prix politique pour de la savane à niaoulis!
Le feu sous la
marmite
La crise néo-calédonienne vue de l'intérieur ,
par René Guiart
A Eloi Machoro , en démenti à la haine stupide de ceux qu'on appelle caldoches ,
A toutes les femmes kanaks qui luttent pour la liberté ,
A tous mes compagnons .
Première partie :
Renaissance
Ecrire sur la Nouvelle Calédonie, sur les courants telluriques qui la traversent. Parler de notre combat, de mon combat. De leur foi et de ma foi. Parler de la dérive militante d'un homme qui n'en avait rien à faire, mais pourrait y laisser sa peau. C'est l'histoire d'une rencontre, la mienne, avec le mauvais visage de la France : celui de l'oppression.
Je ne suis pas ce qu'on pourrait appeler un militant politique. J'ai plutôt traîné mes guêtres de droite et de gauche, faisant n'importe quoi comme boulot. Comme tout le monde, j'ai rêvé en 1968. J'avais alors quinze ans. L'impression d'un univers de possibles à l'infini, brutalement cassé par le retour à la normale. Les intellectuels n'avaient pas répondu à l'espoir qui fleurissait sur les murs de la Sorbonne. Trop de discours, trop de beaux parleurs. A les écouter, une nouvelle révolution se préparait, à l'égal de 1789. Le destin du pays et des hommes allait en être changé. Ils se sont finalement dégonflés comme des baudruches. Il est apparu que ceux qui parlaient si fort étaient les fils de ceux qui appelaient à la répression.
Un souvenir m'a marqué. Un jour, dans une manif, les flics chargeaient non loin de là. On dépassa plusieurs voitures de luxe et la seule que les manifestants pensèrent à pousser au milieu de la rue, puis à brûler, fut une vieille 2 chevaux. La propriétaire ouvrit sa fenêtre et cria qu'elle était une salariée, qu'elle n'avait pas d'argent. Ils se moquèrent d'elle et y mirent le feu.
A vrai dire, je n'aime pas beaucoup les brasseurs d'idées. Les grandes théories, le socialisme, le communisme, je m'en moque. Je ne suis sensible qu'à une chose, l'injustice. Je me souviens d'un ouvrier de l'usine Sacilor, à Rombas, près de Metz , où je faisais un stage de six mois. Un jour, il m'avoua qu'il était communiste tant que le Parti restait dans l'opposition. Il pensait que le jour où le Parti serait au pouvoir, il ne les défendrait plus. Devenu instrument de l'Etat, il participerait alors à l'oppression de la classe ouvrière. Ce jour là , il déchirerait sa carte.
J'avais eu l'occasion de rencontrer l'injustice faite aux petits paysans dont le domaine ne dépasse pas quinze hectares. Le couple chez qui j'ai vécu, avait soixante ans pour la femme, soixante huit pour le mari. Ils arrivaient tout juste à joindre les deux bouts. J'avais proposé mon aide en échange de la nourriture et du logement. Déjà mon frère Armand avait travaillé pour eux. J'ai dû y rester trois mois. Pendant ce temps, ils purent prendre un peu de repos et allèrent à la mer. Heureusement pour eux, ils produisaient du cognac, mais les diverses taxes les prenaient à la gorge. Mieux vaut ne pas parler de la catastophe provoquée par la chute des cours.
Le travail n'était pas épuisant. Réveil à 5 heures, au boulot à 6, jusqu'à 18 heures, avec des prolongements jusqu'à 20 heures à cause des vaches et de la traite. Ce n'était pas la joie tous les jours. Sorti de là, la plupart du temps, je trainais. J'ai fait les vendanges comme tout un chacun , dans le Beaujolais. Très bien, merci!
J'ai été manoeuvre plus qu'à mon tour. Une fois, dans les Chantiers de la Seyne, un des boulots les plus difficiles, à cracher ses poumons dans les soutes des pétroliers en construction. Je me suis fait vendeur de pub par téléphone, une arnaque pour baba-cool.
Je n'ai jamais dépassé les frontières de l'hexagone, sauf pour l'Angleterre où m'avaient envoyé mes parents, et une fois en Allemagne où je me suis fait voler l'argent d'un voyage en Yougoslavie. J'ai toujours traîné du côté des mecs à la coule. Personne ne me cherchait et je n'embêtais personne, à part mes jours de cuite. Comme tout le monde j'ai fumé de l'herbe et du hachich, tâté une ou deux fois du LSD, jamais plus loin. J'ai connu beaucoup de camés aux drogues dures. Des consommateurs et des dealers. C'était leur affaire. Je ne m'en mêlais pas. Les gens dits normaux me pompaient l'air. Pas de vibrations avec eux. De la société, comme on dit, je ne connaissais que les flics. Je me situais dans un univers de marginaux . Notre ambition commune, arriver à nous en sortir financièrement, pour vivre notre marginalité dans le confort. Dormir dehors et manger quand il y a de l'argent, ca va un moment, mais à la fin, ça finit par porter au cerveau.
Les meilleurs moments que j'ai passé, c'est dans le Midi à faire des élaguages. L'ennui venait de mes copains, joyeux drilles, légèrement alcooliques sur les bords. De toutes façons, je ne déteignais pas dans le lot. Heureuse époque où le peu de fric servait à faire la fête autour de bonnes bouteilles chez Laurette, le restaurant sympa du coin. Il me semble que derrière moi il y a plus d'ennuis que de réalisations au souvenir agréable. J'avais développé au plus haut point l'art de faire penser que j'étais actif, alors que je ne faisais pas grand chose. Art difficile et complètement inutile.
Je pense que mon credo était semblable à celui de milliers de jeunes, baba cool ou casseurs. Ceux dont l'esprit ne s'encombre pas de grandes idéologies, ni de répondre à la question de savoir si Dieu et Allah ne font qu'une seule et même personne. Nous esseyions de survivre malgré une société qui nous opprimait ou nous aidait à mieux nous droguer pour nous neutraliser. De toutes façons, mon trip à moi, c'était l'alcool. J'étais entré carrément dans un délire alcoolo permanent. Le café du matin, c'était la pinte de bière. En même temps, je travaillai la maçonnerie avec des camarades sympa. C'était suicidaire.
Paris , Septembre 1979 .
J'ouvre les yeux après un sommeil profond. Tout autour de moi, du blanc. D'abord, je ne comprends pas et je tourne la tête, pour me rendre compte que je suis dans une très grande chambre où sont alignés des lits. Je regarde le pied du mien. Des tuyaux partent de ma jambe, reliés à des bouteilles pendues tête bêche à des espèces de trépieds. Les questions se pressent dans ma tête, explosant dans le brouillard : "Qu'est-ce que je fais là? Qui m'y a amené?"
La situation apparait sérieuse. Mais pas de cigarettes. Quelle guigne! Il ne reste plus qu'à attendre l'infirmière. Inutile de réfléchir, c'est le trou noir. Une heure, peut-être deux, passent. Enfin une infirmière pénètre dans la pièce et se dirige vers moi. Pour me faire prendre des médicaments et vérifier si mes tuyaux ne se sont pas débranchés. Elle m'apprend que je suis sous calmants et que j'ai eu un grave accident, dont elle ignore tout. Elle ne fume pas. La poisse!
Il me fallut attendre plusieurs jours pour apprendre ce qui m'était arrivé, grâce à la visite d'un camarade venu me voir à l'hôpital :
"Mon pauvre vieux! Comme on a eu peur! On a tous cru que tu allais y laisser ta peau. Si on avait su, on t'aurais accompagné. T'es parti complètement saoûl. Les autres ont dit que tu avais voulu monter sur le toit, où tu as chanté un moment. Ensuite ils ont entendu un grand bruit dans la cour de l'immeuble. Quand ils ont regardé par la fenêtre, ils ont entendu des râles en bas, au rez de chaussée. Tu te rends compte, cinq étages sans ascensceur et tu es encore de ce monde. T'as la baraka. Faut croire que t' es blindé! "
J'étais resté deux jours dans le coma. J'avais eu la chance de m'écraser sur une murette au premier étage avant de rebondir sur le sol. Ma jambe avait pris le choc. L'os de la hanche : du hâchis Parmentier. Pendant deux jours, les chirurgiens m'avaient retiré les esquilles d'os. Ce travail fini, ils avaient gardé les plus gros morceaux et leur avaient redonné plus ou moins une forme, le tout relié avec des lamelles d'acier, 21 vis pour tout maintenir et on avait refermé. Chapeau! Un caïd dans son métier, mon chirurgien! Un bras avait reçu une secousse, mais ce n'était rien à côté.
C'est comme cela que j'appris l'évènement. Mais je ne savais pas ce qui allait venir. Je ne me rendais pas réellement compte.
Cela faisait une semaine que j'étais dans cet hôpital à manger des médicaments toute la journée, à me faire piquer à coups de seringues dont la dimension m'épouvantait. Les jours s'allongeaient sans que l'on veuille m'apporter quelque chose de décent à boire. Mais au moins j'avais des cigarettes, ou du moins celles des autres.
Le sevrage était dur malgré tous les calmants. J'avais sans cesse le goût de la bière dans le palais. Eh , puis tant pis! Si l'on me refuse la moindre petite bière, j'irais en prendre une au troquet du coin. Connaissant le quartier , je savais qu'il y en avait trois en face de l'hôpital. Procédons par ordre. Premièrement appeler l'nfirmière pour me descendre jusqu'au café du coin. Assitôt dit, aussitôt fait. Sonnette : "Dring! Dring! Dring!"
Je tourne la tête vers mon voisin pour lui demander de sonner l'infirmière, car ma sonnette ne doit pas fonctionner. Le type sonne. Rien . Je lève les draps. Je ne me rends même pas compte que je suis tout nu. Je m'assieds sur le lit. Je pends les jambes hors de mon lit. J'arrache tous les tuyaux accrochés à ma jambe. J'entends vaguement crier mes voisin de lit. Je leur demande ce qui va se passer si je mets le pied par terre. L'un d'eux, tout couvert de bandages, comme s'il était passé sous une locomotive :
"D'après moi vous allez vous recasser la jambe et cette fois ci, ils vous la couperont peut-être! " - "Je vais marcher sur un pied, comme ça je ne me casserai rien."
Je me lève sur un pied. Je prends mon élan. Je fais un saut à cloche-pied. Toutes ces vis ont l'air de tenir. La porte s'ouvre soudain. Badaboum! Deux infirmières devant moi, attirées par les cris de mes voisins : "Vous êtes fou! Recouchez vous immédiatement! Où voulez-vous aller?"
Je me retrouve projeté dans le lit. A peine ais-je le temps de protester qu'elles me piquent avec la seringue à éléphants :
"Avec cela vous allez vous tenir tranquille! Si vous recommencez , on vous attachera. Si jamais vous tombiez, on serait obligé de tout recommencer et vous ne seriez pas près de sortir. Aussi tenez-vous tranquille!"
Que dire de ces jours sombres dans un univers aux murs blancs, dans des draps blancs aussi? A écouter les visiteurs qui parlaient bobos, conversaient avec le médecin, et les : "Portes-toi bien mon chéri!", sans signification dans un monde anonyme, d'enzymes qui lavent plus blanc que le blanc. Trois semaines, je suis resté dans cet hôpital ennemi. Pour changer le cours de mes journées, j'ai arraché le plâtre de mon bras. On me l'a remis. Heureusement, mon père m'a fait transporter dans un Centre de réadaptation sur la côte atlantique, au milieu des vagues de l'océan. Mes os se reconstituaient à une vitesse remarquable, me disait-on.
Donc, changement de décor. Un Centre les pieds dans l'eau, avec une piscine à l'eau de mer. En fait de réadaptation, je ne savais rien. Mon premier contact fut l'apparition d'un malabar qui m'apprit qu'il allait me réactiver les articulations. Il me coinça la jambe entre son épaule et son avant-bras et força pour obliger l'articulation du genou à jouer. Premier contact, mais combien douloureux. J'ai cru qu'il voulait me faire avaler mon bulletin de naissance. Au bout de quinze jours de ce régime, je me retrouvais sur une chaise roulante, progrès qui me permit de promener ma carcasse décharnée dans les couloirs et sur les trottoirs à l'extérieur. Je pouvais aller à la piscine. Lorsque je voyais les autres marcher normalement, moi qui n'y avais jamais fait attention, je trouvai cela beau. Je me jurais de faire le nécessaire pour que moi aussi, un jour, je ne sois pas différent des autres. A voir les gens bouger, je trouvais qu'il y avait un plaisir à regarder la parfaite harmonie d'un corps en mouvement. C'était maintenant que je m'en apercevais.
En attendant, je commençais par supprimer tous les calmants pour que ma volonté soit tendue vers le but fixé. En effet, j'étais trop diminué par les diverses drogues prescrites. Cela devait cesser. Pour une fois depuis deux mois, je devais faire un choix moi même.
Mamma mia! Je m'en suis aperçu. Dès le moment où les calmants ne firent plus d'effet, je naviguais dans un océan de douleur. Les plaintes sortaient toutes seules de ma caricature de corps. Le seul avantage est que je perdis le contact avec le temps qui passait.
Et on pousse, et on tord. On fait des noeuds. Dans les minutes de repos, entre kinés, on se demande quelle est la meilleure méthode. On discute d'un patron disciple des rééducations sans douleurs et qui obtient les mêmes excellents résultats. Puis on reprend la jambe du pauvre type et vlan, on les lui tord deux fois plus fort pour faire bonne mesure. Plus il crie, plus il est sûr que ça marche. Si le malade demande pourquoi on ne peut essayer la méthode indolore, le kiné répond simplement :
"Tu veux te rétablir, mon petit gars! Alors laisse nous faire! On va refaire de toi un homme, c'est notre métier".
Je n'ai pas précisé une chose. Je n'avais pas de couverture sociale. J'avais dédaigné me faire inscrire à l'Agence Nationale pour l'Emploi. Si je n'avais pas eu mon père pour payer, j'aurais été dans la purée la plus noire. Je joue à l'imbécile, allongé sur mon lit avec mon bidet pour faire pipi. Mon père est un honorable Professeur d'une non moins honorable Université. Quelque part, à un certain moment, nos chemins ont bifurqué. Ma chère maman-dragon, mon cher et respectable papa, votre bateau est toujours à flot, le mien a coulé avec celui de tous mes soul brothers .
Bref, c'est mon père qui a payé mes frais d'hospitalisation, une somme, l'équivalent par mois de ce ce qu'il gagnait. Cet effort là, il ne pouvait pas le poursuivre. Avec ma mère , il avait décidé de me rapatrier en Nouvelle Calédonie, dernier confetti de l'Empire, etc, etc. Ma mère est Mélanésienne, ce qui ne signifiait pas grand chose pour moi, qui avait toujours vécu en France. Deux séjours là bas m'avaient permis d'apercevoir les cocotiers et la mer bleue.
Donc le programme prévu : retour à Paris pendant quatre jours, puis départ par avion direction Tahiti, pour y rejoindre mon frère aîné. Séjour d'un mois au plus. Puis départ pour la Nouvelle Calédonie, dernière escale ou dernière chance. Dommage, moi qui commençai à m'habituer dans ce Centre, avec sa piscine de thalassothérapie, en faisant des oeillades aux vieilles dames pendant les exercices nautiques. Adieu les flots de l'Atlantique! Mais, grâce à la complaisance d'une amie, je partais avec la sécurité que le fonctionnement de mon corps n'avait pas été fondamentalement altéré, même s'il n'était pas beau à voir et si je n'avais pas encore marché. Mes problèmes étaient quotidiens et faits de ces petits riens que l'on accomplit chaque jour sans même s'en rendre compte. Je n'étais plus que l'ombre de moi même, une musculature inexistante et un corps rendu à un état de douleur permanente. Assis, couché, debout sur mes béquilles, la douleur ne me lâchait plus.
La grande question pour moi était ma rééducation. Je voulais marcher le plus vite possible. De n'importe quelle façon, mais marcher. Tout seul avec cette douleur qui me vrillait le corps, je ne me voyais pas moi même en rajouter plus encore. De toute façon, je n'avais pas les engins de torture nécessaires à portée de la main. Il fallait attendre Tahiti. Là bas , on verrait bien. Ma maman-dragon était là bas. Je crois que cette fois sa morale baisserait pavillon devant la douleur personnifiée, par moi, son fils. Ancien candidat normalien, ancien candidat à St Cyr, ancien candidat à l'ENA, ancien, ancien . . . dans sa tête, pas dans la mienne. Tragique méprise.
Le voyage fut pénible sans plus , à part les passages sur les tapis roulants . L'angoisse ! Paris-Los Angeles-Tahiti , en première classe , pour pouvoir me caser , en évitant de boire et de manger le plus possible pour éviter d'aller aux toilettes trop étroites pour ma jambe raide. Papeete, enfin! Doucement, doucement, on ne pousse pas les infirmes, s'il vous plait! Les voilà ou le voilà, selon le point de vue. Content de revoir mon grand frère et sa famille. Eternels babillages d'une mère inquiète pour son poussin. Un collier de coquillage pour la tradition. Je colle ma jambe raide dans la voiture et en route pour la maison. Je vais enfin pouvoir manger et nager dans la piscine de mon grand frère pour mieux me rééduquer. Si j'avais su tout le temps qu'il allait me falloir!
Je suis revenu dans le cocon protecteur de la famille. En plus, au milieu des hibiscus. Mais, pour les vahinés, je suis insolvable. Ce sera pour après ma renaissance . . . J'ai dû passer six mois au milieu des hibiscus en compagnie de ma petite maman-dragon. Il m'a semblé que notre problème, à elle et à nous, venait de ce qu'inconsciemment elle nous portait encore dans son ventre. Son désir de nous éviter tous les obstacles de la vie aboutit au résultat contraire. Son amour nous étouffa à un moment où nous voulions saisir la vie à pleine mains. Elle nous mangea la vie, à force de vouloir nous tenir loin de trop de chagrins. Elle fit de nous des marginaux de sa normalité.
Pendant mon séjour à Tahiti, mes parents réussirent à me payer une dizaine de séances d'un kinésithérapeute, adepte de la méthode douce. Elle se révéla tellement douce et longue que les résultats n'étaient guère visibles. Mais mon travail personnel dans la piscine me permit d'affermir ma jambe gauche et de claudiquer à la manière d'un canard hors de l'eau. Enfin , je marchais ! Je pouvais aller à Papeete avec une béquille. Le début de la reconquête de mon corps. Je me fichais de l'apparence de ma façon de marcher et de ce que les gens pouvaient en penser. Ce combat était le mien.
Toute cette histoire avait laissé mon père dans les difficultés. Il avait dû emprunter à des taux prohibitifs pour régler les frais, et je n'ose penser ce qui serait arrivé si j'avais été indigent. La médecine est peut-être la même pour tous, mais elle fonctionne à des tarifs de riches. Si la Sécu n'existait pas, on ramasserait les cadavres dans la rue. Le problème restant à mon père était celui de me caser. En fait il avait trouvé une solution. Le jour du retour au pays natal avait sonné. Avec ma jambe et mon bras raides, je n'en avais pas fini d'en baver. Mais je marchais. Là bas, on verrait bien.
Le retour au pays
Mai 1980 .
Aérodrome de la Tontouta, Nouméa. Cette fois j'arrivais en compagnie de la mother . Plus de grande gueule machiste, j'étais à l'état larvaire . A retaper.
Dans ce pays, mes parents avaient du répondant. Ce qui ne gâtait rien. Il faut expliquer et parler du destin particulier de ma petite maman. Elle est Mélanésienne, Kanak, de l'île de Lifou. Ma grand-mère était la fille aînée du chef du clan Wahnyamala, de Kejany , une des toutes principales familles traditionnelles du pays de Lössi. Lifou fait partie des Iles Loyalty, qui furent les premières touchées par la christianisation, par l'action de missionnaires anglais et d'évangélistes polynésiens venus des Iles Samoa et des Iles Cook. Leurs habitants étaient donc devenus lettrés dans leur langue, sachant l'anglais pour certains, et mieux préparés à collaborer avec le monde des blancs que les Kanak de la Grande Terre, l'île principale du Territoire. Les européens prisaient la main d'oeuvre venue des trois îles : Maré, Lifou, Ouvéa.
Le père de ma mère fut donc embauché par un blanc de Nouméa, Jules Calimbre, dont le père, soldat portuguais de l'Armée Impériale, avait dû rester dans l'Armée Royale à la Restauration, puis avait été désigné avec son corps pour occuper la Nouvelle Zélande, et enfin détourné sur la Nouvelle Calédonie où il s'était fait démobiliser pour s'installer comme boucher à la fondation de la ville, épousant la femme de chambre de l'épouse d'un des premiers Gouverneurs. Son fils aîné, formé en Australie, était devenu un des principaux employeurs de la Colonie, par l'entreprise d'aconnage et de chalandage qu'il avait fondée. Le seul fils de sa femme était mort en 1914-18, la veille de l'Armistice et le couple n'eut pas d'autres enfants.
Mon grand-père maternel vivait avec sa famille dans le groupe de bâtiments où son patron avait sa demeure. La femme de ce dernier s'est prise d'affection pour sa fille cadette et souvent la gardait pour lui tenir compagnie. Que se passa-t-il entre cette femme déjà âgée, impotente, au ventre couturé de cicatrices dues aux chirurgiens bouchers d'avant guerre, trahie par ses meilleures amies cherchant à coucher avec son mari? Elle dit un jour à mon père qu'elle n'avait jamais voulu s'intéresser à une blanche locale parce qu'à son expérience, ces dernières étaient toujours intéressées et qu'on ne trouvait de fidélité que chez les canaques. Elle éleva et finit par adopter ma mère, les soeurs et le frère de celle ci bénéficiant de la même atmosphère et ainsi d'une éducation à l'européenne, au sens strict du mot, mais sans être séparés de leurs vrais parents. Ma mère, son frère et ses soeurs furent envoyés à l'école communale, ce qui était une première pour des enfants mélanésiens.
Mr Calimbre , on l'appelait le Patron et sa femme Mad. Je n'en ai pas de souvenirs, j'étais trop petit. Il avait connu la dernière révolte kanak, celle de 1917. A l'époque de l'adoption de ma mère, les Kanak étaient parqués dans des Réserves ou dans des quartiers réservés qu'ils devaient rejoindre, en ville, le soir, sur un coup de canon. Leur libération commencera, en 1945, par la suppression du travail forcé par le Gouvernement du Général de Gaulle. Mr Calimbre était un homme comme il y en avait peu dans ce pays où les colons auraient bien voulu voir tous les Kanak crever de maladie. A sa mort , il légua tous ses biens à ma mère, qui se battit comme une lionne pour échapper à la rapacité des hommes d'affaires prêts à la dépouiller. Voilà pour ma maman-dragon. Mais il y aurait tellement à en dire, et ce serait à elle de le faire.
Mon père est d'une famille de médecins, Officiers de Santé pour le Roy de père en fils à Chézy sur Marne, dans la même maison, pendant quatre siècles. D'ascendance franque et au milieu de ce qui sera le berceau historique de la France. Ce fils de Professeur à la Faculté de Médecine de Lyon et d'une mère lyonnaise, fille et nièce de Professeurs de Faculté de Médecine, mais d'une famille à la fois internationale (Rhénanie, Angleterre) et de Haute Marne, rompt, comme ses frères, la tradition familiale, et devient l'élève du Pasteur Maurice Leenhardt qui l'introduit à l'ethnologie du Pacifique Sud. Son maître, Professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, où mon père enseigne aujourd'hui encore, avait fondé au début du siècle la Mission Protestante de Do Neva, à Houaïlou, où sera lancé le premier travail de formation de cadres de la société mélanésienne, repris plus tard à Canala par le R. P. Luneau.
Grâce à Maurice Leenhardt, mon père fut envoyé en Nouvelle Calédonie, à vingt et un ans, dans le cadre de ce qui deviendra l'ORSTOM. On peut dire qu'il tomba amoureux de l'Océanie et du peuple mélanésien. Il travailla neuf ans de suite en Nouvelle Calédonie et put y aider des Kanak victimes d'injustices par trop flagrantes. De diverses façons, il facilita les choses pour que certaines tribus puissent récupérer leurs anciennes terres, et il s'aida lui même en épousant ma mère. Leur couple dure, ils vieillissent ensemble, mais eurent assez d'enfants pour troubler leur quiétude. Nous sommes trois frères, et pour troubler, on troubla.
Mon père eut dans ce pays une influence politique certaine, à l'arrière-plan et d'autant plus efficace, pour l'amélioration de la condition du peuple kanak. Il était, et reste, toujours prêt à soutenir ce peuple qu'il aime. Même si, depuis, beaucoup l'ont renié. Puis il devint Professeur en France, tout d'abord à la Sorbonne, puis au Museum National d'Histoire Naturelle, et Directeur du Laboratoire d'Ethnologie au Musée de l'Homme. Dans sa carrière, il a atteint le sommet, ayant tout réussi à force de ténacité, épaulé par sa femme. Là où cela a décroché, c'est dans la descendance.
Le résultat le plus évident du désastre était pour le moment moi même, afflublé de deux béquilles, avec mon allure de canard boiteux. Arrivée à la maison d'aspect cossu. De l'autre côté de la rue, le voisin, Monsieur le Gouverneur, devenu Monsieur le Haut Commissaire . On dit que ça fait plus démocratique.
Nouméa est une ville blanche inodore, insipide, coupée de longues avenues tirées au cordeau. Elle pue les attrape-gogos, pièges pour vous soutirer de l'argent. Même pas un boxon. Pas une prostituée sur le trottoir. Un cinéma porno pour faire classe. Relais touristique pour riches qui aiment aller en vacances pour s'ennuyer. Sans oublier le Casino du député de droite du Territoire. Bref une ville de blancs dont la moitié sont des Z'oreilles , fonctionnaires d'Etat, venus vivre sur le dos des contribuables français grâce à l'indexation de leurs salaires. Tous ces gens, parvenus temporaires et par procuration, s'amusent à se considérer comme faisant partie de la classe privilégiée.
J'ai fini par laisser les béquilles et je marche comme un grand. Mes jambes sont aussi maigres que des baguettes de tambour. Le pire est quand je montre mes biceps à la plage. Les gens ont l'impression de voir un pays sous-développé. Pas de pitié dans les yeux, mais une question innocente : "Pourquoi la police laisse-t-elle traîner de telles horreurs sur la plage?" De toute façon, même si parfois je suis à cran, je ne dis rien. Je n'ai pas envie, en plus, de me faire démolir le portrait. Je suis trop faible. Déjà, à Tahiti, je n'arrivais pas à revenir sur la plage dès que les vagues étaient fortes.
Ballades en ville, fumer cigarettes sur cigarettes, douleurs toujours présentes, bains à la plage. Les jours se ressemblaient tous. Mais le pied s'affermissait et j'attaquais des exercices d'assouplissement. Le genou commence lentement à s'assouplir et le ciel est bleu. Je peux voir les cocotiers et je relis "Les Hauts de Hurlevent". J'ai envie de me couper le bras que je n'arrive pas à plier. Il me faut me concentrer pour m'améliorer.
Branle bas de combat, mon père arrive. On va le chercher à l'aéroport à Tontouta. Retour au bercail. Le conseil de famille se réunit. Le verdict tombe. Il est décidé que je l'accompagnerai dans sa tournée dans les tribus et que je séjournerai dans l'une d'elles. Pour le moment, il s'agite dans la capitale en toc et la routine continue. De toutes façons, je m'en moque, je ne sais même pas à quoi ressemble une tribu. Je suis aussi ignorant qu'un Caldoche. De tout coeur, je suis avec les Kanak pour leur libération, mais à un autre niveau, je ne suis pas concerné. Si je me sens opprimé, c'est pas par les colons, entre nous facteur complètement dépassé, mais sur un plan intellectuel, par la société globale. Je suis un marginal-écolo, un hors circuit. Si je critique un système, ce n'est pas pour en rebâtir un autre. Ce que je cherche, c'est être un homme libre, mais cela, avant tout, dans ma tête à moi.
Carte de la Nouvelle Calédonie et des Iles Loyalty
14 Décembre 1980 .
Départ pour le grand voyage. Un aller sans retour. On s'arrêtera d'abord à la tribu de Karaji, commune de Poya, rendre visite au chef Ménon Nékiriai, grand chef administratif des sept tribus de Poya. Si vous aimez les moustiques, allez dans ce pays! Vous y trouverez la huitième plaie d'Egypte : des nuages de moustiques. On dit dans le pays qu'ils ont même réussi à tuer des poulets. Alors pensez donc, un grabataire comme moi, ils ont failli en faire de la confiture. Je marchais , oui , mais je n'arrivais pas à me plier en deux, difficilement à plier le genou. Heureusement, j'avais un manou que j'utilisais comme un fouet-gourdin. Même les anti-moustiques n'arrivaient pas à calmer l'ardeur de ces draculas en miniature. Le voyage commençait bien.
A part ça, le vieux chef était charmant. Sympa et tout. Parlant de ses rapports avec les colons, avec l'administration. Aimables propos qui ne m'avaient pas particulièrement concernés. La seule chose qui m'avait intéressé, c'est de voir mon père présenter une offrande lors de notre entrée chez le maître de céans. Pour cela, il avait posé un tissu replié sur la table, deux ou trois paquets de cigarettes, mille francs sur les cigarettes. Aussitôt le silence s'était établi autour de lui. Il avait accompagné ce geste matériel d'un petit discours pour se présenter, lui, déjà connu, et moi, son fils. En réponse, un discours de remerciement et de reconnaissance mutuelle. Le vieux rappela que l'importance du geste n'était que secondaire, qu'une boîte d'allumettes aurait suffi, et continua sur sa lancée. Le discours est en général à la hauteur de celui qui le fait. Si c'est un penseur, ce discours sera long et plein de signification. L'orateur est respecté en Océanie où le temps n'est pas divisé en quarts d'heures à portée économique, mais traité en tant que durée. Le discours est apprécié comme un moment privilégié et les talents de l'orateur sont soulignés par de régulières et bruyantes approbations. Et il n'est pas là question de discours politique, mais seulement de ce qui touche à l'expression culturelle kanak.
La discussion présente porte sur la superficie de la Réserve. Le vieux rappelle comment il a obtenu un terrain in extremis, avec conditions de mise en valeur, et s'y est installé avec sa famille pour empêcher les pouvoirs publics de le reprendre. Tout autour, les colons. Tout le long de la route, j'avais vu des barbelés qui n'en finissaient pas. A Karaji, j'avais constaté le peu de terres de la tribu. Autour, le domaine du Big bwana : l'homme blanc.
Premier contact avec la réalité kanak. Désagréments avec les moustiques. Mais toujours pas concerné. Difficile d'échapper à vingt ans de société de consommation. A force de flash publicitaires, on avait laminé en moi la conscience d'appartenir au peuple kanak. Comme diraient certains qui oublient de se regarder eux mêmes en face, j'avais la démarche caractéristique des fils de petit-bourgeois.
On repart enfin, après que le vieux grand chef ait remercié, par un geste en retour, avec un tissu et cinq cent francs, puisqu'il y a obligatoirement un retour proportionnel à l'estime que l'on porte au visiteur. Direction la commune de Voh, à quatre vingt kilomètres de là , tribu de Oundjo. Ma nouvelle résidence. Pas de question, pas de problèmes . Située au milieu des palétuviers, elle est formée par quatorze clans et compte un peu plus de trois cent personnes. Traversée par la route territoriale n°1, dite RT 1, elle est collée au rivage, dans un coin d'une Réserve comprenant 340 hectares dont seulement 4 ha de cultivables , cernée de collines sèches à niaoulis et à gaiacs. Une étroite bande de terre permet de construire de nouvelles maisons en direction de Voh. L'eau potable venait d'une source située dans la Réserve, mais qui venait d'être polluée par des travaux miniers européens réalisés en amont immédiat. Le soir, les murs étaient noirs de moustiques. Heureusement pour les Oundjo , ils étaient pêcheurs, le poisson était abondant, ce qui leur assurait un revenu modeste et régulier.
Les clans qui composaient la tribu avaient été chassés de leurs terres égrenées tout au long de la côte. Ils avaient trouvé, en 1920, en suivant les liens entre les clans, ce dernier refuge. En 1968, un colon nommé Martin avait réussi à faire avancer ses barrières à deux kilomètres à l'intérieur de la Réserve, volant ainsi encore de la terre. Les Gendarmes , me direz vous! A une certaine époque, les Gendarmes ne prenaient même pas en considération les plaintes des Kanak. L'autre voisin, en direction du sud, vers Koné, s'appelait la Société Ballande, grande maison de commerce de la place de Nouméa et ayant son siège central à Bordeaux, possédant 15.000 hectares de terres dans toute la Nouvelle Calédonie.
Voilà le décor posé. L'endroit où mon père avait décidé de me laisser. Tout était arrangé pour mon logement dans la tribu. J'habiterai une maison en dur, neuve, confortable, dominant la tribu, chez un vieux Kanak sympa que j'avais rencontré à Nouméa, alors que mon père préparait son plan. André Wabealo habitait et travaillait à Nouméa avec sa famille. Je vivrais donc avec son frère Michel, veuf sans enfants et perclus de rhumatismes, ce qui lui donnait une démarche un peu semblable à la mienne. En fait j'allais trouver une nouvelle famille dans cette nouvelle maison. Une famille qui me soutiendrait tout le long de la route qui m'attendait. Pourtant mon père me laissait là avec un handicap dont je ne me rendais pas compte, qui allait compter dans l'avenir et entrainer en partie mon engagement politique.
Mon grand-père adoptif, Jules Calimbre , s'était occupé de transport de minerai de nickel dans la région, s'installant avant 1900 sur une île du nom de Koniène, à l'embouchure de la rivière de Pouembout, au sud de Koné. Cette île appartenait à l'origine aux clans Wabealo et Vujo, auprès desquels Mr Calimbre établit ses installations. Après la révolte de 1917, dans le mouvement de " cantonnement " des tribus de la côte, Jules Calimbre laissa faire l'expulsion administrative et forcée des habitants de l'île, les Wabealo allant à Oundjo et les Vujo à Nèpu, sur la côte nord de Poya. Depuis, la situation n'avait pas bougé, malgré diverses démarches entreprises par mon père pour empêcher les Européens de Pouembout, dont la municipalité, de reprendre la location domaniale de l'île à ma mère qui en avait hérité, location finalement réduite à une surface de 4 hectares, et pour obtenir que les Mélanésiens puissent se réinstaller dans l'île, à l'emplacement de leur ancien village.
Ces derniers faisaient eux aussi des démarches dans le même sens, auxquelles l'administration répondait par une contre-vérité, affirmant que la location était toujours au nom de ma mère, alors qu'on la lui avait enlevé par mesure de représailles politiques, depuis plusieurs années, d'abord partiellement, plus tard complètement. Mais cela pouvait créer une certaine méfiance vis à vis de moi. Au surplus , je ne suis pas le genre de métis qui porte sur le noir. Chez moi, ça serait plutôt le blanc sans bronzage, d'autant plus que ces derniers mois, je n'avais pas eu tellement l'occasion de me bronzer sur la plage, ne pouvant me lever seul si j'étais couché à terre .
Arrivé à la tribu, le vieux Michel nous attendait dans la maison de son frère. Un coup de café , mon père et lui discutent un peu. Je suis dans les vapes. Depuis un jour que je suis assis, ma jambe me fait mal. Naturellement, le geste de reconnaissance mutuelle avait été fait. Mon père et Michel décident d'aller voir le grand chef Bome Fouang, responsable des huit tribus de Voh. Heureusement, le vieux chef habite Oundjo. Geste coutumier d'usage, discours réciproques. Puis on passe au café et pain beurré. Ils évoquent les souvenirs. Plus ça va, plus je me décompose. Je n'arrête pas de me battre avec les moustiques. On dit que c'est depuis que la route a été tracée à travers le marécage qu'il y a tant de moustiques. Ce furent là mes premiers contacts avec Oundjo. Mon père s'en alla et me laissa avec les vieux. J'étais assuré d'avoir assez d'argent pour mon tabac et j'avais un toit, le principal. Mais pourquoi me laisser au milieu des moustiques!
Les premiers temps furent de mutuelle observation. J'avais fait un tour de la tribu avec mes deux béquilles, mais je ne pouvais marcher longtemps. Une façon à moi de dire : "Attention, infirme!". Peu à peu, je m'habituais au vieux Michel Wabealo. Je lui racontais les étoiles, l'univers, les trous noirs, Einstein, les religions boudhistes, hindouistes, musulmanes. On passait ainsi le peu de temps pour parler que me laissait la difficulté de la position assise. Il fallait être un peu fou pour parler d'Einstein et de la relativité à un vieux Kanak. D'autant que, comme je m'en aperçus plus tard, il connaissait celà depuis longtemps, même s'il l'expliquait différemment. Au début, il m'écoutait sans parler, respectueux du Blanc et de sa science infuse. Car pour eux, j'étais blanc. Je me demande si, derrière la facade de respect, il n'y avait pas de la condescendance pour ce jeune qui lui en mettait plein la vue de son savoir européen, qui parlait de télékinésie, télépathie, à eux qui pratiquaient tout cela depuis la nuit des temps.
Lorsque j'étais fatigué, j'allais m'allonger. Le vieux partait rejoindre ses collègues à la tribu. Je ne serais pas étonné s'il allait répéter tout ce dont j'avais parlé et qu'ensemble ils se soient émerveillés de constater que les blancs connaissaient aussi ces pouvoirs, qu'ils avaient pourtant remplacé par des machines. Ce vieux là ne s'étonnait jamais. Sans doute avait-il raison. Je ne m'étais pas aperçu que j'entrais dans un monde nouveau pour moi. Il faudrait bien du temps encore avant que ne se déchire le voile de supériorité qui me bouchait la vue.
Injustice
Avec le vieux Michel, j'appris la Nouvelle Calédonie. Il avait été chassé à douze ans de sa terre, devenue station d'élevage de la Maison Ballande. Réfugié déjà de l'ilôt Koniène, il fut de nouveau expulsé par des colons à cheval qui poussaient leur bétail dans les champs d'ignames des Kanak. Tout ce que sa famille récupéra fut la poussière sous leurs pieds nus. Derrière eux, leurs cases brûlaient.
Que pouvaient-ils faire d'autre que de fuir pour tenter de survivre? La colonisation avait liquidé depuis longtemps plus du tiers de la population kanak. Des chefs s'étaient pendus de désespoir , des familles s'étaient laissé mourir de faim, ne pouvant se résoudre à abandonner leurs terres. La maladie et les répressions militaires avaient fait le reste.
Dès lors, l'enfant vécut à Oundjo, où il n'y avait que du rocher et des palétuviers. Pas de quoi nourrir la moindre tête de bétail. Heureusement, les colons n'élevaient pas de chèvres, sinon ils auraient délogé les Kanak même de ce coin, ou achevé le massacre par militaires interposé. Braves colons, lâchés à la curée d'un peuple sans défense!
Quand le vieux Michel me racontait ce passé vécu par lui, j'étais saisi d'un sentiment de honte et de colère. Tristesse d'avoir eu une part, même indirecte, au sort qui lui avait été fait. Je n'oubliais pas l'île de Koniène et ma confusion personnelle augmentait lorsque mon interlocuteur parlait de l'abondance en poisson des eaux entourant l'île. Les sanglots sourdaient dans sa voix. Les gens n'avaient rien oublié : leurs terres de clans, les cocotiers plantés autrefois, la courbe des "creeks" et la douceur des vallons. La tradition orale avait tout conservé. Sur la carte IGN de la Nouvelle Calédonie, le peuple pouvait plaquer la carte du pays kanak.
J'appris tout cela par bribes et ma conscience en fut peu à peu imprégnée. Je déteste l'injustice. Je ne comprenais pas que les tribus ne bougent pas pour exiger réparation, ne fut-ce que partielle. Il y avait certes une évolution, le droit de vote obtenu, la participation électorale, des partis politiques kanak. Mais quelque part quelque chose clochait, puisque cette vie politique à laquelle participait les Kanak ne faisait que s'accommoder de cette injustice dont le monde des Blancs se refusait à parler, mais qu'il renforçait d'année en année. Mon indignation venait des vingt ans que j'avais passé en France, protégé par la position sociale de mes parents d'abord, par ma carrure et ma grande gueule plus tard. Alors, arriver ici à Oundjo et trouver cela, je ne comprenais pas.
J'étais bien conscient de ce que la France avait, depuis longtemps, mis de côté les principes d'égalité et de fraternité pour s'emparer par la force de nations libres, assumant des répressions drastiques au Cameroun, à Madagascar, où l'on estimait les victimes à près de 30.000 morts. Ce qui n'empêchait pas d'enseigner aux survivants les principes sacrés de la République.
Pour l'instant, je n'en étais pas à m'engager dans quoi que ce soit. La station assise me faisait souffrir. Je passais le plus clair de mon temps allongé. Néanmoins, j'avais commencé à faire de la marche par étapes. J'ai commencé par un kilomètre. Au retour, état lamentable, je suis resté six jours couché. La fois suivante, j'ai attaqué les cinq kilomètres, retour à l'état de loque, quatre jours au lit. La fois suivante, je suis parti à Koné, à douze kilomètres de là, puis je suis rentré à pied : résultat, une semaine K.O.. Pendant tout ce temps, j'avais commencé des bains de mer pour me permettre de faire des mouvements et améliorer ma coordination musculaire. Les gosses de la tribu, à chaque fois qu'il me voyaient passer, riaient et parlaient du Blanc qui avait l'air d'un fou. Cela, ils me l'avouèrent plus tard. J'étais donc le Blanc boiteux et dingue.
De temps en temps, je me rendais à Nouméa en car, pour changer d'air et essayer de recharger mes accus dans ce pâle succédané de mon milieu naturel : la ville. Là j'allais chercher l'argent envoyé par mes parents, ce qui me permettait de rester quelques jours à Nouméa. Puis je m'en retournais. Les rares contacts que je pouvais prendre dans le milieu politique kanak, ou dans la part de ma famille originaire de Lifou, me permettaient de mieux cerner le visage politique du pays et son histoire récente. J'appris ainsi que l'Union Progressiste Mélanésienne, UPM, avait lancé il y a quelques années des actions de revendication des terres, accompagnées d'occupations sur le terrain. L'une de ces actions se passa à la tribu d'Amoa, sur la propriété d'un colon nommé Devillers. A l'époque, les Gendarmes Mobiles intervinrent en force. Pénétrant dans la tribu, ils en frappèrent violemment les habitants à coups de matraques. Ils les firent s'allonger par terre, le visage contre le sol, et les piétinèrent. Sur les lieux de l'occupation , une ronde d'hélicoptères en rase-mottes avait fait fuir tout le monde. Malgré tout le cinéma de la répression, Devillers était parti. Les occupations de terres commençaient à s'étendre. L'autorité se devait de réagir. Le choix était entre passer à une phase de répression plus dure ou négocier. La solution de la négociation prévalut et on échangea la neutralité de l'UPM sur les terres contre l'acceptation d'un projet qui lui tenait à coeur, le FADIL, Fonds d'Aide au Développement de l'Intérieur et des Iles. Cet organisme permettait aux Mélanésiens d'avoir accès au crédit, ce qui leur était jusqu'alors difficile, puisque leurs Réserves étaient, quoique exigües, incessibles et inaliénables, ce qui entrainait l'impossibilité de saisir aucun immeuble à l'intérieur de ces Réserves. Cette règle avait permis de sauver ce qui pouvait l'être du peuple kanak. Le FADIL fournissait donc une garantie pour des emprunts auprès de sociétés de crédit, dans le cadre de projets de mise en valeur de terres ou pour la création d'entreprises. Il prétendait assurer les premiers pas des Kanak dans l'économie marchande.
Il ne s'agissait pas de financer de grosses entreprises, mais de petits Groupements d'intérêt économiques, dont l'échelle était calculée de façon à leur assurer une fonction stable d'appoint au marché local. Rien qui puisse mettre en danger la prépondérance de la Caldochie blanche. Il est vrai que les Caldoches mènent une propagande constante et opiniâtre dans le but de persuader le monde entier que les Kanak sont des paresseux, des incapables, des saoûlographes et des individus intellectuellement inférieurs aux Blancs. A l'époque où le Gouvernement du Tripartisme avait accordé le droit de vote aux Kanak, ces pauvres Caldoches avaient cru que leur monde s'effondrait. Du jour au lendemain, ils avaient vu ceux qu'ils traitaient de singes, devenant majoritaires électoralement, contrôler, au travers des leaders de l'Union Calédonienne, les organismes distributeurs de subventions. Il fallait passer désormais par eux pour obtenir quoi que ce soit. Ce fut la grande époque de l'Union Calédonienne, Parti unique des Kanak et des Blancs. Heureusement, les " singes " avaient choisi des Blanc pour les aider à obtenir leur libération. Mais ces Blanc ne pensèrent généralement qu'à eux mêmes, et se retrouvent aujourd'hui au RPCR. L'alerte fut chaude et la leçon n'a pas été perdue par les Caldoches. Les Kanak étant légèrement majoritaires, ils décidèrent d'inverser définitivement le rapport de forces.
"Il faut faire du Blanc, faire venir des gens de France, leur ouvrir les crédits nécessaires, à bas taux d'intérêt, pour leur installation dans le pays. Nous devons absolument minoriser les Kanak, autrement nous sommes fichus. Il faut les empêcher d'acquérir le moindre pouvoir économique, faire en sorte de les exclure des écoles au moindre prétexte, ou en faussant leurs notes. Pas de bacheliers ou de licenciés kanak, ou ceux qui le seront devront être à notre botte" . Ce genre de discours pouvait être entendu dans les salons de la Caldochie aisée de Nouméa. Principalement dans la bouche de son principal défenseur, Roger Laroque, Maire de Nouméa et Président Directeur Général local de la Maison Ballande. La Caldochie se préparait à une sale guerre. La marginalisation de tout un peuple , obligé de se replier dans un ghetto économique et culturel. Toute la Caldochie et les profiteurs du 5,5 allaient se mettre à empêcher les Kanak d'accéder, par la connaissance ou la technique, à quelque promotion sociale ou économique que ce soit.
On allait tenter de créer, au bénéfice des étrangers au pays, l'image du Kanak brutal, alcoolique, arriéré . On allait décourager tout contact avec les nouveaux venus et bien leur faire comprendre que ce qu'ils obtenaient, c'est qu'on l'enlevait aux Kanak, qui devenaient de ce fait leurs ennemis naturels. Il fallait créer les conditions de l'arrivée du jour béni où l'on reprendrait les rênes. Ce jour là, on supprimerait les Réserves , dernier rempart des Kanak. Ce serait l'intégration obligatoire. Les Réserves transformées en propriétés privées, à la merci de la moindre dette, de la moindre signature extorquée ou fausse . Ils ne seraient plus que des citoyens de seconde zone vivant dans des bidonvilles, des déchets à la botte de la Caldochie triomphante, sans que formellement les principes républicais aient été violés.
" Pourquoi y a-t-il si peu de salariés kanak?" - "C'est le résultat de leur habitude de quitter le travail à la moindre cérémonie à la tribu." - "Et qu'en est-il du racisme à l'école?" - "C'est une plaisanterie. Regardez tous les enfants kanak dans les écoles primaires. S'il y en a de moins en moins au fur et à mesure que monte le niveau des classes, c'est qu'ils sont paresseux et non parce que tout est fait pour les éliminer en douceur. D'ailleurs ils sont évidemment culturellement inadaptés."
Mais on ne dit pas que les enseignants obtiennent des facilités de crédit dans certaines maisons de la place, que leur vie sociale se déroule dans le milieu le plus hostile à la promotion mélanésienne et que dès leur arrivée on leur fait la leçon :
"Après tout , nos compatriotes locaux doivent sûrement avoir raison, ils les connaissent, les Kanak! "
Mais oui, les Kanak sont heureux, ce sont de grands enfants. Ils sont bien, là bas, dans leurs tribus, curiosités pour ethnologues! Oui, mais l'action de l'UPM dans la vallée d'Amoa avait obligé Devillers à partir. Son domaine avait été racheté par le Territoire et affecté à la tribu en agrandissement de Réserve . Il arrivait parfois que le vernis craque. Alors, on cédait, à petits pas.
Cette histoire m'avait révélé l'existence d'une Caisse Territoriale de Rachat des Terres qui existait depuis les temps de l'Union Calédonienne. On ne peut pas dire qu'elle ait beaucoup servie. Il est même arrivé que certaines terres revendiquées par les tribus se retrouvent devenues propriété privée d'un Conseiller territorial européen Union Calédonienne, comme à Poya. La lutte du peuple kanak pour sa libération, oui! Mais les mentalités, chez certains indépendantistes blancs, n'avaient pas évolué.
Dans les discussions avec les vieux d'Oundjo, puisque maintenant je connaissais tout le monde, on en était arrivé à parler de l'ilôt Koniène. Il n'était pas question pour moi de renier en quoi que ce soit le vieux Calimbre. Je regrettais évidemment l'expulsion du clan Wabealo. Mais s'il fallait bouger, c'était à eux de le faire. Je ne m'imaginais pas m'attaquant à ma mère. Je connaissais son attachement affectif à cette île où elle avait vécu des jours de paisible bonheur avec ses parents adoptifs. Mais il s'agit d'un acte de justice et elle comprendra sûrement. Je ne me vois pas abandonner des gens qui m'ont accueilli avec tant de gentillesse, qui rient avec moi, si je progresse, qui sont tristes lorsque la douleur me terrasse.
"Dis moi, vieux! Tu sais que l'île n'appartient pas à ma mère. Que c'est une simple location. Koniène appartient au Territoire. Si ma mère se retirait de la location, il faudrait vous, les Wabealo, faire la demande pour reprendre la terre. Si on se débrouille bien, on finira par avoir gain de cause." - "Mais René, que vas dire Madame? Nous on n'a jamais eu d'histoire avec elle. Si elle est d'accord, alors ça va. Mais on ne sait pas écrire les lettres pour les bureaux. C'est bien si c'est toi qui fait la lettre et on signera." - "O. K. .Je vais écrire à ma mère et lui expliquer la situation. Je pense qu'elle comprendra. Après, on fera la lettre pour l'administration et on enverra un exemplaire au Journal de Nouméa. Comme cela, ce sera public et ils seront obligés de nous répondre."
En réalité, à la tribu, des tas de gens étaient capables de faire la lettre. C'était un moyen pour m'engager. Sur la lancée, je me mis à parler des possibilités de l'île au point de vue aquaculture, en particulier élevage d'huîtres.
J'étais en plein délire verbal. Le vieux me rappela à l'ordre : "René, tu sais, il y a trop de Blancs qui nous ont raconté des histoires. Nous, on veut pas de promesses, on veut voir avec nos yeux. Les paroles, c'est comme les vagues. Ca vient et ça se retire."
Il me raconta alors l'histoire du vol des terres en Nouvelle Calédonie. Tout cela devant la théière brûlante et pleine. A l'horizon, le soleil se couchait sur les récifs :
"Il y a longtemps, longtemps, longtemps . . . un bateau arriva en vue de la tribu. Une grande pirogue telle qu'on n'en avait jamais vue, avec de grandes ailes d'oiseaux blancs. Il mouilla en face de la tribu, replia ses ailes et resta là jusqu'au lendemain. Au matin, une petite pirogue sortit du ventre de la grande pirogue. Au fur et à mesure qu'elle approchait, on vit que les hommes à l'intérieur étaient blancs. On pensa que c'était nos morts, nos vieux d'avant qui étaient revenus nous visiter, comme cela était déjà arrivé. Quand ces hommes arrivèrent sur la plage, ils tenaient un gros paquet couvert de signes. Ils nous dirent que c'était la parole d'un dieu venu pour nous sauver. Ils parlèrent, parlèrent, parlèrent, puis ils demandèrent que nous contruisions une grande case pour abriter la parole de ce dieu. Alors on travailla, on travailla, sans manger et sans boire, jusqu'à ce que la grande case soit finie. Ils nous dirent d'entrer pour y mieux écouter la parole de dieu, et ils parlèrent, parlèrent. Cela dura des jours et des jours. Enfin , un matin, ils s'arrêtèrent et dirent qu'on avait trouvé la vérité. Ils nous dirent de sortir. Le soleil était haut alors et nous nous aperçumes que nous étions enfermés. Pendant que nous écoutions la parole de Dieu, les marins avaient construit de grandes barrières avec des lianes brillantes. Toute la grande case était entourée. Alors ceux qui nous avaient parlé pendant des jours et des jours nous expliquèrent que les terres derrière les barrières n'étaient plus nôtres. Nous n'aurions plus que la terre autour de la grande case qui contenait la parole de Dieu ."
Après ce discours, je n'avais plus qu'à bien me tenir et faire la preuve qu'au contraire d'autres, j'agissais. Ce qui, dans mon état, était une gageure. L'action que j'entreprenais ne correspondait à aucun but politique. Elle partait simplement d'une bonne intention. Au bout de quinze jours, nous avions tous les éléments en mains. Ma mère avait donné son accord. Elle était prête a envoyer une lettre à l'administration pour appuyer la demande du clan Wabealo. Nous fîmes donc la lettre en vue de l'attribution de Koniène, et pour avoir plus de poids, on sollicita les signatures de tous les membres du Conseil des Anciens. Ce fut la première réunion de revendication des terres à laquelle j'assistais et ça ne devait pas être la dernière. Tous les clans de Oundjo reconnaissaient le clan Wabealo comme maître de la terre sur l'ilôt Koniène. Il n'y eut pas de problème pour obtenir les signatures du Conseil des Anciens, ni celle du Grand Chef. Un fois cela fait, la conversation dérapa sur les terres claniques de chacun. Tous en avaient été chassés , tous en parlaient avec résignation, émotion ou colère. En fait personne ne croyait à la récupération de cette terre, persuadé que les Blancs feraient tout pour l'éviter. J'étais le seul à croire à l'efficacité de la démarche. Et je conserverais longtemps cette naïveté, avant de me rendre compte de jusqu'où, et par quels moyens, la volonté des colons blancs pouvait primer.
28 Mars 1981 .
On a envoyé la lettre à l'administration. Le Journal en avait parlé. J'avais été voir moi même le directeur qui m'avait fait subir un véritable interrogatoire policier. On a bon espoir. Le Président de la Caisse de rachat des terres est un canaque RPCR, qui a des liens coutumiers avec le clan Wabealo. Il va peut-être intervenir. J'y croyais. J'oubliais simplement l'état colonial qui régnait, et ce que pouvait être l'administration et la justice coloniales. Le Maire de Pouembout avait fait une demande parallèle pour l'établissement sur l'île d'un Centre touristique. Dans un endroit bourré de moustiques! Renseignement pris, le projet était celui d'un centre de nudistes . . . Naturellement cette demande bloquait tout et le clan Wabealo était prié de l'accepter. En même temps le Service du Domaine avait retiré unilatéralement à ma mère la location de ce qui lui restait de l'île. Je n'ai pas encore oublié par quels moyens ridicules on s'est opposé à rendre aux Kanak une superficie de 75 hectares.
Un combat
Réunion à la maison commune de toute la tribu d'Oundjo. Ici , on est UPM. Le responsable est Milo Téin . But de la réunion, faire le bilan des démarches effectuées et de leurs résultats. Je suis chargé de présenter le constat d'échec, de décrire le mur de mauvaise volonté auquel on s'est heurté. Je n'ai pas de quoi être fier. La réunion est houleuse. L'indignation est à son comble. Le responsable de l'UPM rappelle les actions de son parti pour le retour des terres :
"La terre est nôtre. Partout elle porte la trace de nos vieux. Les cocotiers, le dessin des baies, les rochers, la montagne, tout cela a une histoire. Tout cela porte un mort. Que ce soit le pays Aekè, Païci, Ajië, Xaracü, toute la terre de Nouvelle Calédonie appartient à des clans". Pris par sa verve, il poursuivit en langue Aekè. Tous semblaient l'approuver bruyamment. Soudain , il se tourna vers moi :
"Tu vois, René, chez vous les Blancs, la terre vous vous en servez pour lui arracher son sang. Ce n'est qu'un moyen de gagner de l'argent. Chez nous les Kanak, la terre est notre chair. Nous participons à travers elle à l'ordre du monde. Nous y trouvons chacun notre place. Chacun de nous porte le nom de l'endroit où son ancêtre avait bâti sa grande case. Même si vous les Blancs essayez d'effacer à coups de bulldozer les traces de nos champs et de nos habitats. Jamais vous n'effacerez les noms donnés."
En me regardant, Milo avait de la colère dans les yeux. C'était sérieux. Ils me prenaient vraiment pour un Blanc, tous ces Kanaks. Un ange passa. Je ne me rendais pas encore compte que le discours fait partie de l'homme kanak. A la différence des Blancs qui ne jouent que des intonations, ils vivent leurs discours, rient, pleurent, expriment par leur visage chaque émotion évoquée. Leur colère est si impressionnante que vous avez envie de prendre vos jambes à votre cou, et un instant plus tard vous restez suffoqué devant un masque devenu rieur.
Un moment après , un vieux se leva et me raconta en mauvais français une période de sa vie :
"Tu demandes à tous les vieux. Tous on travaille obligatoire à la Plaine des Gaïacs pour creuser la route. Si on n'allait pas travailler, c'était enfermé à la boîte. T'as vu! Réveil à 6 heures le matin. Pas de café. Pas de repos. Si tu reposes, le Blanc contremaître, il arrive et te frappe avec le nerf de boeuf. Mauvais temps, pas mauvais temps, tu travailles. Le soleil, il tape dur. L'eau pour boire pour nous, c'était dans les vieilles touques à pétrole . Nous avec les Javanais. Là, on a ch. . .la m. . . . Mangé à 11 heures et du riz sec, c'est tout. Si le contremaître voit qu'on a fini de manger, on retourne au travail. Des fois, dix minutes pour manger. Si on fait une faute, la paye était supprimée. Moi , j'ai travaillé, j'ai jamais touché un Franc."
Moi, toujours innocent, je pose la question bête :
"Dis moi vieux, les contremaîtres, c'étaient qui?" - "Mais les Blancs d'ici, les colons de Koné. Ils se promenaient avec des pistolets à la ceinture et des triques à la main, toujours à gueuler contre nous. Jamais arrêter."
Au cours de la réunion, il fut décidé de demander l'appui de toutes les tribus de Voh et peut-être de celles de Koné. On en resta donc là. Le soir venu , avec le vieux Michel, je lui demandais comment allaient se faire les démarches en question. Sa réponse :
"Tu vois, René, c'est mieux si c'est toi qui vas demander aux autres tribus. Nous, c'est trop long avec la coutume. Toi, tu vas mieux expliquer. Comme cela, ça ira vite."
Dans ma tête, une vague me submerge. J'ai comme une impression que, quelque part, je me suis fait avoir. Qui a prononcé le mot de manipulation? Quand on commence une chose, il faut la poursuivre jusqu'au bout. On verra bien :
"Moi , je veux bien, vieux! Mais où vais-je dormir et à qui vais-je m'adresser? Je ne connais personne là bas. Je n'ai été qu'une fois à Gatope et je ne connais pas les autres tribus." - "Pour Gatope, le chef vient souvent à Oundjo à cause de ses liens coutumiers. Pour les autres : tu iras à Ouélisse et Temala. Le Maire va t'aider."
Pour le vieux Michel, tout était clair, le Maire kanak de Voh m'aiderait sans problèmes. Le chef de Gatope aussi. Quand au chef de Tieta, je le connaissais du fait qu'il était marié à la soeur du Pasteur de Oundjo , lequel était de Hmelek à Lifou et m'était apparenté. Tout s'arrangeait, il ne restait qu'à agir.
Cela demanda deux mois. Parfois en voiture pour Gatope. Le plus souvent en car et à pied. Des fois en stop. A part Gatope et Oundjo au bord de mer, les autres tribus étaient au fond des vallées de la chaîne. De la route en perspective. J'appréciai beaucoup ces marches à pied le long des rivières et des criques. Je prenais mon temps. Au bout m'attendait, je l'espérais du moins, une assiette et un toit.
Au début, ce fut désopilant. Arrivant à pied, traînant la jambe car à l'époque cinq kilomètres à pied me transformaient en loques, le Blanc fou arrivait dans une tribu. Les gens de Voh, à part Oundjo, Temala, et Tiéta dont le chef était Rpcr, étaient Palika. Le Parti de Libération Kanak avait choisi, lors de son congrès de Temala, la voix du socialisme scientifique. Il pratiquait le genre de discours : "Il faut préparer le peuple à la lutte armée". Son intransigeance lui avait valu de rompre avec les autres partis indépendantistes réunis au sein du FI, le Front Indépendantiste. Il attirait beaucoup de jeunes. Ce parti avait la réputation de foutre le bordel partout où il était représenté. Chez les militants de l'Union Calédonienne, on lui attribuait la volonté de casser la coutume, alors qu'il ne faisait que remettre en cause des habitudes prises au contact avec la colonisation et qui n'avaient rien à voir avec la coutume.
Temala-Ouélisse sont deux tribus jumelles, qui se touchent et dont les origines sont différentes. Les gens de Temala ont été chassés par les Blancs de la plaine et du bord de mer, ceux de Ouélisse sont des réfugiés de la chaîne.
"Là haut , à Pamale", racontent les chants kanak, "une grande tribu fut détruite par les soldats. Le sang des cadavres jetés dans la Tipije rougit la rivière jusqu'à son embouchure ".
Voilà les gens que je venais voir, les survivants d'une des révoltes kanak. Une tuile, le Maire n'est pas là. J'explique à un homme la raison de ma venue. Il propose de m'emmener chez le frère du Maire, Raymond Dounehot, leader du Palika local, ancien contracteur de charroi de minerai de nickel. Chez lui, je trouve une spacieuse maison en dur. Je pose sur la table deux cent francs et j'explique la raison de ma visite. Il remercie pour le geste, dit à sa femme de préparer le café et on discute. Il ne comprend pas que je vienne parler de la revendication d'une terre qui appartient à ma mère, ni que je demande, ou que les Wabealo demandent, son aide. Pour lui, il y a un piège quelque part. Je parle des demandes faites et de l'échec. De la nécessité d'aller plus loin pour réussir. Heureusement , le Kanak, même sceptique, a le sens de l'hospitalité. Une chose fit pencher la balance en ma faveur. Son père, un grand guérisseur, connaissait le mien. Il était aussi au courant de ma présence à Oundjo. Il demanda une réunion de la section de base du Palika. Le soir même, j'allais y répéter le même exposé. La section allait décider après si la tribu devait suivre ou pas. La nuit, je dormis chez lui. Il deviendra par la suite un compagnon pour un bout de chemin et sera responsable en partie de la nouvelle orientation qu'allait prendre ma démarche. J'allais aussi apprendre à répéter des dizaines, des centaines de fois, les mêmes explications, à des individus isolés ou en réunion.
Il fut décidé qu'ils me préviendraient de leur décision. Je revins donc à Oundjo où je fis mon rapport au vieux Michel et à Milo. Puis je partis à Tieta où le conseil attendait mes explications pour signer la pétition. La tribu de Gatop l'avait déjà signé. La décision de Ouélisse allait influencer les tribus de Bweyen, Hwahonggo, Hwahat. A Temala je devrais faire une réunion particulière. Temala et Ouélisse étaient opposées de par leurs origines. La première était catholique, la seconde protestante. L'une adhérait au Parti Socialiste Calédonien, l'autre au Palika et sans cesse des querelles éclataient entre leurs membres. A Tieta la tribu avait signé, Temala le fit aussi.
Ouélisse donna son accord. Je m'y rendis pour faire signer la lettre de soutien, au jour fixé, le samedi soir. J'arrive en fin d'après-midi, passant devant les maisons de colons dont la présence bloque toute expansion possible pour la tribu. Je vais directement chez Raymond : "Holà , quelqu'un! " Raymond sort et me fait entrer dans sa cuisine. Je pose l'offrande et après on discute. Mon interlocuteur a un air décidé : "Voilà, la section de base s'est réunie et a accepté ta proposition. Nous sommes d'accord pour aider les Wabealo à récupérer leurs terres. Mais les Wabealo devront nous assurer le retour. Nous aussi, nous voulons récupérer nos terres, car la tribu est trop petite pour tout le monde". Tout cela dit d'un ton parfaitement innocent.
Pour qui me prend-on? Pour un nouveau justicier! C'est un mise à l'épreuve? De toutes façons, je n'ai pas le choix, je suis bien forcé d'accepter Je vais devoir parler à la réunion du Conseil des revendications des autres et du soutien réciproque que l'on se doit . . . Alleluia!
Il ne faudrait pas croire que la tribu de Ouélisse ne connaissait rien aux revendications de terres. Elle avait déjà sollicité en 1978 un aggrandissement de Réserve. Demande jamais satisfaite. Le Front Indépendantiste avait pour revendication première l'indépendance kanak socialiste, ce qui pouvait être considéré comme imprécis, mais aussi la récupération totale des terres. J'étais donc arrivé à Ouélisse sur un terrain déjà défriché politiquement et la section de base du Palika allait être le fer de lance du mouvement que nous allions être amené à créer. Pour l'instant, je revenais avec la signature des tribus de Hwahonggo, Hwahat, Ouélisse, Bweyen. Les militants m'avaient amené à Bweyen en voiture. Le chef de Bweyen était sympathisant Palika. Pour les deux autres tribus, les Conseils d'anciens étaient présents à Ouélisse.
J'avais enfin toutes les lettres des tribus de Voh. Le vieux Michel était content et m'interrogea sur toutes les réunions. Quant à la demande de Ouélisse, il n'y avait pas de problèmes, les Wabealo rendraient la pareille. La seule chose qu'il oubliait de préciser était que, dans son esprit, la personne chargée de faire le travail était moi. Ce que je n'avais pas encore compris. Pour le moment, il fallait s'attaquer aux tribus de Koné. Le vieux allait m'adresser aux clans alliés, je n'avais qu'à y aller et les portes s'ouvriraient devant moi.
Il y avait là bas neuf tribus, séparées parfois par plus de douze kilomètres. Sept d'entre elles étaient étirées le long de la route transversale Koné-Tiwaka. Les deux autres étaient à cinq kilomètres de Koné, pour Koniambo, et à trente pour Ateu. Les autres avaient pour noms : Bako, Noelly, Poinda, Neami, Netchaot, Bopope. Deux grandes chefferies, l'une à Bako, l'autre à Poinda. Lorsqu'on dit grand chef, il s'agit d'un personnage administratif, longtemps choisi pour sa meilleure connaissance du français, et qui n'a le plus souvent pas la moindre parcelle de l'autorité qu'on lui prête bien à tort, en prenant au sérieux une créature de l'administration. Les vrais chefs ne sont pas apparents et souvent inconnus des pouvoirs publics. Ce qui n'empêche des tensions et des querelles incessantes entre les uns et les autres.
Carte des routes automobilables de la région de Voh à Poya
Le seul contact que j'avais avec Bako était un vieux, nommé Auguste Wabealo, appelé plus communément Fessard. Il allait lui aussi m'accompagner tout le long de ma route. Il était le fils adoptif du Pasteur Auguste Wabealo qui, à l'époque, avait travaillé avec mon père pour obtenir quelques hectares pour la tribu dont la Réserve ne dépassait pas 25 hectares inondables le long de la Rivière de Koné. A chaque cyclone, l'eau montait jusqu'à plus d'un mètre à l'intérieur des maisons. Le nouveau terrain, pris sur une ancienne propriété japonaise devenue séquestre du fait de la guerre, devait permettre de construire les habitations au dessus du niveau atteint par le flot de l'inondation qui, régulièrement , noyait tel vieillard ou emportait un enfant en bas âge. Il y eut quelques difficultés du fait de l'opposition des Européens de Koné , qui considéraient tout geste vis à vis des Kanak comme portant atteinte à leurs privilèges et qui menacèrent de violences physiques contre la tribu si le projet n'était pas abandonné. Il fallut recourir à une décision du Général de Gaulle lui même pour emporter le morceau. On ne la faisait pas au Général.
Le vieux Fessard était d'ascendance Lifou et plus précisément d'un village, Wedrumel, étroitement allié au village natal de ma mère, Kejany à Lössi et de la famille Wenesia. On était fait pour se rencontrer. Pourtant, il ne vint pas tout de suite à mon aide. Lui aussi se demandait où cela allait mener. Certains colons parlaient déjà entre eux d'un métis qui voulait foutre le bordel. Ils allaient s'en occuper, ne parlaient pas encore de me tuer, mais cela n'allait pas tarder. Mais, à Bako, il n'y eut pas de problèmes pour obtenir les signatures. Le vieux Fessard, en rencontrant les Kanak des autres tribus au village blanc, les prévenait de mon passage et du but de mon périple. Lui même était dikona , diacre, de l'Eglise Evangélique et c'est par les dikona que les informations circulent dans les tribus. Ma deuxième étape sera Netchaot, connue comme la tribu rouge de Koné, composée en grande partie de descendants des insurgés de 1917. La tribu est divisée en deux camps, une majorité Palika, protestante, une minorité UC, catholique. Ces positions correspondent à des alliances différenciées entre clans. Le languague est le Cèmuhi , le reste des clans de Koné parlant le Païci, à l'exception de Bako de langue Aekè. A Netchaot, je dois contacter les Pudewa, protestants, alliés au Wabealo de Oundjo et Bako.
Carte des tribus et Réserves de la région allant de Voh à Poya
Bako-Netchaot, cela fait dans les vingt cinq kilomètres. Parti vers 4 heures du matin, je suis arrivé vers 3 heures de l'après midi, m'arrêtant très souvent pour me reposer le long du crique. A mon arrivée à Netchaot, je n'avais qu'une idée, ne pas être obligé de redescendre à Bako le soir. Je demandais à une femme où je pouvais trouver les Pudewa. Elle m'amena au frère aîné , à qui je fis le don habituel. Je lui expliquais le but de ma visite. Le nom des Wabealo détendit l'atmosphère. Il m'amena chez un vieux où l'on me servit le café. Je restais là à discuter avec le maître de maison jusqu'à l'arrivée du responsable de la section de base du Palika, Léon Pudewa. Lui aussi sera un fidèle compagnon sur la route commune.
Je répétais à nouveau pour la centième fois ce que j'avais dit à d'autres. Il m'écouta, parla des positions de son parti, m'expliqua qu'eux aussi avaient posé des revendications de terres depuis les années 1968 sans obtenir gain de cause. Vivant au milieu de la chaine, sur le flanc du Mont Pwalu, ils étaient entourés des domaines de colons qui laissaient leurs terres à quelques dizaines de têtes de bétail, alors qu'eux, les Kanak, étaient obligés de cultiver à flanc de montagne. Les quelques fonds de vallées utilisables de la Réserve ne suffisaient pas à nourrir les trois cent habitants de la tribu. Venu à pied, je n'avais aperçu que quelques rares têtes de bétail. En amont, du côté de la chaine, entre la tribu et Bopope, on rencontrait les terres du Domaine territorial et celles de quatre colons. En aval, entre Netchaot et Poinda se trouvait la propriété de Leopold Devillers, entourée des tribus de Poinda, Noelly, Pauta, Kovay, Neami et Netchaot, soit près de 1.200 Kanak, repoussés de force sur les pentes de la montagne au bénéfice des 1.600 hectares de collines à niaoulis d'un seul éleveur européen et de quelques dizaines de têtes de bétail. Or, là où le colon laissait la terre en friche, et en brousse, le Kanak exploitait la moindre parcelle de bonne terre, de façon précautionneuse et protectrice de l'environnement, ses techniques traditionnelles de billons en croissant de lune assurant que l'érosion n'interviendrait pas.
Tous les vieux Kanak pouvaient raconter comment le bétail des colons les avaient chassés de leurs terres. En 1870, plus au sud, à La Foa, le chef Ataï avait répondu à un colon qui lui disait, avant l'insurrection de 1878, de faire des barrières pour protéger ses champs : "Quand mes ignames iront manger ton bétail, je ferais des barrières!" Au début de l'expansion coloniale, des colons offraient un présent d'étoffe, des bâtons de tabac et une bouteille de vin ou d'alcool frelaté pour avoir un morceau de terre, qu'ils transformaient ensuite, par des voies pseudo-juridiques, en domaines allant jusqu'à l'horizon. Pour le Kanak, c'était le signe que le Blanc voulait cultiver ou occuper temporairement un bout de terrain. Il est normal que celui qui vient s'intaller chez moi me rende ainsi hommage par une offrande. Il me reonnaît ainsi comme maïtre de la terre et établit qu'il est mon obligé. Lorsqu'il s'en va - ce qui arrivait fréquemment au début de la colonisation - la terre me revient puisque je suis le maître de cette terre. C'était le temps où il ne nous était pas encore interdit de quitter les Réserves sans autorisation écrite de Nouméa, sinon pour le travail obligatoire chez les Blancs.
Mais , pour les Blancs , ces misérables morceaux d'étoffe, et l'alcool pour saoûler le chef, constituaient un acte de vente qu'ils faisaient officialiser à Nouméa. S'il arrivait que des familles refusent de quitter le morceau de terrain ainsi acquis, le Blanc portait plainte à la Gendarmerie. Aussitôt, les Gendarmes se précipitaient pour chasser les Kanak à coups de nerfs de boeufs et brûler leurs cases. La complicité du Gendarme et du colon ne s'est jamais démentie depuis. La loi était dure pour les vaincus. On aurait pu penser que de nos jours, où le Kanak est officiellement considéré comme un être humain à part entière, une telle attitude aurait disparue . . . On peut rêver!
A Netchaot, la réunion se passa dehors, entre le temple et la maison commune, sous les manguiers, et dura jusqu'au soir. Les vieux, les jeunes posaient des questions. Ma position politique leur semblait bizarre, et de fait, elle l'était. Etre de coeur avec le mouvement pour l'indépendance, mais ne pas vouloir s'impliquer tout en soutenant une revendication foncière, tout cela était contradictoire, puisque la revendication de terre était en elle même un acte politique. De quoi être perplexe. Toute la tribu était là, répartie sous les manguiers, hommes et femmes mélangés. Tout le monde parlait. Une des rares tribus où j'ai vu les femmes participer au débat. Moi, face à tous ces gens, avec mon air un peu dément et maladif, ces gens qui savaient écouter et ne parlaient pas pour ne rien dire . . . Impressionnant!
Heureusement pour moi, bien des vieux se souvenaient de mon père qui parcourait les tribus à cheval. Il les avait souvent aidés pour des démarches administratives : "Le vieux Guiart, celui qui travaillait avec Missi Leenhardt! Moi , je me souviens, on était parti ensemble pour visiter les emplacements des vieux avant, à cheval. Un bon vieux! " Le terme vieux était employé comme signe de respect. Partout où j'allais aller dans l'avenir, il y aurait toujours quelqu'un qui aurait connu mon père, ou un Lifou perdu sur la Grande Terre et qui aurait des liens coutumiers ou familiaux avec ma mère. Heureusement pour moi, car dans certains endroits j'ai bien cru aller à un échec dangereux. Dire que si ces imbéciles de Caldoches nous avaient laissé l'ilôt Koniène sans faire d'histoires, je n'aurais pas fait tout cela. Il y a des coups de pied qui se perdent . . .
N'est-ce pas étrange, les gens du Palika de la tribu demandent aussi le renvoi de l'aide qu'ils allaient donner à Oundjo. Normal, si ça devait marcher pour Oundjo, pourquoi pas pour eux? Et cela marchera pour tout le monde, sauf en ce qui concerne Koniène. En attendant, ce qui était devenu mon problème prenait des dimensions imprévisibles. La solution était dans un problème d'organisation. Il fallait manoeuvrer l'adversaire de telle façon que, quelle que soit l'issue choisie, il ne puisse que s'enfoncer. Nul besoin pour cela d'aller à l'école de la DGSE. La seule manière de réagir des Caldoches était de parler de massacrer les Kanak. Ils n'avaient pas encore compris que l'affaire se règlerait sur un autre plan que celui des fusils, avec lesquels ils ne feraient que mettre leur propre avenir en danger. Cette réaction toujours simpliste était un avantage pour nous.
Finalement, les unes après les autres, j'avais fait le tour à pied de toutes les tribus de Koné, une première fois pour expliquer le but de ma visite, une seconde fois pour rassembler les signatures avec le Conseil des Anciens. Pour me rendre à la tribu d'Ateu, accompagné de jeunes garçons en guise de guides, j'avais pris le sentier qui partait de la tribu de Tiawe, sentier qui cheminait par une petite montagne faite pour les chèvres plus que pour les hommes. Il grimpait à 70°. J'ai cru que j'allais craquer. Les gosses le pratiquaient jusque chez eux, sans s'arrêter, à quinze kilomètres de là. Je ne m'appelle pas Rambo. Aussi j'ai dû m'arrêter une centaine de fois pour reprendre mon souffle et calmer la douleur de ma jambe. Les gosses me regardaent à chaque fois d'un air agacé. A part cela, le paysage était extraordinaire . On entrait dans la forêt traversée par les ruisseaux à peine éclairés d'un rayon de soleil. On ressortait sur les flancs de la montagne couverts d'une savane jaune et sèche. Le paysage s'étendait à perte de vue. Tous les récifs du plateau corallien se détachaient, frangés par l'écume des vagues. Différentes couleurs contrastées, du bleu clair au vert foncé et au bleu sombre des grandes profondeurs, crevaient la surface du lagon.
A chacun de mes retours à Oundjo, je m'arrêtais une semaine pour me réparer et prendre des bains de mer. Des parcours comme Bopope , au bout de cinquante kiomètres de route montagneuse m'éreintaient, même si je m'arrêtais à Netchaot. Les gens étaient aussi intéressés par mes explications que par le récit des réunions et des réactions dans les autres tribus. Je n'oubliai pas d'emporter avec moi des photocopies des signatures des autres tribus, car il était essentiel de pouvoir prouver ses dires. On m'accueillait avec sympathie. Malheureusement, je n'allais pas pouvoir , dans les mois à venir, m'entendre avec tout le monde. On avait fait en sorte que je me lance en avant. J'attendais des autres qu'ils prennent un minimum de risques. J'allais être déçu par les leaders locaux de l'UC, qui semblaient plus préoccupé de leur prestige personnel que de lutte sur le terrain. Mais de cela, il faudrait le temps pour que je m'en rende compte.
Enfin, les lettres allaient être envoyées au Sous-Préfet, à la Caisse de rachat des terres, à Mr le Haut Commissaire, au Président de l'Assemblée Territoriale, au Journal de Nouméa, avec copie à chaque Parti politique. En attendant une réponse, la discussion porta sur la meilleure manière de renvoyer la balle aux autres tribus. Pour ce faire, je restais une semaine à Oundjo et le reste du temps je tournais entre Temala, Bako, Netchaot, à Poinda chez le petit chef, et une semaine à Nouméa pour améliorer mes contacts politiques, espérant que les Partis nous aideraient. En fait de contacts, je n'en avais qu'à l'UC , mon père ayant des liens personnels là : Jean-Marie Tjibaou, Pierre Declercq, assassiné en 1981 dans des conditions qui n'ont jamais été éclaircies. Par ma mère, je connaissais le Directeur du FADIL, Jacques Iekawe, mariée à une de ses nièces et dont le père avait épousé en secondes noces une de ses cousines, toutes deux de la chefferie Wahile de Jozip au pays de Lösi. Aucun contact avec les dirigeants du PALIKA qui me prenaient à l'époque pour un rigolo. Les chefs de file de ce part , Elie Poigoune, Professeur de mathématiques, et Paul Néaoutyne, Professeur d'Economie. Des grosses têtes qui avaient bûché dur pour obtenir leurs diplômes universitaires. Je n'avais que le Bac et six mois de Fac baclés. L'Université me semblait à l'époque du temps perdu sur la vie. Finalement , je n'avais passé, au Centre de Formation Professionnelle d'Antibes, qu'un diplôme de créateur de jardins.
Le résultat de toutes les discussions à la tribu fut la convocation d'une réunion de toutes les tribus de Voh et de Koné à l'ancienne Mairie de Voh à cinq heures de l'après midi. Toutes les tribus avaient été prévenues. A cette réunion serait prise une décision concernant la prise en charge de toutes les revendications de terres. Nous avions un atout dans notre manche Le Ministre des DOM-TOM, Paul Dijoud , avait fait voter une loi légalisant les revendications de terres. L'Etat reconnaissait aux Kanak le droit potentiel de récupérer leurs anciens habitats, les lieux sacrés et cimetières. Ce geste avait été accueilli avec espoir par les Partis indépendantistes et par tous les Kanak. Les tribus allaient lancer les revendications de terre en se fondant sur ce texte. Au mois de Novembre 1980, le Haut Commissaire dressera le premier bilan de ces revendications . Elles portaient sur 120.000 hectares. Les clans avaient réagi. Ils ne voulaient pas se contenter de miettes.
17 Juillet 1981 .
Réunion à l'ancienne Mairie de Voh. Tout le monde arrive en retard, comme à l'habitude, une heure ou une heure et demi après l'heure fixée. La réunion commença donc à six heures et demi avec le chef de Gatope, et les représentants de huit tribus : Oundjo, Ouélisse, Bweyen, Tieta, Bako, Netchaot, accompagnés du vieux chef de Poinda, Pierre Goroepata. On redit les mêmes choses, on se rappela les mêmes souvenirs amers. Un homme de Bweyen se leva et parla d'une voix grave :
"Avant, avant la grande guerre, nous vivions à Konka, près de Bweyen. En 1915 nous avions fait une grande fête pour le départ des hommes qui partaient se battre en France contre l'Empereur Guillaume. Tous les clans alliés étaient venus de partout pour assister à cette fête. Elle fut belle et les cris des danse montèrent jusqu'au ciel. Quand les survivants de la guerre revinrent, la tribu avait disparue. Les colons avaient brûlé les maisons et mis là leur bétail. Les femmes et les enfant s'étaient réfugiés à Bweyen."
La réunion se prolongea tard dans la nuit. Toutes les réunions durent aussi longtemps. Une fois, à la tribu de Néami, on avait commencé à dix heures du matin dans la maison commune et cela avait duré toute la journée jusqu'à minuit. On avait dormi dans la maison commune à cause d'une pluie diluvienne. A cinq heures du matin, après le café, la réunion avait repris jusqu'à midi. Heureusement, des marathons de ce genre étaient quand même exceptionnels.
Il fut donc décidé de former un Comité dont la tâche serait la prise en charge des revendications de terres, et cela jusqu'à leur aboutissement. Il serait également l'intermédiaire entre toutes les tribus et pour cela composé de deux représentants pour chacune, nommé par le Conseil des Anciens ou désigné par la tribu. Ce Comité ne ferait pas l'objet d'une déclaration réglementaire, puisque la loi ne l'imposait pas, la non déclaration ayant par ailleurs valeur symbolique. Les militants du Palika remarquèrent qu'à leur habitude les représentants de l'UC brillaient par leur absence. En fait, à part Oundjo, UPM , le vieux Fessard et le dikona de Netchaot, tous deux du FULK, et le petit chef de Poinda, sans parti, tous les autres étaient Palika. L'UC se méfiait de toute évidence.
Le cadre dans lequel allait se dérouler l'action était fixé. Tout membre absent devrait accepter les décisions prises à la majorité. Chaque tribu donnerait tout pouvoir à ses délégués pour l'engager dans les décisions prises. Une prochaine réunion fut fixée pour le mois suivant .à la plage de Gatop, aux fins de déterminer la manière de procéder et définir les limites des actions à entreprendre. Le délai devait être mis à profit pour informer à nouveau les tribus de Koné, Voh et peut être Poya, des décisions prises et solliciter à nouveau leur participation.
Ce mois fut passé dans les tribus à discuter, à écouter les avis des militants, à peser les propositions des uns et des autres. J'étais devenu en quelque sorte la caisse de résonnance des différentes tribus. L'un donnait un avis, qu'ailleurs on critiquait ou nuançait et peu à peu un schéma se dessinait. De plus en plus, je prenais les sentiers la nuit, de façon à parvenir à la tribu le matin. De façon aussi à ne pas être repéré par les curieux ou les colons circulant sur la route de la chaîne. J'aimais m'arrêter au soir chez le chef de Poinda, pour me reposer de la route et discuter avec le vieux devant un bon café naturel. Nous parlions de tout et de rien jusqu'à tard dans la nuit. Puis je reprenais la route pour Bako à douze kilomètres de là. Je commençais à être rodé. Il n'y avait pas de danger réel pour le moment, mais les Gendarmes, poussés par les colons, posaient trop de questions sur moi dans les tribus, essayant de décourager les gens de m'écouter et proférant par moments des menaces à peine voilées. Braves Gendarmes! Il m'est arrivé d'être présent dans la pièce à côté quand vous débitiez vos menaces aux maître de maison.
Il n'y a pas à dire, les colons étaient bien protégés. Ces fonctionnaires étaient de bonne foi, croyant que la Nouvelle Calédonie était la France. Mais quel peut-être le lien entre le métropolitain hanté par le chômage et la vie chère et ces énergumènes, largement soutenus financièrement par la France pour occuper une terre qui leur était étrangère, et où ils se conduisent comme des barbares?
Mes contacts se poursuivaient à Nouméa avec l'UC, plutôt avec Pierre Declercq qu'avec Jean-Marie Tjibaou, obligé de séjourner à Hienghène dont il était Maire. J'espérais, à tort , que ce parti réussirait à faire bouger ses militants dans la région. J'ignorais encore que certains Blancs du Comité Directeur étaient hostiles aux revendications de terres, et poussaient au statu quo foncier au nom de la rationalité économique. Mais il ne criaient pas cette opinion sur les toits, l'UC étant à 95 % autochtone.
En cette année là, l'UC n'était pas un parti de battants, ne publiant pas de journal, disposant d'informations insuffisantes, les leaders ne faisant pas de tournées pour expliciter les positions du Parti. Ce dernier n'était manifestement pas à l'écoute de la "brousse" où se trouvaient tous ses électeurs. Pierre Declercq allait changer tout cela. Il restructura l'UC dont il était devenu le Secrétaire Général. Le journal fit sa réapparition, les régions se divisèrent en zones de travail de comités plus nombreux, chaque tribu eut désormais sa section de base , une organisation politique de type classique. L'UC reprit du poil de la bête, les réunions se multipliant dans les tribus.
Parti le plus nombreux, l'UC pouvait entrainer les autres. Si la situation se mettait à bouger sérieusement, elle pouvait évoluer vite. Peu à peu son Secrétaire Général dérivait vers un socialisme chrétien. Le 19 Septembre 1981, la dérive de Pierre Declercq prit fin : une décharge de chevrotines dans le corps. La Présidence de François Mitterand aura vu l'assassinat des deux Secrétaires Généraux successifs de l'Union Calédonienne : Pierre Declerq et Eloi Machoro. Tous deux avaient voulu aller plus loin qu'il n'était permis, et admis, par certains.
Entre temps, je me mis à participer aux stages du FADIL , regroupant les promoteurs des Groupements d'Intérêt Economique, GIE. On leur donnait un aperçu des règles de la comptabilité et des notions sur le commerce et le secteur de leur choix. Des spécialistes exposaient les difficultés à venir et leur décrivaient les méthodes les plus performantes pour y pallier. Ces promoteurs participaient à plusieurs stages, répartis tout au long de l'année. Des anciens venaient apporter leur contribution. Au cours du stage, chacun faisait part des réussites et des échecs.
Le premier constat portait sur l'étroitesse du marché, réduit à 60.000 consommateurs. Le second concernait l'activité des principales maisons d'import-export de la place. Celles ci faisaient venir de l'extérieur, en grandes quantités, des marchandises qui auraient pu être fournies par la production locale. Chaque année, oranges et mandarines de qualité pourrissaient sur pied dans les tribus.
Le troisième constat, propre à l'univers kanak, aboutissait à une interprétation de la coutume consistant à piller les ressources des promoteurs de GIE sous prétexte du respect dû aux liens du sang. Dans un magasin, cela voulait dire prendre des marchandises qui ne seraient jamais payées.
D'autres observations sur le terrain montraient que les dirigeants des Coopératives étaient soi des profiteurs, soit des incapables imposés d'en haut à cause de leur adhésion au RPCR. L'obstacle commercial majeur était pourtant que les contrats de fournitures étaient établis d'avance. Même à prix concurrentiels, on semblait ne pas vouloir faire place aux producteurs kanak, à l'exception de faibles quantités jouant un rôle d'appoint.
Un jour, le vieux Felix Meureureux, sur son camion empli de trois tonnes de pastèques, fier comme Artaban, s'en alla au marché de gros de Nouméa. Il y gara son véhicule, déballa ses merveilleuses pastèques, fruit d'un travail opiniâtre, et attendit, attendit, attendit . . . Son sourire se crispait au fur et à mesure que le soleil montait à l'horizon. Il resta le dernier, sur la place vide, après le départ de tous les autres colporteurs. Il remballa ses produits et s'en fut. Il avait offert ses pastèques à moins cher et à la fin pour presque rien. Malgré cela, elles lui restaient sur les bras. A la maison, ils avaient été si plein d'espoir, que pourrait'il leur dire ?
Aujourd'hui le vieux Felix continue à produire, mais vend à des colporteurs européens, ne se hasardant plus à tenter la vente directe. Il ne peut produire beaucoup, car on lui achète peu, mais ses pastèques restent de premier choix.
A tous les niveaux, les Kanak sont traités comme des gêneurs. Le gâteau a été partagé depuis longtemps, entre Blancs . Il n'y a plus de place réelle pour ceux que l'on a toujours écartés . Si les Kanak devaient participer à leur tour à la production, cela créerait un manque à gagner pour certains. Les quelques douze grandes familles européennes intéressées font croire que la moindre concession signifierait tout perdre à brève échéance. Une vraie mentalité d'assiégés.
Le pire est qu'en soi, les groupes de diverses origines constituant le reste de la population du Territoire ne devraient pas être solidaires des Blancs qui ne leur laissent que des miettes. Ils le sont pourtant pour le moment, persuadés depuis des années par les Caldoches que le maintien de leur établissement dans le pays est lié au.sort de la prédominance blanche. Ce qui n'est nullement évident .
On pourrait très bien se débrouiller sans les colons blancs. La Caldochie a marginalisé les agriculteurs kanak dans une forme de monoculture, fléau des pays en voie de développement : café, bananes, arachides. On a ainsi une société développée économiquement, blanche et riche, vivant du produit de la mine (nickel, chrome) et de l'industrie de fusion du nickel, qui se superpose à une société sous-développée, pauvre, et noire. Ajoutons à cela que le système électoral est fondé sur le clientélisme et dresse un barrage supplémentaire. Tous les débats auxquels j'ai pu assister au FADIL finissaient immanquablement par le constat d'une volonté de bloquage, à tous les niveaux, de la promotion kanak.
Dans les rangs du RPCR se manifestait un courant poussant les Mélanésiens à demander la suppression des Réserves pour les transformer en propriétés privées. Le plus fidèle zélateur de ces idées débiles de la droite locale est un Kanak de Lifou que la Caldochie a choisi comme porte-drapeau, pour désarmer les accusations de racisme. Dick Ukeiwè, Président du Conseil de Gouvernement, parlait de donner gratuitement , à la rivière Dumbéa, au nord-ouest de Nouméa, la Propriété Chabert à des Wallissiens. Avant le vol des terres par les colons, ce domaine appartenait au clan de Mme Scholastique Pidjot, épouse du Député kanak d'alors. A cette attribution devait s'ajouter une subvention de plusieurs millions, destinée à construire des maisons. On allait donner à des étrangers au pays, qui pouvaient facilement retourner chez eux en cas de chômage, ce que l'on n'avait jamais donné aux Kanak. Or les Wallissiens n'avaient jamais subi de colonisation et étaient restés maîtres chez eux.
Plan de situation de Gatop et de Témala-Wélis
Une tribu comme Gatop disposait en 1980 de 190 hectares de terres incultes pour 95 personnes. Elle était obligée de louer une part de la terre qui lui avait été volée par le colon , pour ses cultures vivrières. Bako possédait 229 ha, dont la moitié inondables, pour 300 habitants. Tégon, dans la circonscription communale de Gomèn, peuplée de 150 habitants, se retrouvait avec 53 hectares. Combien de communautés encore qui souffraient du manque de terres, comme la tribu de St Louis, à 12 km de Nouméa, dont les trois quarts des quelques mille habitants ne disposaient d'aucun champ pour cultiver. Et il avait fallu que ce soit un Kanak qui fasse une proposition aussi folle, le même qui se pavanait à la tribu de Tieta, avec un paquet de billets de 5.000 Frs CFP dépassant de sa chemise, pour montrer qu'il avait choisi le bon camp. Les jeunes me racontant l'histoire le lendemain étaient pliés de rire.
Il reste que les Caldoches n'ont pas cessé d'utiliser les Wallissiens contre les Kanak. Le Député Jacques Lafleur leur envoie des cerfs, tués dans sa propriété de Ouaco, pour leurs fêtes coutumières. Les mairies de droite emploient le plus de Wallissiens possible. On leur achète leur vote 2.000 Frs CFP pièce (110 Frs français), une misère. On les utilise dans les manifestations contre les Kanak et on va les chercher à cette intention par pleins minibus. Ils devront ainsi servir de chair à canon pour la plus grande gloire de la Caldochie, laquelle ne se montre guère généreuse. Un membre wallissien des :milices armées européennes est payé 10.000 Frs CFP par mois (550 Frs français), mais seulement quand il est en service et en déplacement. Cette obligation d'aller chercher les membres d'un autre groupe que les Kanak est un aveu d'échec, voulant simplement dire que les Kanak RPCR ne sont ni assez nombreux ni assez motivés pour prendre le risque d'avoir à se battre contre leurs frères. Il faut être imbécile pour en arriver à une telle situation.
Les Caldoches ont marginalisé le peuple kanak en créant une situation d'apartheid honteux, un ghetto dont on ne veut pas dire le nom. Ils ne font guère confiance en la France pour écraser dans le sang toute protestation, qui sera présentée comme une révolte Ils préparent donc à l'avance une stratégie pour liquider le peuple kanak, en escomptant faire porter le chapeau à la France. Certaines des grosses têtes de Nouméa ont pris des contacts avec l'Afrique du Sud, mais cela ne les a pas rendus plus intelligents pour celà.
Le jour de la réunion publique à la plage de Gatop est arrivé. Elle débute, normalement, à 8 heures du matin. Chacun a apporté sa nourriture . A 10 heures 30, on commence. Sont représentées, les tribus de Gatop, Oundjo, Ouélisse, Hwahat, Hwahonggo, Tieta, Bweyen, Bako, Netchaot, Poinda, et la réunion se déroule en présence des Conseillers Territoriaux Eloi Machoro, UC, et André Gopéa, UPM. L'objet de la réunion était de définir les modalités des revendications de terres à mettre en route. En fait, les discussions s'étaleront sur un an, une année à faire le tour du pourquoi, du comment et surtout de la finalité de la revendication. Le seul incident que l'on eut à déplorer fut la venue du chef de Temala, PSC, en état d'ébriété avancée. Il nous reprocha de vouloir foutre le bordel avec les revendications, utilisant les mêmes mots que les colons. Il n'était pas difficile à deviner qui lui avait offert si aimablement à boire. Mais la qualité du dialogue qui s'établit alors, on la doit surtout aux militants du Palika , principalement ceux de Netchaot et de Ouélisse. Ils cherchaient toujours à approfondir le débat et organisaient des réunions préalables pour rechercher les détails les moins apparents, en débattre et éviter ainsi des conflits inutiles. Nos Conseillers, naturellement, n'étaient pas de reste et n'avaient pas la langue dans leur poche.
Après bien des discussions , on aboutit aux conclusions suivantes, en plusieurs points :
1. La revendication de terres est légitime puisque toutes les terres des Kanak ont été volées par l'administration et les colons. Tout ce que les vieux ont eu dans cet échange dévoyé a été un bâton de tabac et une bouteille de vin.
L'administration française a soutenu les colons et les a aidé à voler la terre des vieux. C'est elle la seule responsable. Elle doit réparer les torts faits au peuple kanak et se charger d'indemniser les colons pour les terres que nous comptons récupérer.
A cette époque, la position du Palika était la récupération totale des terres, sans conditions. L'UPM avait prouvé qu'une position plus pragmatique sur le terrain pouvait aboutir à des résultats concrets. C'est cela qui nous intéressait, ce qui serait directement palpable, par les tribus. Certains continuaient à prôner la récupération sans conditions. Il était pourtant évident que l'on ne pourrait éjecter la France du pays. Alors il fallait faire avec. Les vieux attendaient des résultats. Adopter des positions inutilement dures, et sans issue, aboutissait à créer une position de bloquage. Il nous importait peu que la France paie des prix inconsidérés aux colons. L'important était que la terre nous soit rendue, faisant grâce à la France de tout le sang versé par elle, ainsi que pour elle, par deux fois.
2. Des lettres seront envoyées aux propriétaires des terrains , de façon à les avertir que leur propriété est revendiquée par le clan maître de la terre. Si le colon est vendeur , il pourra prendre contact avec la Caisse de Rachat des Terres. S'il veut rester, et reconnaît le clan intéressé comme maître de la terre, il lui est demandé de prendre contact avec ce dernier de façon à voir qu'elles pourraient être les modalités d'une co-existence.
La terre doit de toute façon être rendue au clan maître de la terre. La co-existence pourrait s'établir sur la base d'un bail garanti par les autorités coutumières (authentiques) et non par l'administration se prétendant tutrice des Kanak, ou par la mise en valeur sous la forme d'un GIE qui serait commun ou encore d'une Association déclarée dont les statuts préciseraient les droits et obligations de chacun. La maison d'habitation du colon resterait sa pleine propriété, entouré d'une étendue de terre pour ses cultures vivrières propres.
La situation de l'ex colon aurait pu être celle ci : il vendait au Territoire sa propriété, pour être rendue au clan maître de la terre. Il louait à ce dernier une partie de son ancienne propriété et disposait alors d'un capital permettant de mettre en valeur le reste dans de meilleures conditions techniques. La condition de son maintien sur place, en accord avec les Mélanésiens, était qu'il devienne un véritable agriculteur et non plus un parasite du sol. S'il choisissait de travailler en commun avec les Kanak, le clan, à travers un projet ODIL , apporterait une partie du capital nécessaire, en plus de la terre. L'ex colon fournirait le reste du capital, et son savoir faire personnel. Bien entendu, pour que le schéma puisse être valable, il fallait provoquer le départ des indésirables pour cause de racisme invétéré .
Ce projet aurait pu être viable, s'il ne s'était heurté à des oppositions irréductibles et à l'impossibilité des Européens d'y collaborer, tant ils faisaient l'objet de menaces de mort dès qu'ils manifestaient l'intention de négocier.
En plus des colons, des copies des lettres seraient envoyées à la Gendarmerie, à la Sous-Préfecture, au Haut Commissaire, à tous les Partis kanak, une au Journal local de droite, une pour le Comité des Terres et enfin une pour le clan intéressé. Le Conseil des Anciens de la tribu signait la lettre, de façon à lui apporter sa reconnaissance de la légitimité de la revendication. S'il y avait un conflit avec une autre tribu, les contacts nécessaires étaient pris pour régler l'affaire avant l'envoi de la lettre de revendication. Nous comptions sur le Journal de droite pour servir de caisse de résonnance à notre mouvement. On allait pouvoir mettre le train en marche. Nous avions la foi naïve du charbonnier.
Cette naïveté reposait sur plusieurs prémisses, qui devraient être révisées : les Partis kanak nous soutiendraient; les colons seraient prêts à discuter; l'exemple donné s'étendrait .
La réalité fut autre. A la réception de la lettre de revendication, les colons allaient voir les Gendarmes pour demander l'arrestation des signataires et autres fauteurs de troubles, sinon ils règleraient ça eux mêmes "avec une balle dans la gueule de ces enc. . . de Kanak!" Donc aucune discussion. Du côté des Partis kanak, aucun soutien, chacun restant dans l'expectative, se demandant au profit de qui le Comité travaillait en réalité, quel serait le Parti qui allait tirer les marrons du feu. Bref, nous rencontrions une méfiance générale envers un mouvement qui refusait le contrôle des Partis et revendiquait son indépendance de décision, condition sine qua non de la réussite.
Les membres du Comité appartenaient aussi bien au Palika, à l'UPM, à l'UC, qu'au FULK. Faire pencher la balance d'un côté signifiait la cassure avec les autres. Aussi dans les réunions critiquions nous les positions de chaque Parti par rapport à notre travail, pour établir dans quel sens cela nous avantageait ou nous gênait. Il arriva souvent que des décisions prises à la majorité des délégués aillent à l'encontre des décisions officielles des Partis. Leurs militants locaux suivirent généralement la décision du Comité. Les réunions commençaient le matin et se terminaient généralement tard le soir. Le Comité dût bien constater que trop souvent les décisions des Partis ne correspondaient pas avec les intérêts de la base. Les tribus voulaient leurs terres, alors que les Partis intriguaient en vue d'une prise du pouvoir politique.
Contrairement à notre attente, l'exemple donné ne se répandit pas comme un feu de paille. Des ordres précis furent donnés par certains Partis pour que cet exemple ne soit pas suivi. On se retrouvait toujours entre gens de Koné et de Voh. Il nous fallait rompre l'isolement. Devant l'afflux des lettres de revendications, les Gendarmes commençaient à menacer les tribus, et les souvenirs des répressions de 1878 et de 1917 aidant, ils tentaient de faire peur aux plus âgés. Le Comité devait donc étendre son champ d'action et faire connaître les revendications hors de la Nouvelle Calédonie pour qu'une répression éventuelle ne puisse avoir lieu dans un silence général. On fit donc passer un article dans un mensuel australien comme le "Pacific Islands Monthly", de Sydney, de façon à faire connaître notre action, prévenir une répression hâtive, permettre de nous renforcer et éviter qu'on ne puisse décapiter le mouvement par l'arrestation de quelques "meneurs".
3. Le troisième point était la discussion lancée par l'initiative de Dick Ukeiwè, voulant donner de la terre aux Wallissiens. L'affaire devait se résoudre aussi par une revendication de terres. Le clan de Mme Scholastique Pidjot revendiquerait la propriété Chabert, qui était son ancienne terre avant que tous les hommes de ce clan n'aient été massacrés par des colons armés à l'annonce du déclnchement à Boulouparis de l'insurrection de 1878. Ce que nous pouvions faire, à notre niveau, était l'organisation d'une pétition s'opposant au principe même de donner de la terre kanak aux Wallissiens, pétition signée par le plus grand nombre possible de tribus. Nous pouvions proposer notre aide pour aider à l'occupation des terres à mettre sur pied. Puisque Mme Pidjot était l'épouse du Député UC, ce parti devait prendre en charge le travail. . . Ce ne pouvaient être les militants du Palika, puisque des instructions avaient été données de leur casser la gueule s'ils tentaient de faire des réunions dans les tribus UC. Les autres pareils, chacun ne pouvait organiser de réunions que dans sa paroisse:
"C'est pas pour te forcer, René", me sortit Léon, "De nous tous tu es le seul à pouvoir le faire. Tu n'as pas de Parti. Tu n'es pas un Kanak, aussi tu passes partout. Les gens te respecteront à cause de ton père. Nous, on t'aidera comme on le pourra. On fera signer nos tribus et on te fera parvenir les lettres." Pour de l'enveloppé, c'en était. Refuser risquait de briser la confiance qui commençait à s'établir entre nous. Coincé . Il ne me restait plus qu'à prendre mes béquilles sous le bras.
On ne reçut aucune aide de l'UC. Le bloquage était à la direction, où certains Blancs étaient hostiles aux revendications de terres. Ne pouvant s'y opposer ouvertement, ils firent tout pour freiner toute initiative en ce sens. Une raison suffisante pour nous trouver dangereux et nous couler en douce. Malheureusement pour eux, les pétitions commençaient à sortir. Toutes les tribus de Koné et de Voh avaient signé et le Journal-tambour en avait parlé. J'étais allé à Poya, dans la tribu de Nèpou, où résidait une partie des anciens habitants de Koniène, puis dans celles de Karaji et Nekliay. Nous avions eu des contacts à diverses reprises et leur accord, comme celui des autres tribus, ne posa pas de problèmes.
La tribu de Nekliay m'envoya au petit chef de Netea, à celui de Goapin, et me fit rencontrer un vieux de Montfawe, Felix Meureureux , homme d'une cinquantaine d'années, qui m'emmena dans sa tribu où les gens se réunirent avec ceux de Wenji. Le vieux Félix allait devenir le pilier du Comité des Terres de Poya, infatigable, capable de mettre de côté ses calculs personnels au profit de l'intérêt général.
Je passai dans toutes les communes de Nouvelle Calédonie et personnellement dans quatre vingt seize tribus. La pétition recueillit les signatures de cent cinquante trois tribus de la Grande Terre, les îles n'étant pas touchées. Même les grands chefs RPCR comme Nea Gale signèrent. Le seul qui refusa fut Mataio Doui Wetta , père de Henri Wetta, le seul à faire passer l'intérêt d'un Parti européen avant l'intérêt de son peuple. Je dois dire que ses enfants ne l'approuvèrent pas. Ce périple dura six mois. Très peu de gens m'aidèrent. Le Secrétaire de Mairie de Pouébo, Séraphin, fit signer toutes les tribus de Pouébo et de Balade. L'ancien Maire UC de Koumac m'enmena dans les tribus de Poum, Arama et jusque dans la commune de Ouégoa, à Bondé. Là le grand chef m'assura qu'il ferait signer la tribu de Bondé, ce qu'il fit effectivement. De Pouébo, je passais à Hienghène où Jean-Marie Tjibaou m'amena à une réunion coutumière, au cours de laquelle les deux grands chefs Bwaxat et Goa signèrent. Son frère aîné Loulou, occupant la position traditionnelle de chef Ty de Tiédanit, m'emmena en voiture jusque chez Nea Gale, vieux grand chef de droite qui me fit bon accueil à cause de mon père.
Mon discours n'était pas indépendantiste. Il portait sur les terres claniques et les moyens de les récupérer. Indépendantiste ou de droite, le Kanak reste attaché à sa terre, celle qu'il avait avant l'arrivée des blancs. Nea Gale lui même avait réussi, aidé par mon père qui lui servait de secrétaire, et sans bruit, en profitant de successions et d'abandons, à récupérer 1.000 hectares dans la montagne proche, soit l'ensemble de la vallée de Wanash. Il signa sans problèmes. Je passais ensuite dans une autre tribu côtière, Vieux Touho , qui me fit parvenir les signatures plus tard. A Canala aussi on m'aida, et je fus très bien accueilli dans la tribu de Gélima, comme chez le vieux chef de Grand Couli.
Six mois de pérégrinations. Je passais une fois pour expliquer, une autre fois pour recueillir les signatures. L'indignation des gens était forte. J'emportais avec moi les photocopies des signatures déjà obtenues, pour montrer que je ne racontais pas des histoires. Le Journal-tambour avait fait un travail remarquable en publiant les pétitions au fur et à mesure qu'il les recevait. C'était son travail normal d'information. Ceux qui lisaient le Journal étaient ainsi au courant. Mais beaucoup de chemin à pied, et pas mal à cracher ma douleur. Une excellente rééducation musculaire.
J'avais entrepris parallèlement un travail auprès des Wallissiens, par le biais de l'association l'Unité Wallissienne et Futunienne. Le but de ma démarche était de faire comprendre aux Wallissiens qu'il serait mal venu de leur part d'accepter la proposition d'Ukeiwè, opération de pure démagogie politique. Ils étaient Océaniens comme les Kanak, et nous avions en propre une même tradition. Ici , le peuple kanak étant maître de la terre, eux se devaient de le respecter, de le reconnaître sur sa terre, et s'ils avaient besoin de terre, ce serait au peuple kanak d'en décider. Tout accord conclu en dehors de lui ne pourrait être valable dans l'avenir. Tout en gardant leurs opinions propres, ils devaient respecter les Kanak, éviter d'être mêlés aux affaires de terres et rester neutres, s'ils voulaient qu'un jour les Kanak les acceptent. Des photocopies des pétitions signées furent remises à l'Unité Wallissienne et Futunienne pour que l'association puisse les répercuter au niveau des structures coutumières dont elle relevait. Des exemplaires furent envoyées en Nouvelle Zélande, au Vanuaku Pati à Port Vila, au roi de Tonga, aux Fiji, pour que tous les pays du Pacifique Sud sachent que tous troubles sanglants éventuels entre Wallissiens et Kanak ne seraient pas du fait de ces derniers. Pour les peuples du Pacifique, il n'y a pas pire crime que le vol de la terre, puisqu'il existe un lien sacré entre elle et ses possesseurs. Il y eut des réactions à Tonga, dont l'île Wallis , la véritable Uvea, avait été une colonie, il y a quatre cent ans. Les liens se sont maintenus depuis. De son côté, le Lavelua , roi de Wallis, avait reçu la pétition et envoyé un émissaire à Nouméa pour conseiller à ses ressortissants de ne pas se mêler des problèmes de terres en Nouvelle Calédonie. Ils devaient demeurer prudents.
Au fur et à mesure de l'accumulation des résultats et malgré les directives opposées venant de sa direction, l'UC fut obligée de remettre les pendules à l'heure. Pierre Declercq m'avoua son opposition à nos démarches, à cause de l'apparence raciste qu'elles supposaient vis à vis des Wallissiens. Il allait désormais nous appuyer. L'UC avait enfin compris l'importance politique que représentait la nécessaire reconnaissance du peuple kanak par les autres ethnies. Il est vrai que le travail était presque terminé. Seule n'était pas achevée la lettre de revendication du clan de Mme Pidjot, lettre qui s'était préparée parallèlement à force de réunions spécialisées, les intéressés voulant situer cette revendication dans l'ensemble des clans anciens de la région de Nouméa, à partir d'un projet de lettre établi et dactylographié par mon père. Au bout de quatre mois les signatures furent apposées et la lettre envoyée par l'UC à toutes les autorités compétentes. Une première lettre signée par Mme Pidjot seule était parvenue en premier au Journal. La lettre signée par les clans venait en finale. Peu après, le Front Indépendantiste prit position. L'affaire prenait de l'ampleur. Dick Ukeiwè préféra enterrer l'affaire dont on ne parla plus.
Le travail chez les Wallissiens continuait . J'avais participé à une réunion de l'Unité Wallissienne et Futunienne, accompagné, à ma demande, par le chef de N'de, à Païta, qui leur conseilla ne ne pas toucher aux terres sans l'aval du peuple kanak. Le seul accord possible serait au terme d'une négociation impliquant le peuple kanak et le peuple wallissien, à l'initiative de ce dernier reconnaissant le peuple kanak sur sa terre. Le respect de la tradition était la seule voie. On leur rappela que de toute façon, les Blancs gardaient la possibilité de retourner en France, tandis qu'eux étaient condamnés à rester dans le Pacifique. Cette réunion se passa bien et il est dommage, que du moins en apparence et pour le moment, les choses n'aient pas abouties. Les Wallissiens et Futuniens, ou du moins une part d'entre eux, de plus en plus impliqués dans les provocations caldoches, ont choisi la voie d'une facilité provisoire, derrière certains chefs et leur curé wallissien sympathisant RPCR. Les cerfs du Député Lafleur ne sont pas perdus pour tout le monde. Une démarche identique à la nôtre a été reprise par Libération Kanak Socialiste, LKS, résultat d'une scission du Palika dont le dirigeant principal est Nidoish Hnaisilin, grand chef traditionnel du pays de Gwahma, à Maré. Ce parti compte dans ses rangs de nombreux jeunes Wallissiens.
Nos réunions propres se poursuivaient , tous les quinze jours. Les réactions aux lettres y étaient commentées. Il y en avait de trois sortes : ceux qui déclaraient se torcher le c. . . avec, une minorité. Ceux qui allaient porter plainte et exiger des arrestations. . . une écrasante majorité. Ceux qui étaient intéressés par un juste dédommagement. . . une très petite minorité, du moins au départ. Ceux qui prenaient contact avec les clans . . . personne. L'écrasante majorité se regroupa dans une association d'éleveurs : "La Rurale", regroupement d'excités ne parlant que d'auto-défense et de liquidation des Kanak, un fusil dans une main et la bouteille de whisky dans l'autre, avant de se couvrir des plis du drapeau tricolore.
En ce qui nous concerne, les débats étaient de plus en plus approfondis , avec sur la sellette la finalité de la revendication de terres, les militants du Palika animant toujours le débat. Les Réserves étaient peuplées de clans chassés de leurs terres, parfois venus de loin, souvent issus du périmètre des communes environnantes. Là où ils s'étaient réfugiés les maîtres de la terre avaient, par la force des choses, partagé plus ou moins avec les nouveaux arrivants. Mais ils n'avaient pas cédé définitivement les terres utilisées par les unes ou les autres de familles de réfugiés, dont ils étaient en général alliés par les femmes. Des difficultés internes ont été fréquentes lorsque des clans étrangers avaient tenté de s'attribuer le domaine des maîtres de la terre. L'exiguité des Réserves pouvait rendre ces conflits permanents. Aussi la revendication de terres ne devait léser personne et tenir compte du milieu ambiant, toute erreur, tout oubli pouvant nous être fatal.
Les clans revendicateurs allaient récupérer tout ou partie de leur ancien domaine. Pendant des années, ils avaient vécu sur des lopins cédés par les maîtres de la terre. Pour les clans hôtes, cela avait fait de la terre en moins. Des terres difficiles à reprendre, puisque données par la coutume, au temps des vieux . Ceux qui allaient retrouver leurs terres étaient donc de ce fait doublement gagnants. D'où la nécessité de renvoyer le geste fait il y a de longues années et de partager leur terre retrouvée avec ceux qui les avaient accueillis, pour qu'il n'y ait personne de spolié.
Une autre conséquence était que certains clans ne voudraient peut-être pas retourner sur leurs anciennes terres, situées trop loin de leur habitat actuel. Les clans pourraient abandonner leurs droits à celle des familles la plus proche de la terre en question. On en arrivait alors à considérer la communauté dont il convenait d'approfondir les liens unissant ses membres. Pour nous il n'était pas question de transformer les membres d'un clan en colons kanak. Nous n'allions pas nous sacrifier pour reconstituer en noir ce que nous combattions en blanc. Nous battre simplement pour remplacer les colons serait une aberration. L'ensemble de la tribu devait profiter de la terre. Les clans maïtres de la terre devraient céder leurs droits de disposer de la terre à la tribu, le Conseil des Anciens devenant la seule autorité pour déterminer le devenir foncier. Les terres devaient être réclamées comme agrandissement de Réserve, de façon à devenir par cela même inaliénables. Nous nous méfiions du Gouvernement , qui laissait dans l'imprécision le statut de la propriété clanique.
La décision fut répercutée au niveau des tribus, où eurent lieu les réunions nécessaires, toutes acceptant la démarche proposée. Tout le monde se rendait compte de ce qu'un clan isolé ne détenait pas une force suffisante. Il fallait l'appui de la tribu concernée et de toutes celles qui venaient derrière. Il était prévu que les personnes qui créeraient un GIE sur les terres retrouvées paieraient un loyer au Conseil des Anciens. Le Conseil lui même pourrait mettre en place un Groupement d'élevage dont les profits alimenteraient sa caisse.
Nous connaissions nos faiblesses économiques, dont les Caldoches tiraient argument. Il y avait eu de nombreux échecs, qui pour nous étaient des expériences, nous menant à faire la part des choses et à tenir compte, en particulier, de ce que les agents techniques de l'administration ne faisaient pas leur métier sur le terrain, du moins dès qu'il s'agissait des Kanak. Toute l'infrastructure existante était au service exclusif des colons. Les différents services superposaient leur action, ne travaillant jamais en tribu, ou alors du bout des doigts. Il était mal considéré de travailler pour les Kanak. Un des constats établis au cours des stages FADIL était que les agents techniques n'assumaient jamais le suivi des actions sur le terrain, attitude négative qui avait souvent provoqué l'échec du producteur. Les fonctionnaires sont des Blancs vivant dans le milieu caldoche de l'intérieur, où ils établissent leurs liens sociaux. S'ils travaillent pour les Kanak, on les critiquera gentiment, puis, s'ils ne comprennent pas assez vite, on les mettra en quarantaine. Alors, même les plus sincères freinent d'eux mêmes.
Nous avions décidé de doubler chaque revendication d'un projet de développement, essentiellement dans l'élevage, secteur à fort rendement et à bas risque. Nous voulions, nous aussi, avoir notre bétail, gagner de l'argent, mieux vivre. Mais le colon n'était pas notre idéal. Il était en général fonctionnaire municipal ou territorial et l'élevage n'était pour lui qu'un appoint. Sans les diverses subventions dont il bénéficiait, il aurait été en faillite . A part les "gros éleveurs", le colon n'a pas les moyens de tenir le coup s'il ne bénéficie pas par ailleurs, à titre principal, d'un travail rémunéré. Il est pourtant subventionné pour défricher, pour faire ses barrières, sa piscine à bétail pour traiter ses bêtes contre les tiques. Le prix de la viande est soutenu par le budget territorial. Ce colon n'a rien d'un agriculteur. Tout ce qu'il sait vraiment faire, c'est couper les arbres sans discernement. Il est juste de dire que le contribuable Français subventionne le coprah et le café kanak, mais les revenus tirés ne sont pas du même ordre.
Cependant , la récupération de la terre n'était pas liée pour nous à une condition de mise en valeur. Nous nous considérions libres de ne rien faire de la terre si nous en décidions ainsi, d'autant que le problème de faire quel produit pour quel marché n'était pas résolu. Nous pouvions aussi laisser pousser l'herbe qui nous servait à faire le chaume des toits de nos cases. Cette herbe que les colons brûlent par mesquinerie, pour que nos femmes ne puissent aller la couper. Le bétail ne va pas nous donner un toit et cette herbe a autant d'importance que lui. Depuis que la tribu d'Oundjo dispose à nouveau de ses anciennes ressources de paille, les jeunes se mettent à construire des cases neuves, au lieu d'être obligés d'attendre d'avoir l'argent pour acheter les tôles ondulées. C'est un progrès.
De plus en plus , je prenais les sentiers, suivant les rivières et me baignant longuement dans leurs eaux froides. En passant sur l'autre versant de la chaîne centrale, je traversais ce qui restait de forêts. Souvent je marchais de nuit. Le jour à Poya, le lendemain à Houaïlou. Je me rendais à Nediva chez le chef Taine Bwewe pour repartir le soir pour une réunion à Wenji, tribu de Poya .
Le vieux chef de Wenji m'avait accompagné sur la route de Houaïlou. Lui et ses deux compagnons à cheval et moi à pied. Les médecins m'avaient interdit l'équitation. Le raccourci qu'il nous fit prendre n'était pas rien. Il fallait sans cesse écarter les branches de mon visage tout en essayant de suivre l'allure des chevaux. Sans cesse il fallait monter et redescendre les parois des ravins. A un moment, le vieux chef arrêta son cheval et me dit d'un air contrit : "Ca va pas vite, hein! Faudrait quand même arriver avant la nuit." Je l'ai regardé sans comprendre. Trempé de sueur à suivre les chevaux, à quatre pattes en train d'escalader un versant que son cheval avait franchi en deux bonds : "T'en fais pas, vieux , si je veux, je peux battre ton cheval à la course! " - "On va y arriver . Juste un peu de repos et ça va aller!" .
En général , personne ne m'accompagnait sur les sentiers, sauf de rares exceptions comme celle là. On m'indiquait d'habitude le début du sentier et c'était à moi de me débrouiller pour arriver à l'autre bout par mes propres moyens. La seule fois où je me suis trompé, ce fut en compagnie d'un camarade de Bako qui avait traversé la chaîne avec moi pour aller à Poyes, Commune de Touho. Arrivé à un croisement, il choisit le mauvais sentier. On se perdit dans la chaîne pour aboutir à un cul de sac. Fatigués, nous sommes revenus au point de départ, à Pwebei, où à minuit nous finîmes par trouver un vieux pour nous héberger. A notre grande confusion, il était RPCR, alors que les militants du Palika nous avaient plus ou moins envoyés ballader. On était trempés, il avait plu sans cesse. Mon camarade s'était blessé les pieds et on n'avait rien mangé depuis le matin. A mon habitude, je n'emportais aucune provision et je ne mangeai que le soir à mon arrivée dans une tribu, ayant bu pendant la journée l'eau dans les rivières. Le vieux tua une poule bien grasse. Mon camarade et moi, nous avions froid et faim. Lui, un grand gaillard d'1 mètre 95, taillé comme une armoire à glace, avait l'estomac dans les talons. Nous évitions tous deux de parler de politique, de crainte que le vieux ne nous mette dehors, alors que l'odeur du poulet en train de cuire nous chatouillait agréablement les narines. Nous avions fait comprendre au vieux que nous n'étions pas du Palika. Il sourit, soulagé :
"J'ai pensé que vous étiez du Palika. Par ici, il n'y a que les Palika qui marchent à pied pour faire de la politique. Vous avez vu les deux fusils dans votre chambre. Si vous entendez des cailloux sur le toit, c'est eux . N'hésitez pas. Tirez!" Du poulet plein la bouche et devant la perspective d'un bon lit, nous n'avons pas hésité une seconde : "Ne t'en fais pas vieux! S'ils viennent jeter des cailloux, on tire."
Les décisions du Comité des Terres étaient répercutées par les délégués. Je faisais pourtant des réunions dans chacune des tribus qui avaient adhéré au Comité, aussi bien que dans celles qui l'avaient pas fait, espérant les entraîner avec nous. J'en étais arrivé à passer chaque mois une semaine à Poya, une semaine à Koné, une semaine à Voh, en moyenne cent vingt kilomètres par semaine. Nos réunions consistaient d'abord en une information générale sur la situation du mouvement indépendantiste. Au niveau intérieur, les différents clivages et leurs répercussions à notre niveau; au plan extérieur, les contacts et l'influence du mouvement à l'étranger. Puis on passait aux propositions définies en réunions et aux commentaires qu'elles provoquaient dans les tribus. On recommencait à l'infini les mêmes discussions, de façon à ce que tous les militants comprennent le pourquoi des décisions. Enfin on passait aux réactions, propres à chaque circonscription municipale, aux lettres de revendications envoyées. On s'aperçut ainsi que les rares personnes prêtes à céder leur propriété se rétractaient au bout d'un certain temps, faisant l'objet de menaces de la part des autres colons, sous le prétexte que si l'un cédait, les autres seraient obligés d'y passer. . . l'éternel argument par le jeu des dominos.
Des menaces commencèrent à pleuvoir. Dans toute la Nouvelle Calédonie, les colons lancèrent l'opération connue sous le nom de "Opération Gros Yeux". J'explique. Lorsque vous passez devant un colon, il vous regarde d'un oeil méchant. Vous êtes assis au village, près de la route, le colon qui passe en voiture ralentit, sort la tête et vous regarde le plus méchamment du monde. C'est très dissuasif. Une fois, à Nouméa, me trouvant sur le trottoir de chez moi, c'est le papa Lafleur qui m'a fait le coup, réussissant à ne pas provoquer d'accident. Un as du volant. Il y avait malheureusement plus sérieux, mais le travail continuait.
19 Septembre 1981 .
Tribu de Tégon, Commune de Gomèn. La veille, j'avais présidé à une réunion d'information sur le Comité des Terres. Les Gendarmes avaient tourné, curieux , autour de la tribu. La nuit s'était bien passée à dormir chez le chef. Le matin, à 5 heures, on buvait tranquillement le café en causant. Le car de Koumac à Nouméa ne passait que vers les huit heures. Nous n'étions pas pressés.
Vers 7 heures, les Gendarmes se présentèrent chez le chef, demandant à me parler. En général, j'évite la maréchaussée. Non que j'ai quelque chose à cacher, mais je me fatigue de répéter et d'entendre les mêmes arguments. Ils insistent. Je me montre. On commence par les politesses, puis ils me demandent si j'ai écouté la radio. Négatif :
"On vous cherchait pour vous dire de faire attention, à cause de l'assassinat de Pierre Declercq, au Mont d'Or, hier soir."
Là , je suis dans le brouillard :
"C'est une blague?" - "Pas du tout, c'est sérieux, on a été prévenu ce matin. Il aurait été tué chez lui, d'un coup de fusil de chasse. Pour l'instant on ne sait rien d'autre."
Je suis dans le cirage, n'arrivant pas à réaliser les implications de l'évènement . Je dis : "C'est encore un coup de la droite!" Les Gendarmes ne contredisent pas. Pas très longtemps avant, "Corail", hebdomadaire d'extrême droite, dans son numéro du 22 Juillet 1981, avait sorti un article sur le thème : "Comment se fait-il que Pierre Declercq soit encore vivant?" Un véritable appel au meurtre. Plainte avait été déposée, sans résultats. Les Gendarmes remettent çà : "Que va-t-il se passer maintenant?" - "Je ne sais pas. Sûrement des manifestations. Ce serait normal!" - "En tous les cas, faîtes attention à vous." - "On fera avec. Pour le moment je vais à Voh en car. Je ne pense pas risquer encore quelque chose.!"
Les Gendarmes s'en vont!. La discussion reprend de plus belle. Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Ce n'est pourtant pas l'intérêt de la droite traditionnelle de se lancer dans de telles actions. Un groupe incontrôlé ? Mon car arrive. Je vais au village de Gomèn. Il est à l'heure. En route pour Voh. Arrivé, j'irais à Gatop, où il y a une kermesse de Tempérance. La plupart des tribus doivent y être. On verra là bas.
Voh, descente du car. Il me reste cinq kilomètres à pied. La route est déserte. Une jeep arrive derrière moi au ralenti. Un seul conducteur qui, parvenu à ma hauteur, me demande si je vais à Gatop. Il peut m'emmener. C'est un javanais . Ouf! J'ai vaguement entendu parler de lui. Il n'est pas contre nous. Il me laisse devant la tribu et s'en retourne. Je finis la route à pied.
La première chose que je vois , ce sont des gens tranquillement en train de jouer aux boules. Ils ne doivent sûrement pas savoir. J'accélère ma jambe infirme. Cette indifférence me choque. Au dessus de la maison commune claque le drapeau tricolore. Je dépasse les joueurs de pétanque. J'entre dans la salle où l'on boit le café. Ils sont là, le chef de Gatop, Tein Milo et le responsable Palika de Bweyen. Je suis un peu essoufflé :
"Vous êtes au courant, Pierre Declercq. . . mort assassiné!" Ils ont l'air gênés de ma virulence. Je continue sur ma lancée : "Il faut faire quelque chose, manifester, ne pas laisser les fachos triompher! " Je montre le drapeau, demandant s'il ne faut pas le mettre en berne. "C'est Apu qui l'a mis." Apu Tijit , le chef RPCR de Tieta, avait organisé la kermesse de Tempérance. Il mettait le drapeau partout, souvenir du temps passé où c'était les siens qui avaient accueilli les premiers soldats français et leur avait fourni des guides contre le chef Gondou de l'arrière pays de Koné, un des premiers à faire la guerre aux Français. "Mince, on va bien faire quelque chose!" Les camarades commencent à s'exciter contre Lafleur, Dick Ukeiwè et les fachos. Quant à la réaction à avoir, on verra bien. Les Partis vont décider. Dégoûté, je pars.
Je me retape le chemin à pied. Dans la tête , ça chauffe. Tous ces gens, si je me faisais descendre, ils seraient capables de ne pas bouger. Je n'arrive pas à accepter leur passivité. Du coup j'arrive à Voh sans avoir vu les kilomètres. Direction Oundjo, quatorze kilomètres de plus. J'espère que je vais trouver une voiture pour me prendre. A l'entrée de Voh, il y a un café restaurant. Il y a du monde et j'y vais voir. Le maire et son premier adjoint sont là. J'espère qu'ils vont me dépanner. Pas de chance, ils sont en train de boire en racontant le meurtre. On dirait que l'assassinat leur donne soif. Je suis éberlué.
A ce moment, un petit vieux que je ne connais pas s'approche et me dit qu'il voudrait me parler. Je lui dis qu'il n'a qu'à me ramener à Oundjo et qu'on discutera dans sa voiture. Marché conclu. On monte dans sa Toyota 4 x 4, direction la tribu. Et voilà qu'il se met à parler : "Et pourquoi vous faîtes ça? On s'entend bien entre Kanak et Blancs. Pourquoi les Kanak ont-ils besoin de terres? Les colons veulent vous tuer, je les ai entendu." Tout ce baratin à l'eau de rose jusqu'à la tribu. A la fin, il me fait carrément des propositions. D'abord, je ne comprends pas, ce n'est pas dans le contexte. L'autre qui me balance que ce serait idiot de tuer un mec pas mal comme moi. J'étais monté avec l'un des deux vieux pédés de Voh, m'expliquèrent les garçons de la tribu en riant.
A Oundjo , j'ai attendu le lendemain pour partir, découragé par le peu de réactions. Je m'en suis allé à Bako. Là bas, beaucoup de monde, mais la même situation. Le Conseiller territorial UC se planque . Ailleurs , les manifestations succèdent aux manifestations. Ici le représentant de l'UC se saoûle et se cache à Ateu dans la montagne. On verra bien ce qu'on pourra faire le 24 Septembre, jour de deuil kanak, anniversaire de la prise de possession. Puisque le leader UC ne bouge pas, le Comité va pousser à la roue. On envoie le message dans toutes les tribus. Poya, Pouembout, Koné, Voh, Gomèn. Rendez-vous le 24 Septembre à la Sous-Préfecture de Koné, 8 heures. Cette fois ci, avec la voiture du vieux Fessard, on a parcouru toutes les tribus pour discuter avec les délégués, à charge pour eux de répercuter auprès des gens de chez eux. Les chose devenaient urgentes. Toujours pas de nouvelles du Conseiller-Maire UC de Koné. Il paraît qu'il fait ses champs d'ignames à Atéu. Finalement le rendez-vous sera à la Mairie.
24 Septembre 1981 .
Deuil Kanak, deuil pour Pierre Declercq. La foule s'accumule à la Mairie. Vers 9 heures 30, nous devons être dans les cinq cent personnes. Koné est noire de Kanaks. Monsieur le Conseiller-Maire est descendu de sa montagne avec les gens d'Ateu. Chaque formation présente fait une allocution au mégaphone. La droite est dénoncée comme ayant commandité l'assassinat. Lafleur est attaqué pour ses dépôts d'armes à Ouaco. Les gens de Bweyen rappellent un ballet d'hélicoptères, en 1978, entre le centre de Ouaco et un point dans la chaîne, en arrière des mines Lafleur et Ballande. Nous crions notre tristesse et notre amertume de voir un camarade frappé à mort pour avoir voulu lutter du côté de la justice, contre l'injustice de ses propres frères. Blanc de peau, Kanak de coeur. Nous crions tout cela pour que les colons, calfeutrés dans leurs maisons, nous entendent : "Pierre Declercq, premier martyr blanc de l'Indépendance Kanak Socialiste!" [slogan de l'UC]. "Colons dehors, Kanaky indépendante!", "Rendez-nous nos terres!"
Les femmes pleurent, les visages sont graves. Il n'y a pas de mot pour décrire la douleur d'un peuple. Un ami, un frère mort, lâchement frappé dans le dos. La manifestation, encadrée par le service d'ordre, se dirige vers la Sous-Préfecture, pour y déposer le cahier de revendications. La manifestation compte beaucoup de femmes, particulièrement émotionnées. En elles, les mères ressentent peut-être plus profondément la perte de la vie. En tout cas, elles sont là et se font entendre. A la Sous-Préfecture, nous nous disposons face aux bâtiments. Quelques Gendarmes nous font face. Les Gendarmes Mobiles sont en position plus loin. Discours, slogans. Le soleil chauffe. Les jeunes s'attaquent au mât du drapeau pour en descendre le symbole de la France. Légère bousculade avec les Gendarmes. Le mât est tordu. Le drapeau reste en place. Les vieux ont calmé les jeunes. Moi aussi d'ailleurs, obéissant à une vieille inhibition reçue de mon milieu d'origine. Le camarade Moïse de Noelly traite les Gendarmes de robots téléguidés. Le Sous-Préfet reçoit la délégation et le cahier de revendications.
Retour au village. Je suis resté derrière avec les camarades de Netchaot. Devant nous, des jeunes allument des feux dans l'herbe. Trop fatigué, je ne réagis pas. Un feu contre un assassinat, c'est vraiment pas cher payé. A la Mairie, on décide de ce qu'on doit faire. Pour nous au Comité, c'est déjà tout décidé : un barrage sur la Route territoriale n° 1, comme il s'en est fait un peu partout. Déroute des vieux routiers de l'UC. Notre Maire Conseiller recommande la modération. Il demande avec quoi on va faire le barrage : "Avec le matériel de la Mairie! "Le Maire outré : "Ah non! C'est moi qui serais responsable. "On prendra donc ce qui traîne. Il y a problème. Seul le Palika est à fond pour, ainsi que les militants du Comité des Terres et certains vieux de l'UC. Les femmes sont pour. On démarre. Les gens de Koniambo nous rejoignent. On établit le barrage à l'entrée de Koné, à 500 mètres du pont. Ce sont les femmes qui font nombre. De Bako, il n'y a pratiquement que celles ci. Le barrage est composé de grosses branches d'arbres mises sur la route, de panneaux arrachés et on attend. Personne ne passera, du moins on l'espère. La fumée de la brousse en feu recouvre Koné, donnant l'impression de loin que le village brûle.
14 heures. Après avoir éteints les feux de brousse, les colons ont établi un barrage de l'autre côté du pont. Des jeunes se sont avancés vers nous avec des barres de fer. Les jeunes de Tiawe ont été à leur rencontre avec des massues improvisées. Les autres n'ont pas insisté. Demi-tour. Les Gendarmes Mobiles ont établi un tampon entre nos deux barrages. On ne peut pas dire que le pont ne soit pas fréquenté!
Pour nous, rien n'est sûr. Les Mobiles menacent de casser le barrage. Les colons ont amené des tracteurs et menacent de défoncer le barrage au bulldozer. Il faut qu'on tienne le plus longtemps possible, que l'honneur soit au moins sauf. Ce sera la guerre des nerfs pendant toute l'après midi. Nous savons que les Gendarmes Mobiles ont saisi des fusils dans les voitures des colons. Il y a des gens de chez nous de l'autre côté, qui regardent en curieux. Des fusils contre les femmes qui font le feu sur le bitume pour faire la cuisine, le soir tombant! On reçoit des nouvelles du Front Indépendantise. Les barrages seront tous levés à 19 heures 30. Le FI est passé par la Gendarmerie pour le faire savoir. Nous décidons de partir à 20 heures, préférant partir la nuit pour ne pas faciliter la tâche à de possibles tireurs isolés. Mais les Koniambo doivent passer par le village européen pour rentrer chez eux. On traversera donc tous le village et on passera devant les colons. Les Mobiles sont prévenus. Ils auront à nous séparer.
Arrivés devant la Mairie, on fait face aux fachos. Parmi eux, il y a des Kanak. Les Gendarmes nous pressent de nous disperser. C'est fini, chacun s'en retourne à sa tribu en groupe. Les femmes et les gosses d'abord, les hommes en retrait. Des voitures feront l'aller et retour, afin de dégager le plus de monde. Avec le vieux Fessard, Daniel le géant et Fessard, on reste en arrière pour vérifier que personne n'est resté. Mais on a attendu trop longtemps, il n'y a plus personne. Il est temps de filer. On quitte le village, pas trop rassurés. Lorsqu'on arrive au croisement d'une route qui rejoint la route de Koniambo, on voit une file de voitures descendre à pleins phares dans notre direction. Nous sommes piégés. Je cherche un bâton, un caillou pour me défendre. Le grand Daniel, en colère, m'interpelle : "Que veux tu faire avec ton petit caillou? Laisse, on verra bien ce qu'ils vont faire, ces e. . . !" La file de voiture, vingt cinq en tout, défile devant nous au ralenti; les conducteurs se penchent sur le volant pour nous faire le coup de l'opération "Gros Yeux". Que c'est long, ce défilé!
C'est vrai, j'ai eu la frousse, je n'ai pas honte à le dire. Dans la nuit trois voitures de colons sillonneront les tribus endormies. Personne ne répondra à leur provocation. Le lendemain, je repartais pour Oundjo. Le Dimanche, Saggio, entrepreneur en bâtiment de son état, connu depuis aussi pour un pont construit par lui et effondré à la première pluie, pied-noir voulant se venger sur les Kanak d'une guerre perdue ailleurs, alla voir le grand chef de Bako. Lui et une clique de colons signifièrent au chef que si le dénommé René Guiart revenait à la tribu de Bako, ils le tueraient, lui, Fessard et toute la famille de ce dernier. Faute de témoins ne se rétractant pas, la plainte déposée aussitôt n'eut pas de suites. J'ai encore la liste de tous les imbéciles qui défilèrent devant nous à Koné. Et les petits malins qui, à trois voitures, bloquèrent des gosses sur la route pour leur faire peur. Des grandes gueules, mais pas tous des tueurs, loin de là.
Cette affaire Declercq est bizarre. Le coupable offert est trop évident. A Nouméa, j'en saurait peut-être plus. Dans les journaux, à la radio, à la télévision, il n'est question que de ce qui se passe à Canala et d'Eloi Machoro, Conseiller territorial UC. Située sur la côte est, la commune de Canala est accessible par une seule route montagneuse, étroite, serpentant à travers la chaîne. Un barrage avait été établi au col contrôlant Canala. Des coups de feu avaient été tirés contre des maisons de colons. Les Gendarmes quelques hommes seulement, s'étaient claquemurés dans les bâtiments du Poste avec les colons apeurés. L'effectif suffisant en période de calme s'était senti isolé dans une région tout d'un coup devenue hostile. Les blancs étaient par trop minoritaires pour offrir même un semblant de résistance, comme éprouvant un sentiment d'impuissance devant une force présumée aveugle. Une façon de se retrouver dans la situation qui était normalement celle des Kanak!
Pour cette journée, l'UC avait programmé une occupation de terres. En fait, il y eut débordement par des jeunes du Palika qui établirent un barrage. Une ébauche de station thermale, La Crouen, fut mise à sac. Il n'y eut pas d'occupation, les militants de l'UC se portant sur le barrage. Il fallait une tête à ce bouleversement, ce fut Machoro. Cette affaire de Canala, à la suite de laquelle les colons de Canala s'en allèrent définitivement pour la plupart. créa la stature d'Eloi Machoro, devenu celui qui avait fait partir les colons du pays Xaracü. Une action si symbolique qu'elle imprégna la pensée de toute la jeunesse kanak. Ce n'était plus du discours, mais une réalité palpable, le départ des blancs et le retour au pays kanak. Après cette action d'éclat, l'UC ne pouvait que désigner Eloi Machoro pour remplacer Pierre Declercq comme Secrétaire Général du Parti.
A Nouméa, c'est la parano. Les petits fachos du coin font du zèle, certains que le coup vient de leur grand leader. J'en trouve tous les soirs devant chez moi, l'après midi aussi, faisant le pied de grue. Ils sont sûrs qu'on va avoir besoin d'eux pour un grand coup : l'élimination des dirigeants indépendantistes. Ils en parlent, ils espèrent. Chacun vit son angoisse ou son exaltation. Cela dépend à quel camp il appartient.
Toutes les théories sont valables. Les Gendarmes se demanderont même si Maurice Lenormand n'aurait pas pu organiser le meurtre. En cela ils exagèrent, l'ancien fondateur-dictateur de l'UC est en perte de vitesse. Mais je ne vois pas non plus Jacques Lafleur ordonner ce genre d'exécution. Un groupe incontrôlé de z'oreilles ou de pieds-noirs peut-être. Le meurtre s'est déroulé sans anicroches, sans laisser de traces. Un travail de professionnel.
Pierre Declercq avait d'habitude un homme qui l'accompagnait et dormait chez lui. Ce jour là, un garçon d'Ouvéa devait rester avec lui. Il eut un empêchement, quelqu'un de sa famille malade. Declercq regagna sa maison seul, à douze kilomètres de Nouméa, à Robinson, après La Conception. Sa maison était construite sur un terrassement, au flanc d'une colline. Il avait pour habitude de travailler tard à ses dossiers pendant que sa femme et ses enfants dormaient. Dans le salon où se trouvait son bureau, de grandes baies vitrées, fermées par des rideaux ou des volets métalliques Du côté de la porte d'entrée, une petite vitre toujours ouverte pour la circulation de l'air. Par cette petite fenêtre, on pouvait le voir, penché sur son travail. Le tueur, armé d'un riot-gun, arme pas très courante en Nouvelle Calédonie, tire sur Declercq. La distance, courte, fait que ce dernier ramasse toute la décharge de gros grains de chevrotine, groupés. Il s'écroule, les poumons traversés. Une flaque de sang court sur le parquet. Declercq n'est pas encore mort. Réveillée par un vacarme dont elle ne comprend pas l'origine, sa femme se lève et va voir son mari dans le salon. Des débris de verre, son mari au sol, ses enfants réveillés aussi, un cauchemar. Elle finit par appeler la Gendarmerie, puis une ambulance. Une ambulance qui mettra deux heures à travers une ville de 70.000 habitants. Elle s'est perdue. Des chauffeurs caldoches qui se perdent! Deux heures pendant lesquelles les dernières parcelles de vie de Pierre Declercq s'écouleront. Ce détail confirmera la thèse du complot de droite aux yeux des indépendantistes. Dans certains restaurants des gens se croyant malins se font livrer un cercueil pour l'arroser au champagne à la santé de Declercq. Tous ces soi-disant loyalistes se sentaient fiers de leurs leaders. Ils avaient osé, ne s'étaient pas dégonflés. On allait pouvoir faire la peau de tous ces blancs indépendantistes.
Celui du deuil fut un jour triste pour le peuple kanak. Declercq fut enterré à la tribu de la Conception, au milieu de ce peuple pour lequel il avait donné sa vie. Pour honorer son corps, le pays kanak n'avait qu'un peu de terre et les larmes de ses femmes, mais du moins celles ci étaient-elles sincères. La joie mauvaise des européens faisait mal au coeur, mais elle n'aboutissait qu'à exacerber le sentiment indépendantiste chez les Kanak. Certains, chez les Caldoches de droite , ne se réjouirent pas. Ils étaient peu nombreux. . . Dommage!
On finit par trouver un coupable. On découvrit dans une poubelle de son lieu de travail, un garage, une liste de personnalités indépendantes à assassiner et comme par hasard aussi un riot-gun. Il avait proféré des menaces à plusieurs reprises. Il aurait, dit-on, même été jusqu'à faire la proposition de ce meurtre à Lafleur, qui l'aurait envoyé promener. Il faudra un temps fou pour s'apercevoir que ce n'était pas le bon coupable, cependant que le vrai s'était transformé en courant d'air. A ce moment, on ressortit un deuxième acolyte, pied-noir, détective à la manque, gardien de nuit d'un hôtel en face de chez ma mère, dont une partie du dossier se révélera frappé du Secret Défense du fait de son appartenance plus ou moins claire, plus ou moins provisoire, à la DST. Puis un pâle comparse martiniquais qui changeait de version à chaque interrogatoire. Une application de la technique des leurres successifs, laissés sur le parcours.
La droite locale est un coupable évident, trop évident. Le meurtre de Declercq allait radicaliser le mouvement indépendantiste. Alors à qui profitait-il? Où était l'avantage?
Pierre Declercq était un organisateur né. Ce qu'il a prouvé à maintes reprises. Il était bon père de famille, catholique pratiquant, sobre, intouchable dans sa vie privée. Il était Secrétaire Général de l'Union Calédonienne, le mouvement électoralement le plus important, et un des dirigeants qui l'ont entrainé en faveur de l'indépendance à son 8e Congrès, à Bourail. C'était un travailleur forcené. Il connaissait tous ses dossiers à fond. Un adversaire dangereux. Il avait réorganisé les structures d'une UC en voie de radicalisation, lui même en train de se radicaliser. Le laisser faire créait le risque d'avoir en face de soi un mouvement fort. L'éliminer comportait bien le danger d'une radicalisation, mais celle d'un mouvement peu efficace et retombant dans une phase d'inorganisation relative. La radicalisation de Pierre Declercq gênant certains de ses amis, leur réaction risquait d'être modérée. Ce serait dans tous les cas un répit. La propagande serait plus aisée si l'on n'avait pas devant soi un leader blanc de l'UC, de façon à pouvoir plus aisément présenter comme raciste le mot d'ordre d'indépendance kanak. Au cas où il faudrait donner l'indépendance, un Parti dépourvu d'idéologie et de tête organisatrice serait plus facile à manier.
A qui obéissait le meurtrier est la véritable question, qui n'a jamais été posée.
Dans l'autre camp par contre, rien n'était caché. Les Renseignements Généraux avaient les meilleures relations avec les leaders indépendantistes, qui leur racontaient tout ce qu'ils voulaient savoir, au point que tel inspecteur, qui s'était fait une spécialité de ces contacts, était dénoncé par la droite comme pro-indépendantiste. Moi même qui lui ai parlé, je ne pouvais m'empêcher d'admirer son savoir faire. Il n'avait même pas à se soucier de pénétrer le mouvement indépendantiste. La réponse des leaders mis en garde : "Ne t'en fais pas, on ne lui dit que ce qu'on veut bien lui dire", était, selon le cas, rouerie ou naïveté. En tout cas, les RG avaient peu de mal à rédiger leurs rapports.
En pays kanak, les réunions durent longtemps. Une fois, à Netchaot, vers 22 heures, on avait attaqué le repas dehors avant de reprendre les discussions. Il faisait vraiment froid. Les gens habitués à la chaîne restaient torse nu ou en tricot de corps. Les montagnards mangent beaucoup de piments, pour se réchauffer, ce qui offre l'avantage de leur procurer l'apport indispensable de vitamines. Pour me réchauffer, j'avalais une dizaine de petits piments. J'ai cru que j'allais monter au cocotier. J'avais la bouche en feu. Du phosphore liquide me coulait dans l'estomac. Du coup, j'ai préféré me réchauffer au feu dehors, qui illuminait les cocotiers en projetant les ombres dansantes de nos silhouettes.
On analysait dans ces réunions les réactions passionnelles des colons. Nous avions désiré des réactions, nous étions satisfaits. Les colons bougeaient et les lettre de revendications continuaient à pleuvoir. Nous en étions arrivés à la deuxième lettre à chaque colon, qui leur accordait un délai de réflexion de quinze jours, faute de quoi nous récupérerions d'autorité nos terres ancestrales. La menace répondait à la menace. Le Journal-tambour se faisait l'écho de l'indignation des colons devant le laxisme des autorités. Si le Gouvernement ne bougeait pas, eux sauraient rétablir l'autorité par la force s'il le fallait. La Rurale tempêtait et son leader Justin Guillemard appelait à la mobilisation, la patrie étant en danger : les hordes communistes se préparaient à déferler sur le Territoire. Chez lui, cela allait devenir une manie, en plus d'innombrables pétitions demandant des expulsions à répétition comme dans le bon vieux temps.
Pour eux, tout ce qui était vaguement contre le système caldoche était anti-français, et d'office communiste. Même si pour le moment nous n'étions pas sorti de la légalité républicaine, nous étions devenus l'épouvantail au couteau entre les dents, les violeurs de petites filles, etc. Pour nous nous la situation était positive, même s'il ne s'était dessinée aucune réaction en faveur d'une co-existence entre Blancs et Kanak. Ceux qui donnaient leur accord, le faisaient pour vendre leurs terre, pas pour chercher avec nous une forme de vie commune. Situation positive dans la mesure où nous n'étions pas suffisamment assurés de notre force. Comment faire bouger l'administration? Nous comptions en partie sur la réaction disproportionnée d'avec l'évènement des Caldoches. Les rodomontades du citoyen Guillemard firent l'affaire. Il ira jusqu'à écrire une lettre de menaces à la Reine d'Angleterre pour protester contre la position prise par l'Australie, pourtant fort modérée. Ce même citoyen ira en cachette en Nouvelle Zélande étudier l'achat d'une propriété d'élevage de moutons dans l'île du Sud, celle où il n'y a presque pas de Maoris.
L'administration réagit prudemment en essayant de faire pression sur certaines sections du Front Indépendantiste. Nous étions heureusement libres de toute attache directe avec le Front et maîtres de nos décisions. Les pouvoirs publics envisagèrent alors d'acheter certains domaines de façon à satisfaire les revendications les plus criantes et bloquer ainsi la participation au mouvement des tribus partiellement satisfaites. Ce fut le cas pour Bako, dont la Réserve se trouva agrandie de 8 hectares, vendus par un voisin caldoche. La tribu absorba ce don et poursuivit sa participation. C'était trop peu.
Le temps était venu de joindre le geste à la parole. Lors d'une réunion à la tribu de Nékliai, il fut décidé de fixer des pancartes le long des propriétés proches des tribus, pancartes rappelant la revendication foncière sur le domaine en question, du genre : "Terre revendiquée, terre kanak". On fixa le jour de cette opération symbolique, qui se prolongerait sur la semaine. Ainsi fut fait, à Voh, Koné et Poya. D'un seul coup, le long de la RT 1, fleurirent les pancartes revendiquant les terres, et de même le long des routes de la chaîne. Oundjo les plaça le long de la propriété Ballande à Pidjène. Qu'avait-on fait là? Les colons poussèrent des hurlements de porcs qu'on égorge. Les Kanak allaient les assassiner dans leur lit et l'administration laissait faire! A leur habitude, les colons faisaient une montagne d'un petit rien. Ils devenaient méchants.
A cette époque, je portais toujours un poignard sur moi pour essayer de me défendre. Sans grande illusion sur ma capacité en cas d'agression, mais j'avais au moins l'espoir d'en faire payer un. Ce jour là, je marchais sur la route de Koné à Bako et mon chemin passait devant la maison du père Devillers. Arrivé à la hauteur de la maison, trois chiens jaillirent de chez lui. Un très gros, un moyen et un petit genre caniche. Clopin clopant, je reculai en essayant de leur faire peur. Je glissai ma main dans mon sac pour sortir mon poignard et m'apprêtai à lancer le sac dans la gueule du plus gros pour ensuite tenter de lui trancher la gorge, sacrifiant mes mollets aux deux autres. A ce moment, un coup de sifflet, parti de la maison, rappela les chiens. On me refit ce genre de mise en scène une deuxième fois, ailleurs. Mon état physique m'empêchait d'aller demander des comptes aux rigolos que ce genre de sport amusait.
A Nouméa, lorsque j'y étais, il m'arrivait d'être suivi, ou de trouver des motards devant le jardin, réparant des pannes imaginaires. Des voitures stationnaient avec leurs occupants, jusque très tard dans la nuit, devant la maison de ma mère. Un jour qu'elle était là, cette dernière s'amusa à arroser des motards, occupés depuis trois heures à nettoyer leur bougie. Je faisais toujours le même trajet. Je partais boire un café chez un vietnamien, puis bifurquais en direction de la poste. De temps en temps, j'allais à l'ODIL, ex-FADIL, ou à l'Assemblée Territoriale. Toujours pareil, mais jamais aux mêmes heures et jamais par la même rue, ce qui n'est guère aisé à Nouméa où les rues ne se bousculent pas. Je ne bois pas, je ne vais pas au cinéma. Je préfère la lecture. Je m'occupais à amasser le plus grand nombre d'informations en un minimum de temps. Après, retour dans les tribus.
Samedi 14 Août 1982 .
La pose des pancartes le long des barrières de colons avait déjà établi un fossé entre ceux qui parlaient pour le plaisir et ceux qui étaient prêts à agir.
A la tribu d'Oundjo, les pancartes furent clouées en plein jour par les jeunes de la tribu, au nombre d'une vingtaine. Elles restèrent là quinze jours , au bout desquelles elles furent arrachées sur les ordres de la Maison Ballande . L'indignation fut à son comble à la tribu où les vieux parlèrent d'aller demander des comptes au gérant. Le problème était qu'il n'y avait pas de voiture disponible. On sauta sur l'occasion : "Vous voulez une voiture Bien! On en trouvera une pour trois heures de l'après midi. Rendez vous donc à trois heures." Les vieux, au comble de la colère apparente : "Trois heures, on sera tous là. On va le damer, cet imbécile! A trois heures!" On se sépara pour déjeuner chacun chez soi. A trois heures de l'après midi arrive la voiture. Personne au rendez vous. On cherche les vieux. Evaporés. On en trouve un , qui prend un air absent. On lui demande où sont passés tous ses amis. Nullement troublé, il répond : "Faut pas nous attendre. Nous, on est fini vieux. L'avenir, c'est pour vous, les jeunes. Nous on a déjà gagné notre part. Allez y et engueulez bien ce Blanc. Dîtes bien que la prochaine fois on va le damer!"
Résultat, on s'est retrouvé à une dizaine pour monter à la Station Ballande. Arrivé là haut, on prévient le gérant que les pancartes allaient être remises, et que s'il y touchait, on reviendrait le voir. Cette affaire ne le concernait pas, elle était entre nous et Ballande. Les garçons commençaient à taper sur le matériel avec leurs tamiocs, ce qui ne semblait pas impressionner ce gars. Même si nos relations furent tendues, lui au moins ne parlait pas de tuer pour régler un problème. Ce qui changeait de l'éternel discours caldoche.
Mais, à part les abominations habituelles de La Rurale, rien ne venait récompenser nos efforts. L'administration faisait la sourde oreille. Nous étions au pied du mur. On allait passer à l'action. La première occupation se ferait en faveur de la tribu de Gatop. La Réserve dont elle disposait était une véritable caricature : 190 hectares de collines rocheuses, infertiles et sèches, pour 120 habitants. Les habitants étaient obligés de louer de la terre à un colon pour faire leurs cultures. Les médias ne pourraient que nous donner raison. Le terrain occupé appartenait à Mme Veuve Molédous, qui était prête à vendre. Le Territoire n'aurait aucune raison valable pour ne pas acheter. Notre position semblait donc forte. Nous avions considéré tous les cas de figure. Affrontement ou pas, emprisonnement ou pas, les pouvoirs publics seraient obligés de céder. Un jour fut fixé, l'administration prévenue ainsi que le Journal-tambour. Une dernière réunion était prévue afin de fignoler la préparation de l'évènement.
Au jour dit, à la tribu d'Oundjo, on voit arriver le petit chef de Gatop, tout guilleret. Le Sous-Préfet l'avait convoqué pour lui dire que le Territoire rachetait la propriété en faveur de la tribu. Toute garantie était donné au chef pour le transfert en faveur de la tribu, aussitôt l'achat réalisé. Inutile donc de persévérer dans une action pouvant provoquer des troubles à l'ordre public. L'occupation s'annulait donc à la satisfaction générale. La tribu bénéficia en effet du terrain le 1 Septembre 1982. On considéra donc l'affaire comme close et l'on passa à l'initiative suivante.
Carte schématique de la circonscription de Poya
Il avait été prévu que les occupations se passeraient chaque fois dans une commune différente. La tribu de Nekliay porta son propre cas à notre attention. Un colon récent, Pierre Pageot, louait une propriété de 300 hectares, mitoyenne à la Réserve, où il faisait de l'élevage de porcs. Il employait le chef de Montfawe . Nous pûmes établir à son sujet la fiche suivante : métropolitain , marié , père de deux enfants , inscrit aux Radicaux de gauche, parti embryonnaire en Nouvelle Calédonie et dont il voulait fonder une section dans la commune de Poya. Il avait tout pour déplaire aux Caldoches, parce que métropolitain d'abord - les Caldoches les supportent par nécessité, mais les détestent. Parce qu'il avait une attitude cordiale vis à vis des Kanak avec qui il engageait volontiers la discussion. Parce que socialisant, cherchant à recruter pour un parti de gauche, ce qui était bien sûr impardonnable. Il était couvert de dettes, à cause de la lourdeur de ses investissements. Il serait pris à la gorge si la situation se détériorait.
La situation nous était donc favorable. Le domaine était situé à l'intérieur des terres et, pour y accéder, il fallait traverser la tribu de Karaji. La maison de Pageot était à 300 mètres à vol d'oiseau de la tribu de Nekliay. Ses alentours étaient couverts de brousses. Lui aussi avait eu ses pancartes : "Terres revendiquées, etc", clouées sur ses poteaux de barrières. Il sentait que l'atmosphère changeait à son égard. Plus de joyeux saluts sur la route. Une tension sourde environnait peu à peu la propriété. Cela dura jusqu'au jour où il décida d'entamer le dialogue avec le clan traditionnellement maître de la terre qu'il occupait et d'envisager la possibilité de travailler ensemble. De vivre côte à côte sur de nouvelles bases. C'eut été une première, un évènement plus intéressant pour nous que la récupération de la terre. La définition de nouvelles relations d'égal à égal. L'occupation fut donc retardée.
Qu'avait donc fait de mal le pauvre Pageot? Un crime de lèse-caldochie. Lorsque les autres colons furent au courant, ils faillirent en avaler leur bulletin de naissance. Ce Z'oreille qui essayait de les doubler! Du jour au lendemain, des militants de La Rurale vinrent le voir pour le sommer de cesser immédiatement son manège, sinon il lui arriverait des bricoles. Il reçut des coups de téléphone de menaces et d'insultes, de ces lettres anonymes qui fleurissent si facilement en Nouvelle Calédonie. Ces braves Caldoches lui tournaient le dos au village et organisaient sa mise en quarantaine.
Au bout de deux mois de ce régime, les nerfs de madame Pageot commencèrent à flancher. Lui avait des problèmes avec les Banques. Son élevage était coûteux, toute la nourriture des porcs étant importée, ce qui multipliait le manque à gagner . Devant les menaces, Pageot tergiversait dans ses discussions avec les Kanak. Il avait reçu des garanties de tout le monde, de l'Administration d'Etat, du Territoire, des Banques, des Partis de droite. Il essayait de poursuivre la discussion avec la tribu dans l'espoir de trouver une voie médiane lui permettant une vie sans problèmes. Il avait tout quitté en France pour cette aventure calédonienne, et était de ceux que la droite avait attirés en Nouvelle Calédonie, par des promesses fallacieuses de prospérité, pour faire pièce aux Kanak considérés comme dangereux.
Mais nous n'avions plus le choix. Devant ce qui était pour nous la mauvaise foi de Pageot, notre seul interlocuteur, nous devions réagir. Un ultimatum écrit lui fut envoyé. Il avait quinze jours pour déguerpir des lieux. La date de l'occupation de terres fut fixée. La lettre était dure, de façon à ameuter La Rurale et l'administration. La première allait tellement hurler au meurtre que le Haut Commissaire se verrait obligé de nous envoyer les Gendarmes Mobiles, ce qui serait pour nous une certaine protection contre ceux des colons qui se voulaient massacreurs. De même, la présence de journalistes, attirés par la cacophonie organisée autour de l'évènement, pourrait nous garantir des actions de force des Gendarmes Mobiles.
Nous ne savions pas jusqu'où la Haute Administration était intoxiquée par le tapage des colons. Des plaintes affluaient à la Gendarmerie, concernant des menaces imaginaires de la part des Kanak. Les femmes blanches y allaient de leurs larmes. Qu'allaient-elles devenir, si elles étaient chassées de chez elles? Les Kanak les menaçaient, leur maris parlaient de mourir sur place. Qu'allaient devenir leurs enfants? Les hommes se drapaient dans les plis du drapeau tricolore et fustigeaient leur lâche abandon par la France. Devant cette comédie, les Gendarmes se découvraient une âme de preux chevaliers. Après tout, les colons leur apportaient de la viande de cerf, les emmenaient à la chasse avec eux. La société qu'ils fréquentaient était la société blanche du lieu. Les Kanak restaient. . . les autres. Parallèlement à ces cris, à ces larmes de crocodile, les Européens portaient, comme toujours depuis un siècle, des plaintes sans fondements contre les Kanak, les menaces s'accumulaient, les provocations se multipliaient.
Des consignes très strictes furent données aux militants du Comité des Terres. Ne pas répondre aux provocations, de façon à ne pas donner aux Gendarmes de prétexte à arrestations. Ne pas faire attention aux menaces proférées par les colons, mais porter plainte systématiquement pour qu'il en reste une trace juridique. Eviter d'aller seul boire au village européen. Embarquer d'autorité tout homme isolé en état d'ébriété pour le ramener à la tribu. Signaler toutes les allées et venues de Gendarmes dans les tribus. Rapporter toute exaction commise envers des Kanak. Tenter d'obtenir le plus de renseignements possibles chez les colons de façon à cerner le schéma et connaître les moyens d'une action possible de leur part. Dans le même temps des réunions furent organisées dans toutes les tribus pour mettre tout un chacun au courant de ses droits légaux et surtout des limitations aux pouvoirs des Gendarmes. Il fallait s'opposer aux habitudes de ces derniers de d'ouvrir les portes à coups de bottes lorsque le maître de la maison n'était pas là, casser la porte et mettre le bordel dans la maison.
La situation se présentait ainsi : nous, les victimes de tant d'iniquités, étions devenus les bourreaux potentiels, qu'il faudrait réduire aux lance-flammes (sic). Le Député Rock Pidjot avait décrit à l'Assemblée Nationale la menace venue de la droite locale d'arroser à la mitrailleuse, d'hélicoptères, les villages kanak, menaces que lui avait rapportées le Ministre Paul Dijoud.
Tout le monde était sous tension. Pageot n'arrêtait pas d'aller à la tribu supplier qu'on annulât l'occupation de terres, les colons affirmant vouloir faire un massacre. La Rurale battait le tambour et déjà les pieds-noirs apparaissaient à l'arrière-plan, conseillers en massacres garantis, pieds-noirs et pieds-nickelés réunis. Mais la montagne allait accoucher d'une souris.
La dernière réunion préparatoire eut lieu à la tribu de Nékliay. On ne pouvait plus reculer, ayant mis toutes les chances de notre côté. On allait inviter toutes les organisations politiques kanak à venir nous soutenir. Quant aux menaces des anges blancs exterminateurs, les vieux décidèrent qu'il n'y avait pas lieu de se défendre. Nous avions le bon droit pour nous. Celui qui marche avec la justice ne craint pas la souffrance. D'accord avec des garçons du Palika, nous insistâmes pour une protection minimale .contre les Rambos locaux. Les vieux acceptèrent de placer quatre hommes armés, cachés dans les brousses. C'était un peu léger, mais, en réalité, le jour venu, ils ne placèrent personne. L'accord donné ne l'avait été que pour nous faire plaisir. De sacrés entêtés, ces vieux là!
Il ne restait plus qu'à passer à la phase finale. Les colons essayaient de nous effrayer. Nous allions renvoyer l'ascenseur. Nous savions que toute tribu comporte ses informateurs des Blancs et des Gendarmes. Des Grands Chefs comme celui de Poinda n'hésitaient pas à dénoncer qui envisageait de s'opposer à une injustice. Ils justifiaient ainsi le salaire que l'administration leur versait. Un jour ce dernier descendit en grande pompe à la Sous-Préfecture, vêtu de son uniforme à galons de colonel, réclamant tout simplement mon expulsion manu militari de son district. Le Sous-Préfet dut lui rappeler que la France appartenait à tous ses citoyens et même aux enquiquineurs de mon genre.
Nous organisions dans toutes les tribus des réunions pour lancer jusqu'aux nuages nos émotions. Les sanglots dans la voix, la flamme dans le regard, l'appel au sacrifice, tout y passa. A Netchaot, on débuta par l'histoire du pays et les massacres du fait des soldats en 1864. L'exécution en 1878, à la Dumbéa, de tous les hommes de la tribu de Mme Scholastique Pidjot. Le rappel de la fondation de la tribu de Boreare, dans la chaîne centrale, au fond de la rivière de Houaïlou, tribu dont le chef Paul Wema Gwê è avait dit : "Nous irons si loin dans la montagne que jamais les Blancs ne viendront nous y rejoindre!" . Il ne savait pas qu'un jour les Blancs iraient dans la lune. Les vieux rappelèrent les soldats venus les mitrailler du haut des crêtes. Tout cela fut raconté et beaucoup d'autres choses encore : toute l'histoire d'un peuple vaincu. La pleine lune était montée dans le ciel, jetant sur la tribu rassemblée une lumière crue. Les vieilles femmes avaient allumé des feux pour se chauffer. Les arbres bruissaient doucement comme s'ils étaient attentifs aux discours. L'émotion était à son comble. Un vieux se leva et parla en langue Camuki. On me traduisit :
"Nous avons tant souffert. Nous avons subi tant de mépris. Aujourd'hui le Gouvernement reconnaît les torts qui nous ont été infligés. Il se dit prêt à nous restituer nos terres. Ceux qui nous ont toujours traités comme des chiens, les colons, refusent et parlent de nouveau de tirer et d'écraser. Nous réclamons seulement nos droits, comme il est dit dans notre Bible : "Tu marcheras avec la justice et tu ne craindras point". La parole de Dieu nous gardera sur le chemin de la vérité. S'il nous faut mourir, alors mourons! Si les colons nous tuent, ils le pourront parce qu'ils ont des fusils. La honte rejaillira sur la France et cette tache ne pourra jamais s'effacer."
Les discours succédaient aux discours. Les femmes se taisaient, attentives aux paroles des vieux racontant l'histoire des clans, désapprobatrices parfois des paroles violentes des jeunes. Arriva un moment où le silence se fit, chacun se plongeant dans ses souvenirs douloureux et si proches.
Moi qui étais fatigué, je ne songeais plus qu'à dormir dans une bonne couverture. Je m'endormis. Brusquement des hommes qui parlaient avec animation élevèrent la voix, en français : "S'il faut mourir, alors mourrons aujourd'hui! Prenons tout ce que nous avons d'armes, fusils , tamiocs, sabres d'abattis et attaquons Koné." Les femmes approuvaient bruyamment. "Si demain, nous devions être massacrés sans défense, autant commencer d'abord. On aura au moins la satisfaction d'en tuer quelques uns avant de mourir. Nos femmes se battront avec nous. Mourons comme des guerriers au lieu de nous faire abattre comme des lapins! S'il le faut, partons ce soir!"
A l'âpreté de la voix, à la violence de la parole, je m'étais éveillé. C'était là le résultat de l'attitude inique des colons. Croire que la survie de leur caste passait par la réduction des Kanak à l'état de parias, Kanak qu'entre eux ils traitent de singes ou de bétail. L'excitation générale commençait à poser problème. Il fallait calmer le jeu. En tant que Comité des Terres, nous rappelâmes les consigne données et l'inutilité de remettre en cause la journée d'occupation des terres prévues. La dessus, la réunion se termina et je partis me coucher pour de bon, vanné. Un moment, j'avais oublié la passion du discours chez les Kanak, j'avais failli succomber à l'émotion ambiante.
Cette passion du verbe était un trait commun entre les Kanak et les Caldoches. Mais chez ces derniers, il s'agissait d'une comédie qui, malheureusement, portait. La solidarité de race faisait que les interlocuteurs prenaient cette mise en scène au sérieux. La crainte de l'inconnu soudait les Z'oreilles aux Caldoches. L'inconnu, c'était le monde kanak, le monde noir.
La Radio cocotier fonctionna parfaitement. Des rapports furent faits au grand chef de Poinda, venant des différentes tribus. Lui même fit son rapport à son voisin immédiat, Devillers , qui fit son rapport à qui de droit. Les Kanak avaient parlé de fusils. Même les rapports de Gendarmerie en faisaient état. Ce n'était plus une manifestation politique, mais une révolte armée. Les Kanak allaient attaquer Pageot. Ce fut la jubilation. Ils avaient réussi à faire déclarer ouvertement aux singes qu'ils allaient tirer. Maintenant c'était l'Armée que l'affaire regardait. Il fallait une bonne répression, bien sanglante, comme autrefois. Entre nous, dans toutes ces histoires, on ne savait qui prenait l'autre pour un imbécile. Aller chercher l'Armée pour ce que nous voulions faire!
L'opération envisagée se résumait à la construction d'une case ronde, symbolique, à l'emplacement ancien exact de l'ancienne chefferie Nekiriai. Point final! Nous avions coupé les poteaux, les gaulettes et la paille nécessaires. En premier devait marcher le clan concerné, suivi de ses alliés et de ses invités. Il n'était nullement question d'expulser Pageot de chez lui. Cela ne nous aurait avancé à rien et une telle action aurait enclenché une répression sans commune mesure avec l'ampleur du délit. Imaginez notre stupéfaction devant l'hystérie déclenchée par La Rurale et son Président!
Nous étions les premiers à entreprendre ce qui s'appelait, bien à tort, une "occupation de terres". Tout le monde s'attendait à ce que cela se fasse à la Dumbéa, sur la propriété Chabert, mais l'UC s'était dégonflée : trop dangereux. Le parti devait cependant nous réserver une surprise. Il allait se lancer dans une occupation "politique", avec toutes les apparences d'une action réelle. Ce qui allait lui permettre de récupérer le bénéfice politique de toutes les occupations qui allaient suivre.
Le frère d'Eloi Machoro avait acheté un terrain à un Paladini, fils de Florindo Paladini, ancien seul et unique homme de gauche, ou du moins se proclamant tel, de Nouvelle Calédonie, et membre fondateur éphémère du non moins éphémère Parti Communiste Calédonien, apparu et disparu au bout de six mois à la Libération et bien ancré dans les phantasmes de la colonisation. Le paiement de cet achat s'effectuait par versements réguliers. Mais Paladini voulut un jour reprendre sa parole et jeter dehors Machoro, sans rien même lui rembourser de ce qu'il avait perçu, illégalité flagrante. Il suffisait de faire constater par voie d'huissier le fait. Le frère de Machoro était chez lui, l'acte de vente en témoignait. On ne sait pourquoi La Rurale se saisit du dossier et son Président se mit à moudre du vent. Le Journal-tambour annonça une occupation de terres chez Paladini et dénonça le scandale. Nous étions contents, nous le Comité des Terres. D'autres s'étaient enfin réveillés et avaient agi avant nous. C'était en fait un grand cinéma. Machoro frère était légalement chez lui et pouvait y recevoir qui il voulait. C'est ce que les Gendarmes Mobiles signifièrent aux quelques Européens qui s'étaient réunis aux alentours. Une grande case ronde fut construite sans aucun risque et l'UC claironna son triomphe dans toutes les tribus de Nouvelle Calédonie. Le parti fit ainsi croire qu'il était le fer de lance des occupations de terres, alors que sur le terrain il prenait pratiquement des positions contraires. Un scénario qui sentait le soufre, réalisé sous la protection des Gendarmes Mobiles. Je ne sais toujours pas qui a imaginé cette histoire. Les détails ne filtrèrent que plus tard. L'effet recherché était obtenu. Nous étions satisfaits de l'initiative et en avions tiré la conclusion que nous serions soutenus.
Tout était prêt. Les Mouvements kanak étaient prévenus. Eloi Machoro avait annoncé sa venue. André Gopéa, Conseiller Territorial UPM, serait aussi là. Ces deux là seraient toujours avec nous. André Gopéa savait que notre combat ne recouvrait aucun intérêt personnel. Malgré quelques affrontements verbaux entre nous, Eloi nous soutiendra contre la volonté de ses collègues du Comité Directeur de l'UC. Nos frottements étaient provoqués par les tentatives de certains des principaux leaders de l'UC de saboter l'action du Comité des Terres, tentatives en grande partie télécommandées par l'Administration d'Etat. De la même façon qu'il y avait des échanges de bons procédés entre certains leaders UC et le Service des Renseignements Généraux. Le pouvoir n'est-il pas à ce prix? Si elle donne jamais l'indépendance, la France choisira le Parti à qui elle la remettra. La France et non le peuple kanak.
Le jour de l'occupation était arrivé. Nous avions prévu de venir la veille afin d'être prêts pour le lendemain matin. Je partis de Bako avec le vieux Fessard. Toute sa famille et deux autres voitures contenant des vieux et des jeunes de la tribu. Départ de nuit. On dépassa Pouembout sans problèmes. Arrivés à Poya , la route était vide. Devant un garage, on aperçut les camions de Gendarmes Mobiles, planqués derrière le bâtiment. Nous longeons la propriété Pageot pour aller à la tribu. Du côté de sa maison, des projecteurs balayaient sans cesse les environs.
Nous arrivons à l'endroit prévu de la réception, chez le petit chef de Nekliai. Les vieux descendent, préparent les dons coutumiers, avec les ignames, taros et régimes de bananes. Chaque délégation présentera son offrande et viendra nous rejoindre devant un café chaud avant de manger. Toute la nuit, les délégations se succèdent, venant de Voh, Koné, Poya. Nous attendons Eloi Machoro et André Gopéa pour faire le point de la situation et expliquer comment la journée a été organisée par le clan revendicateur. Le représentant de la tribu nous met au courant des derniers évènements :
"Cela fait une semaine que les Gendarmes Mobiles se sont installés chez Pageo . Quand l'un ou l'autre du couple Pageot se déplace à Poya, il est escorté par une jeep de Mobiles. Depuis deux jours, les projecteurs ne cessent de balayer les alentours la nuit. Pageot est venu nous voir il y a deux jours pour nous supplier d'arrêter. Nous lui avons dit qu'il était trop tard, les invitations coutumières ayant été lancées. Il pleurait presque en repartant. Nous savons qu'il n'a pas voulu en arriver là, mais nous ne pouvons plus en tenir compte."
Pour l'instant, les colons ne s'étaient pas pointés, en dehors de gens de Koné et du pied-noir de service, venus reconnaître les lieux. Gopéa arriva vers 10 heures 30 avec les camarades de Ponérihouen, Machoro à 11 heures avec ses fidèles de Canala. Après les offrandes coutumières, un repas leur fut servi. Les plaisanteries allaient bon train, portant sur la fureur des colons. Un moment de détente avant la dernière réunion. A minuit, on rassembla tout le monde, Lambert Nekiriai présenta le programme du lendemain :
"En face de nous, Pageot, protégé par les Mobiles, dont nous estimons le nombre à une centaine. Vous avez vu les projecteurs. Pour le moment, pas de colons. Les Mobiles ont, semble-t-il, dits aux Caldoches que s'ils essayaient d'intervenir, ils seraient obligés de leur rentrer dans le chou Aujourd'hui, toute la journée, des Pumas ont survolé les tribus. Nous avons changé l'emplacement de la case symbolique. Il serait téméraire de le maintenir trop près de la maison Pageot, d'autant qu'il s'agit d'une action pacifique. Inutile de mener les vieux, les femmes et les enfants au massacre. Le lieu choisit est à côté de l'entrée de la propriété, à 100 mètres de la route. Passons maintenant au déroulement de la journée. . ."
Nous devions nous réunir à 6 heures du matin, après le café. Chacun prendrait sur son épaule qui un poteau, qui un paquet de gaulettes ou des bottes de paille pour la construction. Les femmes, les enfants et les vieux nous accompagnaient dans cette action qui concernait tout le monde. Le prêtre catholique kanak de la paroisse nous accompagnait. Il avait prié pour nous, nous sachant désarmés et le coeur en paix. Nous irions à l'emplacement déterminé où chacun avait sa tâche pour mener à bien rapidement la construction de la case. Si les Mobiles venaient pour nous expulser, nous demanderions à contacter le Sous-Préfet pour entamer un dialogue. Nous voulions exprimer notre vue du problème à une administration jusque là indifférente. Si les Gendarmes Mobiles chargeaient, nous ne devions pas bouger et nous laisser frapper. Il était important que les journalistes présents puissent témoigner de la manière dont la France pratiquait la justice face à des vieux et à des femmes sans défense.
Lorsque Lambert en arriva à ce point, tout le monde pâlit tout d'un coup. D'autant plus qu'il insista bien pour qu'il n'y ait pas d'erreurs d'interprétation :
"Personne ne doit bouger. Si le Mobile lève la matraque pour frapper, ne bougez pas! Essayez de penser à autre chose. Si vous voyez votre frère ou votre femme en sang, restez à votre place. Nous, nous serons devant. Nous serons les premiers. Qu'il soit clair pour chacun : pas de réponse à la force et à la haine! Nous devons servir d'exemple à la Nouvelle Calédonie et de témoignage pour le monde."
Il se retourna vers un vieux : "Eh, vieux! Qu'est-ce que tu dis?" - "Oh, moi! L'autre, il lève la matraque, je démarre tellement vite qu'il verra seulement le nuage de poussière à ma place!" Tout le monde rit. On verra bien demain.
Avec Léon et le géant de Bako, nous sommes restés à discuter autour d'un feu. A force de boire du café noir, nous étions nerveux. Nous décidâmes d'aller inspecter la route du côté de chez Pageot, histoire de remuer. A l'entrée de la tribu, nous fûmes reconnus par le poste de garde. Rien à signaler. Une nuit d'encre, sans lune. Nous nous avançons sur la route à pas feutrés. On ne sait jamais, peut-être que des Mobiles sont planqués près de la tribu. Brusquement des phares trouent la nuit : "Vite , dans la brousse!" On saute la barrière et on plonge littéralement dans la broussaille, en plein dans les sensitives géantes, couvertes de milliers d'épines très fines. La voiture se rapproche et passe, un des nôtres. Nous sommes repartis clopin clopant à la tribu. Tout le terrain de Pageot était couvert de cette plante introduite, qui faisait chez lui des amoncellements de un mètre de hauteur. C'était l'unique raison de construire la case près de la route. Même les cerfs n'arrivaient plus à pénétrer dans ce maquis.
Samedi 21 Novembre 1981 .
A cinq heures, tout le monde était debout. Chacun recevait un bol de café chaud et un morceau de pain. Le soleil montait, éclatant, la journée serait chaude. La tribu s'ébrouait, les visages étaient encore au rire. Un vieux réclama le silence :
"Nous allons partir. Chacun prendra un bois ou une brassée de paille. Le clan marchera en tête. Les femmes resteront derrière."
Des protestations violentes se firent entendre. Les femmes n'étaient pas d'accord. Elles voulaient rester avec leurs hommes. S'il arrivait la moindre chose, elles voulaient partager leur sort. La revendication les regardait aussi bien que tout autre. Ce seraient leurs enfants qui en profiteraient. Elles se battaient pour eux.
Plan de situation des Réserves de Karaji et Nékliay
Il en fut décidé ainsi et chacun partit rejoindre le lieu de rassemblement, à la nouvelle maison commune. Le cortège se forma, le clan Nekiriai en tête. Il s'étirait sur la route communale en direction de la propriété Pageot. Au premier rang avec le clan, Eloi Machoro et André Gopéa. Une procession étalée sur cent cinquante mètres. Nous étions environ 250 en comptant les vieux, les femmes et les gosses. Les femmes portaient leurs bébés dans les bras. Nous allions affronter les Gendarmes Mobiles. Les Pumas avaient cessé de survoler la tribu une fois le cortège ébranlé. Arrivés au croisement, nous nous engageons dans la route menant chez Pageot. A 150 mètres plus loin, une trentaine de Gendarmes Mobiles. Interdiction d'aller plus loin. Premier geste : tous les tamiocs et sabres d'abattis sont posés dans un coin pour montrer que nos intentions sont pacifiques. Nous nous approchons à les toucher. Lambert demande à parler à un responsable. Il faut gagner du temps. Une discussion interminable s'engage. Nous expliquons notre geste et sa portée politique. Machoro et Gopéa, Conseillers Territoriaux, demandent la présence du Sous-Préfet. Des éclats de voix, Eloi commence à s'énerver. Un mouvement de notre côté. Les Mobiles reculent. Vont-ils charger les femmes et les bébés? Non! La tension baisse, des groupes se forment. Chacun discute. A neuf heures, arrivée d'Edmond Nekiriai. Sa voiture a été fouillée complètement à La Foa. A Nouméa, il a fait l'objet de menaces administratives : il est douanier. Poya fourmille de Mobiles et il a aperçu des camions de l'Armée. Stupéfaction dans nos rangs. Les Mobiles, passe encore. Mais que la France socialiste fasse donner la grosse artillerie pour la construction d'une case symbolique!
1o heures 30. Arrivée du Sous-Préfet et de Pierre Pageot. Ils sont aussitôt pris à partie par Machoro et Gopéa. Le Sous-Préfet essaie d'argumenter, mais Eloi fait monter le ton et s'énerve. Tout autour sont éparpillés bois, gaulettes, bottes de paille. Le soleil commence à taper dur. Pas un arbre pour s'en protéger. Des femmes sont parties en voiture pour aller chercher du café et de l'eau. Deux cars en provenance de la tribu de Gwapin passent sur la route pour aller à une partie de football. Nous les arrêtons pour leur demander pourquoi ils ne sont pas avec nous. On se bat pour la terre. Eux vont au football . Nous les obligeons à rester une demi- heure avec nous avant de lever notre barrage. Le chef Denis Win-némou restera avec nous. Mais Gwapin, tribu UC, ne participera pas, alors qu'Eloi Machoro, Secrétaire Général de l'UC, est ici avec nous. Comprenne qui pourra!
Finalement nous finissons par apprendre quel est le rapport de forces sur le terrain. Pour faire face à notre action pacifique : environ 300 Gendarmes Mobiles, quatre camions de l'armée, deux hélicoptères lourds Pumas. Dans les camions de l'Armée, un garçon de Bako se jurant de retourner son arme contre les officiers si on lui donnait l'ordre de tirer sur ses frères. Les forces de l'ordre ont empêchés les colons de venir en leur signifiant de retourner chez eux et de ne pas chercher à foutre le bordel. Un petit groupe de colons de Koné, avec leur pied-noir, sont planqués à deux kilomètres dans les niaoulis pour nous observer à la jumelle. Il était temps pour nous de prendre une décision. Interdiction pour nous de construire la case, même à l'endroit où nous étions.
13 heures 30. La décision du clan va être signifiée à Pierre Pageot, en présence du Sous-Préfet et des journalistes. Lambert prend la parole : "La situation est bloquée. Voici la décision du clan. Cette parole sera très dure. Elle est comme le soleil qui chauffe. Comme le vent du cyclone qui va détruire. Elle va traverser les montagnes de Nouvelle Calédonie. Cette parole aura des conséquences mauvaises pour Pageot. La décision est : demain ou après demain, quand les Mobiles partiront, Monsieur Pageot partira!"
Nous quittâmes le terrain. Pageot avait choisi. En nous regardant partir, il regardait s'en aller son dernier espoir : nous, le peuple kanak.
Pour Pageot, ce fut l'hallali. Des promesses qui lui avaient été faites, aucune ne fut tenue. Pris à la gorge, il se lassa et finit par partir, perdant tout son capital après avoir frappé à toutes les portes. Un soir à Nouméa, le hasard nous mis face à face. Je lui offris de boire un café avec moi. Il refusa poliment et me raconta ses déconvenues, l'amertume qu'on ne l'ait pas laissé tenter sa chance avec la tribu et d'avoir été une marionnette entre les deux camps. Il repartit en France.
Carte schématique des circonscriptions de Koné et Pouembout
Le constat de cette journée donna lieu à de sévères critiques de la part du Palika de Ouélisse. C'était pour eux une journée des dupes, où nulle action n'avait été réellement accomplie. Il aurait peut-être fallu aller jusqu'à l'affrontement. Ils étaient déçus. De toute façon , comme le souligna Eloi, les jours de Pageot à Poya étaient comptés.
En attendant de voir évoluer la situation chez Pageot, nous passions à la suite, c'est à dire à la commune de Koné pour une nouvelle action. Il n'était pas question de ne pas poursuivre notre bonhomme de chemin. A Poya la case n'avait pu être monté, nous verrions à Koné. Avec l'accord des anciens de Bako, le vieux Fessard avait apporté une proposition. Elle fut retenue à défaut d'autre. On en étudierait les modalités au cours d'une prochaine réunion à Bako. Les offrandes de l'au revoir et du départ se terminaient à Nekliai. Chacun repartait chez lui. Pour le Comité, le premier choc avait été absorbé . Cette nuit nous dormirions dans notre lit.
Le terrain de Bako était celui d'un colon, commerçant de Koné, Alexandre Féraud. Il possédait environ 600 hectares répartis en diverses parcelles. Le morceau qui nous intéressait jouxtait la Réserve sur un côté, n'en étant séparé que par une barrière de fils de fer barbelé, et longeait la rivière sur l'autre. Pris par son commerce, il laissait la jouissance de cette propriété à un javanais de Koné . Si la tribu bougeait et occupait son terrain, il ne pourrait plus en disposer . Les forces de l'ordre n'allaient pas se mobiliser en grand pour 14 hectares. L'attitude la plus intelligente serait de vendre, malgré les pressions des irresponsables de La Rurale. On pouvait espérer que l'administration ferait tout en ce sens. Les colons n'interviendraient pas si près de la tribu.
Il ne semblait pas y avoir de problèmes réels, du moins c'est ce qui ressortait de la réunion de préparation. A cette action, une nouvelle tribu participerait, celle de Tiawe. Le chef de Gwapin, Denis Win-nému s'ajouterait au Comité de Poya, avec quelques "vieux" de plus. Certains rappelèrent la condition de prise en charge par le Comité d'une revendication, le bénéfice devant être pour tous. Toutes assurances furent données aux représentants des tribus. Les coutumes avaient été faites, le terrain serait partagé entre tout le monde. La réunion prit fin sur la décision d'envoi d'une lettre au Journal-tambour pour annoncer la date de l'occupation et d'invitation à tous les partis kanak.
Durant le court laps de temps qui séparait les deux "occupations", les réunions se poursuivaient dans chaque tribu pour mettre la dernière main aux lettres de revendications. Des clans venaient parfois de fort loin pour apposer leurs signatures aux lettres concernant les terres. Une revendication en pays Ajië ( Houaïlou ) pouvait concerner des clans résidant en pays Païci, Aekè ou même Nèmi. Pour certaines terres de Pouembout, nous fûmes obligés d'aller chercher les clans aux îles Belep et au pays Nenema (Poum). Après la répression de l'insurrection de 1878, une partie des survivants fut déportée dans l'extrême nord, sur des îles en partie par trop minéralisées et ne pouvant être cultivées que sur une mince bande côtière, aujourd'hui surpeuplée, et où les descendants des immigrants de force n'ont pas de droits fonciers. Ce qui les amènera, inévitablement, à envisager de revenir là où ils ont des droits reconnus.
A la même période, le Comité fit tenir une offrande au trois grands chefs traditionnels de Lifou, Wahemunemè Boula, Sihaze Ukeinesö et Wawanama Zeula pour demander leur appui. Le message disait que si le problème des terres sur la Grande Terre ne les concernait pas, celui de l'indépendance nous intéressait tous . La lutte pour la terre faisant partie de la lutte pour l'indépendance, leur aide nous serait précieuse et renforcerait les liens déjà existants entre nous. Leurs sujets viendraient participer aux occupations de terres si les grands chefs acceptaient et regardaient favorablement l'offrande envoyée. L'offrande fut bien reçue, mais la réponse ne vint jamais , ce qui nous chagrina.
Plan de situation de la Réserve de Bako
Des réunions d'explications sans cesse répétées étaient faites d'habitude dans chaque tribu, préalablement aux actions prévues. Elles n'eurent pas lieu à Bako. Je ne m'explique pas pourquoi. Peut-être le nombre de réunions générales du Comité organisées au même lieu nous firent croire que la tribu suivait à100 %. Nous partîmes en réalité à l'aveuglette, ce qui faillit nous briser. Le terrain de Féraud avait été revendiqué au nom des clans Caunyën et Pwadi. Ce dernier , établi à Koniambo , avait abandonné ses droits aux gens de Bako. Les Caunyën avaient accepté une offrande en vue de laisser l'ensemble des gens de Bako participer à l'utilisation de la terre revendiquée. Mais des facteurs allaient intervenir que nous n'avions pas considérés comme décisifs.
Les membres du clan Caunyën sont considérés comme "assimilés". Ils vivaient tous au village minier modèle de Népoui, relevant de la Société le Nickel, où ils disposaient de maisons à l'européenne, ne faisant plus que de courts séjours à la tribu. Leurs filles sont toutes mariées à des Blancs ou à des Indonésiens nés dans le pays et citoyens français. Elles sont de droite plus que leurs maris et ont pris l'habitude de parler fort face à leurs parents restés à Bako. Chaque femme kanak mariée à un Blanc de droite agit comme si chaque acquis de son peuple devait être une atteinte à son mariage. Comme si leur compagnon risquait de les abandonner en cas d'indépendance kanak socialiste. Elles en deviennent haineuses.
Seul le plus âgé du clan Caunyën vivait à la tribu. Il était d'accord avec nous au début et signait les lettres de revendication au nom de son clan. Les autres membres du clan ne se sentaient pas concernés et ne s'intéressaient pas aux affaires de terres. Leur attitude changea avec l'accentuation de la crise économique et l'hystérie de leurs femmes et de leurs filles. Pris soudain de mégalomanie, ils allaient se déclarer maîtres de la terre de tout Koné et grand chefs jusqu'au nord de la Grande Terre . Ils renieraient leur engagement coutumier et réclameraient la terre une fois le travail fait par nous. Il est plus facile à certains de venir faire le faraud devant ses frères kanak que devant les colons. La loyauté envers la France n'est dans ces cas que la justification proposée pour des comportements visant à protéger des positions sociales acquises, bien que marginales, et que l'indépendance pourrait remettre en cause. D'où certaines oppositions aux revendications foncières.
Nous avions donc péché par optimisme à Bako. La prise de conscience n'avait pas été poussée. Nous allions le payer cher, mais la leçon serait payante. Un point était clair pour nous, la nécessité de bouger pour créer une dynamique. L'action devait tirer sa subsistance d'elle même. Nous savions ne pas pouvoir compter sur des situations parfaitement limpides dans chaque tribu où nous allions engager une action. Des éléments d'information, et donc d'analyse, nous resteraient forcément cachés. A moins d'une crise aigüe, ils ne devaient pas intervenir dans nos calculs. S'il y avait dérapage, comme à Bako, nous comptions sur la pression de l'ensemble des tribus pour amener les opposants déclarés à faire machine arrière. Ce qui à la vérité, ne marche qu'une fois sur deux, la pression de l'argent pouvant se révéler irrésistible.
La date de l'occupation symbolique fut fixée et les matériaux nécessaires à la case réunis. Les invitations et les offrandes coutumières avaient été envoyées.
13 Mars 1982.
Le jour était venu. Un soleil resplendissant dans un ciel sans nuages. Pas un souffle de vent. Nous étions debouts depuis 4 heures du matin, à discuter avec ceux de Netchaot et de Poya arrivés la veille. André Gopéa était là dès 6 heures. La maison commune où nous étions établis se situait à côté de la route longeant par ailleurs le terrain Féraud. Une autre section de la route coupait la première à 200 mètres de là et menait à un radier sur la rivière de Koné. La partie du terrain qui nous faisait face avait été déjà débroussée pour permettre l'établissement de la case. Une entrée y avait été aménagée, l'autre se trouvant sur la route menant au radier. Le terrain étant planté d'arbres et de cocotiers, s'y protéger était plus aisé que dans un terrain nu.
Vers 8 heures, les tribus de Koné et de Voh arrivent, les gens de Tiawe à cheval. A cette époque, un copain de France était venu me voir et je l'avais entraîné dans les tribus. Dire qu'il avait été simplement choqué serait une plaisanterie, lui qui ne s'était jamais posé de questions quant à l'application des principes de liberté, d'égalité et de fraternité. Il se rendait compte de ce que sa liberté s'était peut-être nourrie de l'esclavage des autres. Aujourd'hui, il était prêt à affronter les Mobiles, pour montrer que tous les Français n'étaient pas semblables aux colons.
Au moment où les offrandes coutumières se terminaient, six camions de Gendarmes Mobiles, soit une quarantaine d'hommes, pénétraient sur le terrain par l'autre entrée. A part le Puma qui survolait sans cesse la tribu, cela semblait infirmer les dires des colons disant que les Mobiles allaient incendier la tribu. Les journalistes présents pourraient témoigner de la brutalité éventuelle de la répression. Le sort en était jeté, puisque nous ne pouvions avoir un terrain sans Mobiles, nous ferions avec. On décida de se diviser en deux groupes. Le plus important irait faire face aux Gendarmes et se déploierait de façon à cacher celui qui construirait la case. L'emplacement était à peu près à quinze mètres de la maison commune où les femmes faisaient la cuisine et chauffaient le café. Le Comité avait cette fois exprimé le souhait que les femmes ne fussent pas présentes sur le terrain, face aux Mobiles. Cette décision avait été respectée non sans difficultés de la part de celles ci, qui se sentaient aussi concernées que les hommes. Elles nous l'avaient fait savoir sans ambages, dans une protestation en langue vernaculaire, exprimée par l'épouse de Fessard :
"Nous, on n'est pas d'accord! On vous demande de venir, parce que la terre nous concerne tous, hommes et femmes. Face aux Gendarmes Mobiles, on ne reculera pas. Il y a ici des hommes qui sont plus froussards que nous. On est juste bonnes à faire la cuisine. Alors, pas la peine de dire toujours que les femmes doivent être à la pointe du combat. Tout çà, ce sont des paroles en l'air."
Nous avançâmes sur le terrain jusqu'au moment où l'Officier de Gendarmerie nous ordonna d'arrêter. Première sommation. Il avait fait déployer ses hommes sur deux lignes. On demanda à parler à l'Officier et au représentant du Sous-Préfet afin d'expliquer à nouveau le sens de notre démarche. La discussion s'engagea. L'Officier prit la parole : "Vous êtes priés de dégager! C'est ici une propriété privée et nous avons été requis d'en empêcher toute violation." Réponse du vieux Fessard : "C'est vous qui avez planté ces cocotiers et les arbres! Est-ce Féraud qui a planté? Non, ce sont nos vieux. Féraud nous a volé la terre avec un morceau de manou et une bouteille de vin. La terre ne connaît pas Féraud. Ici, c'est chez nous." Sans en avoir l'air, tout en discutant , nous étions parvenus au contact des Mobiles, visages contre visages. Ils n'avaient plus d'espace pour manoeuvrer. Il leur fallait nous surveiller, étant devenus un danger potentiel. Plus question pour eux de s'occuper de ce qui se passait aux alentours. Les camarades purent tranquillement monter le gros oeuvre, les poteaux et la charpente, à cent mètres de là. Nous avions gagné une heure. En fait de case, il s'agissait plutôt d'un abri, une cabane rectangulaire couverte de paille. Le toit commençait à apparaître et le soleil tapait dur sur les casques. Un Mobile, ayant remarqué le manège des camarades, prévint son Officier. Aussitôt, il fit reculer ses hommes et réitéra l'ordre d'évacuer. "Dernière sommation!" Le bruit sourd des grenades lacrymogènes éclatant devant et derrière nous. Nos yeux piquaient. Les vieux et de nombreux jeunes faisaient connaissance pour la première fois avec les lacrymogènes. Excellente formation, facilitée par le vent qui s'était levé et réduisait l'effet du gaz. Le ciel s'était couvert de gros nuages noirs qui crevèrent et la pluie se mit à tomber en averse. Les grenades continuaient à exploser. Nous tenions nos manous mouillés sur nos visages et nous occupions toujours le terrain. Les Mobiles reçurent l'ordre de charger et s'avancèrent en frappant de concert leurs boucliers avec leurs matraques. Un truc remontant au moins aux guerriers grecs. Les vieilles recettes sont toujours les meilleures. L'effet psychologique s'annulait, vu le terrain et la disproportion des forces en notre faveur.
Tout d'un coup, nous entendîmes des grenades derrière nous et les cris des femmes à la maison commune. Les salauds, ils étaient venus à la tribu pour nous prendre par derrière. Nous avons pensé aux menaces des colons : "Les Mobiles viendront, ils brûleront la tribu!" Une partie d'entre nous fonça vers la maison commune, les autres faisant face aux Mobiles. Ils ont touché à nos femmes. Nous ramassons des bois qui traînent par terre et nous nous avançons vers les Mobiles. Même ceux qui d'habitude ont peur sont là, saisis par l'excitation générale. On tombera peut-être, mais pas tous seuls. L'Officier parle frénétiquement sur son walkie-talkie. Crissements de roues à la maison commune, où les camions démarrent, bombardés avec des boules de glaise mouillée. En face de nous , les Mobiles s'arrêtent, puis peu à peu reculent. C'est l'accalmi . Nous faisons face, sans plus. A la cabane, les camarades finissent de recouvrir le toit. Peu à peu le terrain se vide. Tout le monde va se protéger de la pluie à la cabane ou à la maison commune pour boire du café. La pluie continue à verse. Les Mobiles doivent être mouillés jusqu'à l'os .
Nous buvons tranquillement le café chaud, avant de tenir une réunion restreinte du Comité. Deux autres amis sont arrivés, un Français et une Suédoise, enseignants en tribu. Venus me voir, ils sont tombés en plein dans les explosions des lacrymogènes. Très contents, ils me disent : "Ici, au moins, il y a de l'ambiance!" Les vieux, étonnés, cela fait quatre européens de leur côté dans une situation de tension, écoutent les femmes raconter l'irruption des Mobiles :
"On a vu les camions filer devant nous et les Gendarmes Mobiles sauter à terre. Tout de suite ils ont gueulé : "Dégagez! Dégagez d'ici!" On a pris les casseroles, les cuillers, les fourchettes et on les a bombardés avec tout ce qui tombait sous la main. Après, on a pris les sabres d'abattis et les tamiocs, on a crié après eux et on a voulu les taper avec. Quand ils ont vu les hommes arriver, ils sont remontés dans les camions et ont démarré aussi sec. L'un d'eux est même tombé de son camion et a dû courir derrière. Ah là là! Ce qu'on s'est amusé!" Elles riaient comme des folles au souvenir de ce qui s'était passsé.
Les Gendarmes de Koné nous donnèrent plus tard l'explication. Ce convoi de Mobiles ne connaissait pas la région, s'était trompé de route et avait traversé la tribu, alors qu'il devait rejoindre ceux qui l'avaient précédé. Arrivant devant la maison commune et voyant tout ce monde, ils avaient cru se trouver devant la vieille maison d'un colon . Sans chercher à approfondir, ils avaient foncé et voulu dégager les lieux, en pleine tribu. Quand ils avaient vu toutes les femmes leur tomber dessus et les hommes surgir de partout, ils devinèrent leur erreur et dégagèrent sur les chapeaux de roues. Nous, de notre côté, nous avions cru qu'ils attaquaient la tribu. Comme quoi on accuse parfois les Mobiles à tort . . .
La pluie s'arrêta de tomber, mais pas de soleil pour nous sécher. Le temps restait couvert. Une Alouette se pointa et se posa du côté des Mobiles. Peu après on nous prévint que le Sous-Préfet acceptait de recevoir une délégation de quelques personnes. Durant la réunion, le Comité remit la décision finale au clan, comme cela s'était pratiqué à Poya. Mais il y eut auparavant une explication de gravures entre nous.
Un fait grave s'était passé depuis que nous avions engagé l'action L'équipe de football de la tribu jouait une partie comptant pour le championnat, à peine à deux cent mètres à vol d'oiseau de l'autre côté de la rivière. Les jeunes de la tribu avaient préféré leur foot à récupérer leur terre. Pas la terre du voisin , mais la leur. Le comble de l'ironie! Les gens de Ouélisse, de Bweyen, de Noelly, m'accusaient de les avoir manipulés. Je plaidais l'ignorance et me tournais vers le vieux Fessard, qui avoua qu'il le savait, mais n'avait rien dit à cause de la honte dont il était accablé. Il avait espéré un revirement des jeunes jusqu'au dernier moment.
Pour le moment, nous devions faire face, et de préférence présenter un front commun. Après avoir analysé les facteurs en notre possession, nous conclûmes que la situation était claire. A la nuit tombée , les Mobiles partiraient . Pas question qu'ils campent sur un terrain où leur sécurité ne pouvait être assurée. Pas question de revenir tous les jours pour nous faire évacuer le terrain. Si les Mobiles ne pouvaient nous empêcher d'y commencer des plantations, ce ne serait pas Féraud qui le pourrait. A fortiori les autres colons. Après l'exposé de la situation, nous remîmes la décision finale à la tribu. Fessard, après discussion avec les vieux, chargea son neveu, Jacob Wabealo, de cette responsabilité. Nous repartîmes, les délégués et quelques camarades. L'Officier fit déployer ses hommes à notre approche. Notre groupe s'élevait à une trentaine. La discussion reprit . Ces gens étaient étonnants, ils posaient toujours la même question :
"Que faîtes vous là?" - "A cause de l'injustice!" Eux : "C'est la loi!" Nous : "Une loi qui entérine l'injustice et le fait accompli est une loi d'oppression!" Eux : "C'est ici une propriété privée." Nous : "On n'établit pas de propriété privée sur une terre volée." Eux : "C'est le passé." Nous : "Nous voulons vivre comme des hommes debout." Eux : "Répression!" Nous : "Dieu vous regarde et il jugera!" Eux : "Dégagez le terrain! Dernière sommation!" Nous : "La force injuste de la Loi! "[Phrase prise au Président Mitterand]. Eux : "Plouf! Plouf! Plouf!" C'est le bruit des grenades lacrymogènes qui éclatent. A ce moment, la pluie remet ça et retombe à verse. On recule sans trop de précipitation, vu le faible effet des lacrymogènes. Les Mobiles pataugent dans la boue, peu propice à la bagarre. Sur un ordre du vieux Fessard, on s'arrête. Les Mobiles de même, indécis.
Le visage noyé par la pluie et déformé par la colère, le vieux gueule : "Je veux parler au Sous-Préfet. Sous-Préfet, tu m'entends? Sous-Préfet! " - "Je vous entend, Monsieur Wabealo!" Le vieux enlève son tee-shirt, à l'effigie de Pierre Declercq et le brandit, tel une bannière : "Sous-Préfet! Tu vois mon tricot! Regardes!" Il le jette à terre d'un geste rageur : "Regardes, Sous-Préfet! Nous allons nous retirer. Le tricot, c'est la ligne que toi et tes Mobiles ne devront pas dépasser, ou ce sera la bagarre. Tu m'entends, Sous-Préfet?" - "Je vous entends, Monsieur Wabealo, je vous entends." - "Bien! Nous partons, mais n'oubliez pas! Ne dépassez pas cette ligne, sinon vous porterez la responsabilité de ce qui pourra arriver!" Nous quittons en pataugeant le terrain, pour regagner la maison commune où du thé et du café chauds nous attendent. A l'abri, ce qui n'est pas le cas pour les Mobiles, toujours sous la pluie, même s'ils se sont repliés vers leurs camions.
Les vieux de Bako se réunissent à l'appel de Jacob Wabealo. Durant notre dialogue-querelle avec les autorités, il y a eu un aparté en solo avec le Sous-Préfet. Inquiétant, car cela n'était pas prévu. Nous attendons. Peu après, ils sortent de l'eika , la maison du pasteur. Nous sortons tous sous la pluie pour écouter. C'est Jacob qui parle :
"Voilà, nous avons discuté avec les vieux de la tribu. Nous savons que vous êtes venus de loin pour nous aider aujourd'hui. Nous vous en sommes reconnaissants et fiers de votre confiance. Mais, frères, nous ne voulons pas qu'on puisse dire que vous avez laissé votre vie à Baco. Il y a avec nous des personnes âgées, des femmes et des enfants. Nous voulons qu'ils puissent retourner chez eux sans blessures. Le Sous-Préfet ne veut pas céder. Il est prêt à donner l'ordre aux mobiles de charger. Alors nous préférons arrêter. C'est pas pour ça que Féraud a gagné. La lutte continue pour retrouver notre bien . Merci , merci à tous!"
Voilà, c'était fini. La case n'était pas terminée. On cédait à l'oppression, alors qu'on aurait pu avoir la satisfaction morale d'avoir terminé la cabane. Les camarades de Ouélisse ne sont pas contents. Entre nous, il y avait de quoi. Les seuls à être satisfaits seront les colons et leur pseudo-baroudeur pied-noir. Accrochés à leurs jumelles, ils nous avaient observés toute la journée du haut d'une colline. Au moins, ça leur aura donné l'occasion d'une bonne douche.
Il était temps de passer au bilan, suivant une saine méthode inspirée par le Palika des tribus. La réalité n'était pas toute en blanc et noir comme le pensaient les camarades de Ouélisse. Il y avait des aspects positifs. Le contact de la génération adulte des tribus avec l'oppression armée , représentée par les Gendarmes Mobiles, et cela pour des vieux qui toute leur vie ont eu peur des blancs. Certains avaient été chassés tout jeunes de leur terre. Ceux là n'avaient pas pliés devant les grenades lacrymogènes. Même si ça devait être l'unique fois où ils participeraient, le souvenir de cette journée les habiterait et ils seraient acquis à l'action du Comité des Terres. Il n'y avait pas eu de débordements. Les Délégués avaient bien assimilé leur fonction d'encadrement. La mobilisation avait été satisfaisante. On pouvait estimer le nombre de participants à environ trois cent personnes. Pour nous, c'était beaucoup. Compte tenu de l'ignorance de ce qu'était le contact avec les Mobiles, il aurait été déraisonnable de rechercher l'affrontement. L'importance psychologique positive de l'affaire nous apparaissait plus importante que les côtés négatifs sur le terrain. Mais ce n'était pas l'avis des militants de Ouélisse et de Noelly. L'avenir allait leur donner raison sur un point particulier.
La critique portait, bien sûr, sur cette fameuse partie de football de l'équipe de Bako. Tous les jeunes Caunyën s'étaient retrouvés au match. Seul le vieux était avec nous. Des gens s'étaient déplacés de loin, avaient dépensé de l'argent, amené de la nourriture et des présents et l'un des clans revendicateurs n'avait pas daigné se présenter, à part un homme âgé. Les camarades avaient l'impression qu'on les avait pris pour des imbéciles et que l'affaire avait été préparée trop vite. Il y avait là un manque de sérieux, alors que la sécurité des uns et des autres était en jeu. La faute m'en revenait. J'aurais dû superviser moi même les différentes étapes du montage. Mais je ne pouvais quand même pas tout faire! Cela n'était pas agréable de se faire morigéner en public. Derrière ces critiques, on percevait la méfiance provenant de ma non appartenance à un Parti. Aucun ne me convenait , entre l'UC, trop à droite, et le Palika, ouvertement communiste. L'UPM peut-être, mais l'attitude de certains de ses militants me semblait trouble. La position du Comité se voulant un trait d'union ne me poussait pas à m'engager. Si je rentrais chez Pierre , les amis de Paul m'accuseraient de duplicité et partiraient. Je me sentais bien dans ma peau, je n'allais pas brader ma liberté pour faire plaisir aux militants de l'UC ou du Palika.
Le second point soulevé concernait la décision finale prise par le clan. Pour les camarades, la journée n'avait consisté qu'à déranger bêtement les gens. Nous aurions pu tenir le terrain et achever la case. La fermeté des Mobiles était du bluff. Nous aurions résisté un tant soit peu, nous nous serions imposé, le pouvoir colonial aurait reculé sur ce petit bout de terrain. Il ne pouvait pas ne pas laisser faire. La présence des journalistes était en quelque sorte une garantie pour nous. On n'allait pas reculer à chaque fois. Déjà à Poya! Il ne fallait pas tromper le peuple et faire du cinéma.
Tout cela était bien beau. Ces critiques étaient incontournables et largement justifiées. Mais un point important était d'éviter un contact trop dur, au début, avec la réalité de la répression. Des vieux traumatisés se seraient repliés dans leur carapace comme une tortue. Il fallait procéder par paliers successifs de façon à assurer l'adaptation des membres du Comité à cette réalité. On ne peut faire face qu'au danger connu.
L'atmosphère n'était pas au beau fixe. Il fut décidé cependant de mettre en place dans la semaine suivante des plantations de bananiers, de maniocs et d'ignames pour bien montrer que l'action continuait. Dans le même temps serait organisé un boycott du magasin de Féraud. Les seuls clients de ces magasins européens étaient les Kanak. Si les tribus n'achetaient pas chez lui, il serait obligé de fermer. Le boycott s'arrêterait le jour où le vieux Féraud vendrait son terrain. On allait voir si la persuasion par l'intérêt bien compris serait plus forte que les pressions de La Rurale. Chacun devrait surveiller chacun et empécher un membre de sa tribu de pénétrer dans ce magasin. Les noms des contrevenants seraient rendus publics . . .
La réunion se termina sur ces bonnes paroles. Les offrandes de départ furent faites de façon à permettre le départ de ceux qui avaient de la route à faire .de partir vers 20 heures. Les Mobiles avaient évacué le terrain à 19 heures. Le seul incident que nous eûmes à déplorer fut le caillassage d'un baby-car loué à un européen par les camarades de Poya. Après nous avoir quitté, ils longeaient un champ de bananiers lorsqu'ils se virent bombardés à coups de cailloux. Le chauffeur appuya sur l'accélarateur et disparut dans la nuit . Il crut avoir été attaqué par des Kanak RPCR. A la maison commune, en buvant un ènième café, on vit arriver des gosses pliés de rire. Nous leur en demandons la raison : "On rigole parce qu'on vient de bombarder un camion de Mobiles. Vous auriez vu le coup d'accélérateur!" On rit avec eux, étonnés tout de même. Les Mobiles étaient partis depuis longtemps. Peut-être était-ce un camion retardataire!
Les tribus de Bweyen, Ouélisse, Hwahonggo, ne devaient plus jamais participer à une action avec le Comité des Terres. Ils allaient entraîner Tieta et Gatope. Ceux de Ouélisse finiraient par récupérer une partie au moins de la vallée de la rivière Fwatenawe, avec ses grottes, son cimetière sacré et ses momies dont les colons avaient brisé les squelettes et emporté les têtes. Les Bweyen verraient le retour de Konka, la terre volée à ceux qui partirent se battre en 1914. Ils ne se livrèrent qu'à une seule occupation de terres. Les pressions exercées sur certains colons par trop belliqueux suffirent à leur faire vendre des périmètres en fait réservées par eux à la chasse au cerf, ou à quelques têtes de bétail . On ressentit comme une sorte de trahison cet abandon qui ne fut pas expliqué. Seule la décision nous fut communiquée. Les éléments les plus dynamiques du Comité nous quittaient. Cela nous coupait de Ouaco, le domaine du Député de la droite coloniale Jacques Lafleur. Nous nous souvenions de la menace de mitrailler les tribus du haut d'hélicoptères, transmise au Député Rock Pidjot par un Secrétaire d'Etat inconscient, et nous avions bien l'intention d'organiser chez lui des occupations de terres pour le mettre au pied du mur. Les gens de la commune de Gomèn, à l'autre extrémité de sa propriété, avaient été contactés à cet effet. Jacques Lafleur lâchera quand même un lot, le n° 1 , après que les gens de Bweyen l'eurent occupé le 7 Août 1982, et cela sans rameuter l'opinion, le Territoire l'achetant à son prix au bénéfice de la tribu. Mais les Bweyen, cavaliers et "stockmen" émérites, ont curieusement la réputation d'être les Kanaks les plus dangereux de Nouvelle Calédonie.
Cette crise nous mettait en difficulté au moment où l'affaire de Bako se développait. Avant cela, le vieux Fessard et moi, nous allions nous retrouver en prison à la suite de l'occupation de terres de Netchaot.
Les délégués de Netchaot avaient proposé l'occupation du terrain de Devillers à une réunion convoquée à Oundjo. Pour une fois, un des leaders du Palika de Nouméa, Elie Poigoune, était venu, accompagnant la section de base de Noelly. André Gopéa et Eloi Machoro étaient présents.
Les différentes délégations se regroupèrent à l'entrée de la tribu. La route menant à la maison commune partait de la RT 1. Puis, pays par pays, ils descendirent en chantant comme le voulait la tradition. A la maison commune, les vieux et les vieilles les attendaient, eux aussi regroupés, chantant les chants d'accueil. Les délégations présentèrent les offrandes coutumières accompagnées de monnaies de perles de coquillages. Tout cela souligné de retentissants discours que les voix des hommes ponctuaient d'approbations sourdes.
La monnaie kanak, faite de petites rondelles de coquillages, percées et enfilées à l'aide d'un fil agrémenté de poils teints rouge brique foncés, pris au ventre de la grande chauve-souris frugivore dite roussette, et normalement enfermée dans un portefeuille en étoffe naturelle de cocotiers, marquait l'importance de ce qui allait se passer.
Après le café, nous commençâmes la réunion. Des décisions s'imposaient à la suite de ce qui s'était passé à Bako, notamment une révision de la manière de mener les occupations. Une grande partie du travail avait été laissé au clan, dont la décision finale. On ne pouvait vraiment dire que cela avait été une erreur, mais , à la lumière de l'expérience, il convenait de réajuster le tir. Le Comité était mieux à même d'évaluer les possibilités sur le terrain. En plus de prendre les revendications à sa charge, de son développement jusqu'à son aboutissement, il se devait d'assumer l'organisation de A à Z , y compris la prise en compte de la décision finale. On ne pouvait la laisser à un clan ou à une tribu qui, pour des raisons d'opportunité, risquaient de faire échouer une opération montée avec soin. La motion fut votée après bien des discussions. Le Comité assumerait désormais seul l'organisation et la décision finale.
On passa ensuite à la formation des différents GIE et à l'évolution des dossiers proposés au FADIL. Les initiés donnèrent des explications sur les différentes démarches à faire et sur les avantages à passer par cet organisme. L'exemple de Gatope encourageait tout le monde. Sur le terrain récupéré, la tribu avait lancé un GIE d'élevage de 70 têtes de bétail avec l'aide du FADIL.
Le Palika s'était à cette époque prononcé contre le FADIL. Il le considérait comme étant un instrument du pouvoir colonial pour récupérer politiquement les Kanak par le biais de l'économique et de l'endettement, pour mieux les ancrer dans le système.
Les projets de développement concernaient surtout des militants de l'UPM et de l'UC. Par exemple à Poya, où la déconfiture de Pageot leur permettait de présenter un dossier d'agriculture et d'élevage. A l'occasion de nos réunions, nous commentions les articles de journaux relatifs au problème calédonien. A cette époque, ils étaient rares.
Nous en arrivâmes à l'opération chez Jean-Claude Devillers , proposée par Netchaot, mais qui concernait aussi Noelly, Poinda et Pwauta. Devillers se trouvait au milieu des tribus, isolé dans la chaîne. Sa maison, un espèce de blockhaus en ciment, dominait la tribu de Poinda et la route transversale et était à douze kilomètres de Netchaot, les limites de la propriété touchant aux premières maisons de la tribu, collées au fond de la vallée. Son bétail venait parfois ravager les champs des Kanak, mal protégés par un barbelé rouillé. Si la tribu abattait la bête , elle était fautive et c'était le colon qui obtenait des dommages et intérêts. Comme la plupart de ces derniers, Devillers avait des barrières qui galopaient toutes seules. Au fur et à mesure de leur réparation, la Réserve perdait des kilomètres carrés de terrain , spoliation officialisée par les géomètres locaux qui redessinaient les plans en y incluant les nouvelles superficies ainsi volées. Les cartes anciennes disparaissaient des archives des Mairies et le 13 Janvier 1985, on tentera d'incendier à Nouméa les archives anciennes du Service Topographique, contenant les toutes premières cartes miltaires relevant les emplacements des villages kanak à l'arrivée des Français. Comment prouver la spoliation lorsque les services officiels mettaient la plus grande mauvaise volonté à vous aider. Le système s'auto-protégeait.
Nous avions eu des échos de la réaction des Devillers. Ils avaient reçu depuis une semaine la lettre les prévenant de l'imminence de la construction de la case symbolique. Ces réactions étaient dirigées par un fils du vieux Léopold Devillers, qui se prenait pour un pourfendeur de Kanak. Il pulvérisait, en paroles, les "singes" à coups de bottes dans le cul. Physiquement, il était taillé comme John Wayne, mais son efficacité était inversement proportionnelle à sa taille. Néanmoins, en tant que grande gueule, il se posait là. Les stratèges de l'intolérance se réunirent pour organiser la bataille de Netchaot : le "général" Guillemard, un pied-noir psychiâtre certifié, avec son double féminin de Fraternité Calédonienne, fille illégitime d'un Gendarme de Ouégoa, qui se proclamait descendante des grands chefs du nord de l'île. Ne riez pas! Ce sont pour ces gens là que la France est prête à faire du peuple kanak un peuple martyr.
La commune de Koné , de forme allongée d'ouest en est, est traversée dans toute sa longueur par une route menant à la côte est , parallèle à la rivière de Koné, la route transversale Koné-Tiwaka, remplaçant les anciens sentiers muletiers construits par les corvées effectuées sous le contrôle de la Gendarmerie après l'insurrection de 1917. Tout le long de cette route, à une distance plus ou moins grande, on trouve les tribus suivante, s'égrenant en quinconce jusqu'au milieu de la chaîne : Bako, Tiawe, Poinda, Noelly, Néami, Netchaot et Bopope. La tribu de Poinda est traversée par une route annexe qui rejoint la commune voisine de Pouembout. Quelque fut la route choisie pour aller chez Devillers, on devait passer par une tribu, Bako, Poinda ou Bopope. Poinda se situant à 12 kilomètres de Koné, cela faisait, pour des Européens, du chemin à parcourir en voiture dans une route sinueuse et sans protection.
Cette situation impliquait que la mobilisation des colons ne pourrait être importante, tenant compte des dangers d'agressions imaginaires dont étaient nourris les phantasmes blancs, et malgré les appels à la République en danger lancés par l'éternelle Rurale. Il se disait à Koné que les Devillers, ayant toujours refusé le droit de chasse aux habitants du village européen, ceux ci l'avaient envoyé promener en contre-partie : "Qu'il se débrouille, maintenant qu'il était dans la mélasse!"
Les forces de l'ordre seraient présentes. Il fallait s'arranger pour que les Mobiles soient toujours en tampon entre nous et les colons. Ce qui semblait d'ailleurs un souhait partagé.
Trois barrages seraient prévus, un à Bako , un à Poinda et l'autre à Netchaot. Au départ, ils seraient sélectifs. Au cas où des renforts de colons armés chercheraient à passer, les barrages se fermeraient complètement. Un responsable était désigné pour chaque point de fixation : Groupe n° 1 au barrage de Bako; Groupe n° 2 au barrage de Poinda; Groupe n° 3 au barrage de Netchaot; Groupe n° 4 chargé de la construction de la case et de la plantation de bananiers tout autour; Groupe n° 5 chargé des communications, avec une voiture; Groupe n° 6, constitué de guetteurs à cheval, armés, placés sur les crêtes; Groupe n° 7, chargé de la cuisine, et très important de ce fait.
Plan de situation de la tribu de Poinda
Les guetteurs armés spectaculairement visibles, à cheval sur le sommet des collines abruptes, comme les indiens d'un western , avaient été prévus pour dissuader les Rambos locaux de jouer aux pistoleros. Des petits gars de Nouméa avaient en effet déjà prévenu qu'ils viendraient faire du tir aux pigeons. . . sur les Kanak. La vue même lointaine d'un fusil devait assurer la protection psychologique souhaitable sans être obligé d'aller plus loin. S'ils voulaient tenter quelque chose, ils s'apercevraient que nous en avions assez de leurs menaces. Oui, vraiment assez! Dans l'excitation des discours, on posa la question :
"Etes vous prêts à mourir pour récupérer vos terres? Si oui, levez la main!" Enthousiasme général, toutes les mains se lèvent, dont celles des femmes. "Etes vous prêt à tuer pour récupérer vos terres?" Consternation, ils ne s'attendaient pas à cette question là. Une main se lève, deux, puis trois. . . c'est tout. Les mains levées hésitent, s'aperçoivent qu'elles sont isolées. Gênées, elles s'abaissent lentement. Les trois jeunes, devant tous ces vieux, ont l'air de se demander ce que leur mains pleines de doigts font là haut. Les politiques, prudents, n'avaient pas bougé. Il devait sûrement se trouver parmi nous des informateurs. C'était d'ailleurs la raison de nos grandes réunions publiques, de façon à ce que l'administration sache jusqu'où nous voulions aller et s'arrange pour maintenir les excités dans les limites tracées. Le message s'adressait aussi aux colons, renseignés soit par les Gendarmes, soit par les informateurs en tribus.
La journée se poursuivait, ponctuée d'interventions du Palika de Noelly, cherchant à me mettre en contradiction devant tous les vieux rassemblés. Cela me rappelait une réunion à Bopope, où un membre du Palika m'attaqua :
"Tout çà, c'est des magouilles. D'abord, nous, on a pas confiance dans les Lifous." Moi , lui répondant : "Ça tombe bien, je suis à moitié Lifou. "Lui, tout seul : "Oui! C'est comme les Blancs. Tout ça, c'est de la magouille!" Moi : "Alors là, je suis vraiment gêné, mon autre moitié est blanche." Les vieux de Bopope avaient ri avec moi. Il est vrai que l'intervenant était de Canala et les vieux n'étaient pas mécontents de le voir moucher. Eux étaient de l'UC. Chez les camarades du Palika, ça ne venait pas d'un mauvais vouloir Il s'agissait surtout de redresser les camarades mis en cause.
Nous eûmes un incident avec Eloi qui s'était fait critiquer par un militant UPM de Houaïlou. Il faillit lui rentrer dedans. Le militant en question l'avait attaqué sur un sujet hors de propos, surtout pour se faire remarquer. Mal lui en pris, car tous les vieux se rangèrent du côté d'Eloi.
Le problème majeur était que notre date correspondait au jour fixé par l'Union Calédonienne pour son Congrès de Lifou. Cela voudrait dire que les délégués et pas mal de militants de Koné seraient absents pour s'y rendre. Nous maintînmes la date pourtant, de façon à marquer notre indépendance vis à vis des Partis et couper court aux bruits faisant croire que nous étions inféodés à l'UC. Celle ci n'allait pas apprécier, mais alors, pas du tou. On allait lui voler sa part de l'actualité. De tous les leaders UC, seul Eloi nous soutiendra jusqu'au bout.
Les détails majeurs étaient réglés. Nous savions que seul Elie Poigoune serait parmi nous, les autres se rendant au Congrès de l'UC. Les problèmes secondaires seraient réglés par les délégués locaux du Comité. Chacun devait se préparer. Le jour approchait. Les colons de Voh et de Koné accentuaient l'opération "Gros Yeux". Les Gendarmes s'agitaient. Des renforts arrivèrent. Les éternels hélicoptères commencèrent leurs rondes, moins peut-être pour nous que pour surveiller les partisans du baroud d'honneur. Ces derniers se manifestèrent, une semaine avant le jour de la construction de la case, de la manière la plus intelligente évidemment, une habitude chez eux.
Qui leur donna cette idée saugrenue? Peut-être le psychiâtre de l'Association Fraternité, le docteur pied-noir Zeldine. Voici l'affaire. La tribu de Netchaot avait débroussé l'endroit choisi, d'accès difficile, sur un surplomb dominant la rivière. Pour y arriver, il fallait traverser la rivière , passer à travers un terrain grouillant de lentanas. Le lieu était dominé par une colline. Un jour, des gens de la tribu virent un attroupement de voitures sur le bord de la route. Des Européens de Koné et d'ailleurs regardaient à la jumelle vers l'endroit débroussé . Les gens de Netchaot pensèrent qu'ils venaient répérer le terrain et n'allèrent y voir que le lendemain . Quelle ne fut pas leur surprise d'y trouver deux tombes fraichement creusées , chacune surmontée d'une croix , avec une espèce de couronne de feuilles les enserrants . Deux tombes , l'une pour moi, l'autre pour le vieux Fessard, d'après les renseignements obtenus. Pendant que les Blancs observaient à la jumelle, les fils du grand chef administratif de Poinda creusaient les tombes, en fait des trous pour enfants, faut pas trop en faire, du travail baclé! Un écriteau avait été attaché aux deux croix : "Maudit, celui qui volera cette terre. Le Seigneur le punira!"
On avait affaire à des fous, ce qui n'était pas prévu. Il fallait redoubler de précautions. La guerre psychologique battait son plein. Il parait que les feuilles étaient des "boucans", à la sauce "Rurale" et Psychiâtrie mélangées. Un coup de pied là dedans aurait suffi à chasser les mauvais plaisantins. L'idée d'un boucan venait sûrement d'un Blanc. Le "boucan" consiste en un sort matérialisé par un léger paquet de feuilles entouré d'une ficelle et contenant un objet maléfique. Toutes les formes sont possibles, bouteille remplie d'un liquide trouble par exemple. La croyance dans les "mauvais" et "bons médicaments" est très forte chez les Kanak. Mais de là à empêcher une manifestation politique rassemblant des centaines de personnes! Naturellement, on avait fait faire la sale besogne par des Kanak. Les Blancs se contentaient de surveiller à la jumelle. Quand on est Kanak de droite, il faut savoir assumer!
La préparation continuait bon train dans les tribus. Il faisait bon vivre ces jours là, à parcourir les sentiers dans les pays Païci et Ajië. Un vrai plaisir de se baigner dans les criques, de cuire au feu les poissons attrapés à la main par les compagnons. Plaisir aussi de manger avec les frères le repas d'ignames et de taros arrosé de l'éternel soyo . Pas de viande, car le cerf se faisait rare. Les Caldoches friqués venaient en hélicoptère dans la chaîne pour massacrer des dizaines d'animaux dont ils ne prenaient que deux ou trois pour leur consommation personnelle. Peu importait que les Kanak n'aient plus de gibier, ils n'y pensaient même pas.
De temps en temps, avec un compagnon, on passait la montagne pour se rendre se rendre à Ponérihouen ou Houaïlou. Dans les tribus, des filles charmantes nous faisaient des sourires engageants . Il n'était pas question de mélanger le travail et le plaisir et d'y répondre, de façon à s'éviter une critique trop facile. Donc, pas d'alcool, pas de femmes. Dans mes relations sociales, j'évitais les Européens . La haine gratuite amassée à mon encontre par tous ces imbéciles m'avait rendu légèrement parano. Si je n'avais eu quelques amis Caldoches et Z'oreilles, j'aurais mis tous les Blancs dans le même sac. Le sourire d'une vieille dame, la main tendue d'un camarade caldoche, m'auront évité de me laisser aller à la haine que les excités auraient pu déclencher en moi.
Vendredi 12 Novembre 1982.
L'après-midi. Arrivée à la tribu de Bako de quelques jeunes venus d'Oundjo. Pas de barrage de contrôle en place. Or il fallait l'édifier avant le soir. Nous sommes attendus à Netchaot où les délégations seront reçues. Un exposé de la situation doit être fait là haut, les rôles répartis et les équipes complétées. Les gens de l'extérieur viendront en renfort des groupes constitués. Je pense que s'il y a un clash, il aura lieu à l'emplacement de l'occupation. Le Palika pense que l'affrontement pourrait se passer à Poinda. Elie Poigoune ira donc là bas, moi je demeurerais sur place. S'il le faut, je me déplacerai avec la voiture de communication.
En attendant, on rameute les vieux de Bako pour établir le barrage de contrôle à l'intersection de la route de Tiawe, en plein milieu de la tribu. Les jeunes du Palika ne semblent pas être au courant. Ils font la fête et picolent joyeusement à l'autre bout de la tribu. A la nuit tombée, on coupe des bois, aussitôt mis sur la route. Disposés en chicane, ils obligent les voitures à ralenti . D'autres bois assez gros sont amassés sur le bord de la route pour la bloquer entièrement si nécessaire. Les vieux allument des feux sur le bord de la route pour se réchauffer. La route, sur toute sa longueur, est bordée de champs de bananiers et de hautes herbes dissimulant les gardiens du barrage à la vue. Il n'est heureusement pas trop tard. Les délégations commencent à arriver en passant par Bako. Certains s'arrêtent, boivent un café avec nous pour causer avant de repartir. Le village des Blancs semble calme pour le moment. Les jeunes de Bako s'amènent, légèrement éméchés. Nous sommes en pleine discussion avec les Gendarmes, venus nous demander de lever le barrage, ce que nous refusons. D'autres jeunes, revenant des champs, se pavanent avec leurs sabres d'abattis devant les Gendarmes. La discussion cul de sac se poursuit. Messieurs les Officiers assermentés, Syndics des Affaires Indigènes, parlent dans leur radio. Des voitures de sympathisants nous préviennent qu'une colonne de colons est garée un peu plus loin, à la bifurcation de la route de Koné. Une dizaine de véhicules, Land Rovers, Toyotas 4 x 4, emplis d'Européens -. Aussitôt le ton monte avec les Gendarmes -. Ils sont accusés d'être de collusion avec le convoi de colons. C'est toujours pareil. Les Blancs essaient toujours de nous prendre pour des imbéciles. La colère monte. Des phares trouent la nuit. Le convoi arrive. Les colons sont armés de barres de fer qu'ils nous montrent avec des grimaces de satisfaction.
Quoi! Des phares derrière nous. Un moment d'inquiétude. Ouf! Ce sont les camarades de Netchaot venus voir ce qui se passe. En peu de mots nous leur expliquons la situation. Elie Poigoune est avec eux. Il donne un avis de modération pour éviter la provocation pouvant amener l'intervention en force des Mobiles. Les Gendarmes sont pris en sandwich. D'une part, nous refusons de laisser passer les excités. De l'autre les mêmes excités menacent de forcer le barrage à coups de barres de fer. Si nous étions aussi fous que certains, il nous suffirait d'attaquer le convoi, tamioc en main pour balayer tous ces imbéciles. Il y aurait de quoi rire, en pleine tribu! Mais la répression prévisible serait disproportionnée à l'acte pouvant nous être reproché. Alors, on laisse tomber. A chacun sa manière! Des jeunes commencent à se glisser dans les champs de bananiers des deux côtés de la route, pour prendre les colons de flanc. Des cailloux commencent à voler. Des voitures sont atteintes. Cela dure depuis trop longtemps et les jeunes arrivent de plus en plus nombreux. Il est temps que les colons dégagent, et vite! Les Gendarmes font comprendre un peu vivement aux commandos européens de s'en aller. Autrement, ce seront les Mobiles qui les feront déguerpir! Ils n'ont pas besoin de gens pour foutre le bordel. En face, les cocos ne restent pas tranquilles, gesticulant avec leurs barres de fer, l'insulte à la bouche, à moitié "carburés" : une allumette et on sautait tous, tellement ils sont imbibés d'alcool.
Derrière les colons, un convoi de Mobiles avait fait son apparition. Malgré leur état, les premiers durent quand même se rendre compte de la situation. Voiture après voiture, ils reculèrent pour disparaître à l'embranchement. Pas trop loin. Jusqu'à la maison du vieux Devillers, à l'entrée de la tribu, à 150 mètres à vol d'oiseau, sur la route de Koné. Les Gendarmes avaient été corrects. Ils avaient fouillé les voitures des excités. Le capitaine Job était un homme droit. Les socialistes nous avaient au moins donné ça. Un officier qui réprimait normalement, sans faire de zèle, sans se laisser impressionner par les colons grande gueule . La classe! Les perquisitions, portes cassées, avaient pris fin. Des rapports normaux de citoyen à citoyen s'établissaient avec le corps de la Gendarmerie. Dans l'ensemble, cela s'était amélioré. Avant de se retirer, les pandores nous avaient demandé si on laissait passer les ambulances. Pas de problème. Le convoi de Mobiles resterait sur place pour éviter que les massacreurs ivres d'alcool ne reviennent dans la nuit. On démarre donc vers Netchaot. Au niveau de la maison Devillers, tout est calme. Depuis une semaine , un grand drapeau flotte au dessus de la maison. Camerone, dernier bastion de la Légion Etrangère?
21 heures. Arrivée à Netchaot. Partout, sous les cocotiers autour de la maison commune; les gens ont allumé des feux. Les offrandes coutumieres ont toutes eu lieu. La réunion peut démarrer. Sont représentées, pour Koné, pays de langues Païcii , Camukii et Aekè : les tribus de Bako, Tiaw , Noelly, Poinda, Neami, Netchaot; pour Poya, pays de langues Païci et Ajië : Nekliai, Netea (toujours les mêmes), Gwapin (avec le petit chef), Montfawe, Wenji; pour Voh, pays de langues Aekè et Nèmi : Oundjo; pour Houaïlou, pays de langue Ajië : Gondé, Neshakwea, Koula, Nerin. Les gens de Houaïlou avaient été contactés par leurs alliés et parents de Wenji et Montfawe. Deux ou trois réunions à Neshakwea pour expliquer notre manière de voir et les revendications avaient démarré. Dont une chez un autre Devillers, propriétaire de 1.400 hectares.
Au cours de la réunion, les invités se virent attribuer l'emplacement de la case. Les Neami et les Netchaot occuperaient les postes de guet. Ils devraient être en place dès 4 heures du matin sur les crêtes. Les barrages seraient mis en place la nuit même à Netchaot et Poinda. L'équipe de construction de la case partirait à six heures. Les poteaux seraient déjà sur place. La cuisine nous ravitaillerait à la case. La matériel serait transporté en 4 x 4.
La situation semblait se présenter bien. On savait que les membres de l'Association Fraternité se trouvaient chez Devillers. Tout ce cinéma nous intriguait. A la place de Devillers, on serait resté tranquillement chez nous, sans bouger, comme s'il ne se passait rien. Une case avec des arbres fruitiers plantés autour, ça n'allait pas loin! La réaction était épidermique. Dès que les Kanak bougeaient le petit doigt, les colons se hérissaient. La seule explication était que ce cinéma devait leur permettre de faire monter les prix de vente de leur domaine. Un chantage permettant d'obtenir un prix dont le montant serait politique et sans relation avec un marché immobilier mort du fait de l'écho donné aux revendications. Personne ne voulait acheter, et il n'y avait plus que la puissance publique. D'autant plus que dans notre lettre de revendication, nous avions bien précisé qu'il n'était pas question de le chasser, mais de partage . Il y avait peut-être un double calcul en face : monter en épingle une manifestation pacifique, de manière à faire envoyer certains en prison, et, en même temps, continuer à prendre la France pour une vache à lait, en la faisant casquer le centuple du prix normal. Vraiment bizarre, si l'on considère que les Devillers, six ans auparavant, avaient voulu vendre leur propriété six millions CFP, et qu'ils n'avaient pas trouvé preneur. Le Gouvernement, lui, paiera 34 millions.
Vers 1 heure du matin, on va se coucher sur une natte dans une case. Je n'ai pas pu dormir, plié en quatre par le froid. Sans couverture, juste un manou pour en tenir lieu. Vivement le matin!
Samedi 13 Novembre 1982.
J'ouvre les yeux. Le soleil se pointe à l'horizon. Temps magnifique. Allez debout! Le café nous attend. Pas de ce Nescafé répugnant, mais du vrai de vrai, des plantations de la tribu. Un truc à vous faire sauter le coeur si vous êtes cardiaque ou à réveiller un mort.
La maison commune déborde de monde. Les femmes et les jeunes apportent sans relâche le café et nettoient les bols au fur et à mesure qu'ils ont servi. Des familles se sont retrouvées. Je cause avec Lambert Nekiriai et Mikaël Meureureux. Son oncle le vieux Félix vient nous rejoindre. On se rassemble peu à peu. On va partir en procession par la route jusqu'à un chemin menant chez le gérant kanak de Devillers, pas loin de l'emplacement des deux tombes. Les conseils habituels : pas de provocation, rester groupés, laisser les délégués parler en présence des fachos ou des Mobiles.
6 heures 3o. Tout est réglé. On part. La procession s'étale sur la route. A peu près trois cent personnes. Une voiture nous précède, au pas. Quatre kilomètres à pied à marcher. Vieux, vieilles, hommes faits et leurs femmes, enfants. Les enfants de la lutte. Eux ne connaîtront sûrement pas le pardon. Nous sommes les tenants du dialogue, proposant un espoir auquel répondent le mépris et la haine. Cette haine donnera naissance un jour assurément à des fruits amers.
Nous arrivons au portique. Une trentaine de Mobiles attendent. Le chemin nous est interdit. Discussion. Le barrage reste ferme : "Personne ne passe!" On pourrait sauter les barrières, se disperser dans la brousse. Pas la peine! Deux jours auparavant, les Netchaot ont coupé une autre route, dissimulée à la vue par des broussailles. "Vous ne voulez pas nous laisser passer. Dans ces conditions, on s'en va!" Demi tour tout le monde! Un kilomètre plus bas sur le chemin du retour, on prend le nouveau sentier, traversant le crique ombragé par de grands jamelonniers. Un peu d'escalade, ça y est, on est rendu. Devant nous les trous et les croix dépourvues de signification. Les tâches sont partagées. Une équipe à la construction, une équipe au débroussage. Il y a de quoi faire. Tout autour de nous, c'est du lentana en veux tu en voilà. Il faut transformer cela en un beau jardin.
8 heures. Au boulot! A part deux ou trois arbres, il n'y a pas d'ombre. On attaque les lentanas. Les autres creusent les trous pour y ficher les poteaux. Il fait chaud. Les Mobiles sont toujours à surveiller la route à 300 mètres de là. Notre travail continue. On aperçoit de temps en temps les guetteurs à cheval qui patrouillent sur les crêtes. Du mouvement sur la route. Les Mobiles se sont enfin aperçus de notre présence. Un Officier nous observe à la jumelle. Le travail continue. Agitation chez les Mobiles. Le travail se poursuit. Les camions de Mobiles s'avancent sur le chemin. Ils arrivent en surplomb du crique. Les camions s'arrêtent. Les hommes de l'ordre discutent. Partout des lentanas qui s'accrochent aux taillis. Le crique est profond à cet endroit. Pour accéder à l'emplacement prévu, il faut monter une pente couverte de broussailles, peu propice à la bagarre. Indécis, les Gendarmes restent sur place.
En face, nous débroussons avec des tamiocs et des sabres d'abattis. Dans une échauffourée, on ne sait jamais comment cela peut tourner. Un hélicoptère nous survole. Les Mobiles se retirent sur la route. Un point pour nous! Le travail continue. Les Gendarmes de Koné se pointent à l'horizon. On les voit patauger dans le crique. On établit le contact :
"Vous comptez rester là longtemps ici? Devillers est pas content." Nous : "Vous avez vu les excités qu'il y a là bas?" - "On en vient. Ils sont malades, ces gens là. Ils ne parlent que de tuer." Nous : "Pouvez vous contrôler les fachos? Il y a avec nous des femmes et des enfants." - "Oui! On voit. On est assez inquiet. Les autres, chez Devillers, c'est des malades. Surtout le fils Devillers. Il ne parle que de dégager le terrain à la mitraillette. On fait ce qu'on peut. Faut se les farcir!" Nous : "Ca va encore pour vous, vous n'en avez que pour trois ans. Nous on les supporte toute notre vie." - "Au fait, vous êtes pas au courant? Les hélicoptères ont répéré des cavaliers armés sur les crêtes, derrière vous et de l'autre côté de la rivière" - "Nous, on est pas au courant. Sûrement des hommes du grand chef. Peut-être vont-ils nous attaquer? Merci de l'avertissement."
Les Gendarmes s'en vont, passent le crique, remontent de l'autre côté dans les lentanas. Ils sont à cent mètres à vol d'oiseau. A ce moment, un de ces fameux cavaliers descend la crête. Il saute de cheval, vient boire le café avec nous. Les Gendarmes se sont arrêtés, l'ont regardé, parlent entre eux et repartent. Le camarade, un vieux de Netchaot, a bien choisi son moment.
Arrive le fameux messire Eric Devillers et ses quelques amis. Deux Toyotas 4 x 4 pleines de têtes vides. Ils menacent de faire le travail eux mêmes à coup de barres de fer. Si ce n'est que ça, qu'ils viennent, ils seront vite calmés. A main nue ou à la barre de fer, on ne les craint pas. C'est leurs flingues et leur sottise qui pose problème. D'après les responsables socialistes, pour 50.000 européens, il yaurait 150.000 armes à feu. Remarquable. Pourquoi une telle quantité? Ils ne peuvent pourtant pas tirer avec leurs pieds. Certains colons ont huit à dix carabines chez eux. D'anciens ministres de Dick Ukeiwe ont leur doubles fonds de placards encombrés d'armes et de munitions qui ne sont pas de chasse.
Les colons sont renvoyés aimablement par les Mobiles. Chez nous c'est le calme inquiet. Une voiture de Bako annonce de mauvaises nouvelles. Bako demande des renforts. Ils font face aux Mobiles. Des incidents ont déjà éclatés. Pas d'affolement. On attend la voiture de liaison pour se rendre là bas. De plus les occupants de la voiture ont rencontré des Blancs armés sur la route, à la hauteur de chez Devillers. On prévient les Mobiles qui envoient une patrouille. Personne. La voiture se fait attendre et finalement se pointe vers les 2 heures. On saute dedans avec les garçons d'Oundjo, suivis d'un autre véhicule et l'on démarre sur Poinda.
14 heures. A Poinda, il n'y a pas eu de problèmes, à part l'apparition un peu surréaliste de la mère Bouteille, dans une jeep, en treillis militaire avec un pistolet à la hanche. Dans la jeep, deux ou trois personnes pour accompagner la fausse vierge folle. Le grand chef est parti établir son QG chez Devillers. Avec deux voitures, Elie Poigoune va nous accompagner à Bako. Nous retournons à nos voitures lorsqu'un nuage de poussière attire nos regards sur la route. Trois voitures. Les fachos! Le barrage a dû sauter à Bako. On a trop tardé. On saute dans les bagnoles, direction Bako. Nom de dieu! D'autres voitures sur la route, deux 4 x 4 chargés de colons. Vite, on fonce à Bako.
15 heures. Arrivés à l'entrée des champs de bananiers, pas de vieux en vue. Seulement des jeunes surexcités. Le barrage? Toujours en place. "On a vu des Blancs arriver chez Devillers." - "Oui, juste trois voitures avec Guillemard, Delaveuve, les conseillers RPCR. Mais les autres, ils sont restés de l'autre côté. Ils ont voulu passer avec les Mobiles. On les a repoussés. Vous auriez dû être là." Tout cela est assez confus. Il faut qu'on trouve un responsable : "Où est le vieux Fessard?" - "Il est chez lui. Une voiture l'a écrasée."
Je pars avec Léon à la recherche du vieux. Elie reste avec les jeunes pour les calmer un peu. Ce sont les jeunes de la section de base du Palika de la tribu. Chez le vieux, on boit un café. Fessard apparait, boitant. Sa femme, toute souriante, nous raconte l'histoire. Elle ne peut s'empêcher de rire. Cela nous rassure : "Mais dis vite! Dis vite! On voudrait savoir" - "Tu as vu, René, les Mobiles étaient toujours au croisement. Une voiture arrive, avec derrière les voitures des autres Blancs, plein comme ça! Demande au vieux!" Approbation de Fessard qui ajoute : "Je leur explique que nous sommes là en paix, sans armes. Juste pour assurer la protection des frères qui font la case à Netchaot. La famille Devillers peut passer, mais pas les autres." Sa femme reprend : "Les Gendarmes disent que Guillemard et un autre Conseiller RPCR doivent passer avec tous les Blancs. Nous on refuse. On voit Guillemard qui engueule les Gendarmes. Il avance sa voiture vers nous. Mon vieux met son pied en travers de la roue et dit à Guillemard : "Roule, si t'es un homme!" Guillemard a passé une vitesse et a roulé tout doucement sur le pied du vieux . . . demande lui!" Le vieux, tout gêné d'être le héros de l'histoire, rigole et ajoute : "Il connaissait pas le pied kanak, ce Blanc!" La vieille continue sur sa lancée : "Tu vois le vieux Nea Gale. Il s'est précipité et s'est allongé devant la voiture. Mon vieux l'a rejoint et s'allonge à côté. Le vieux Nea dit à Guillemard : "Roule , si tu es un homme!" Guillemard passe la vitesse. Nous on bouge pas, on n'a pas peur. Il commence à avancer. Tout à coup , on entend un grand bruit de verre cassé. Ce sont les garçons qui ont lancé une grosse pierre en travers du pare-brise quand ils ont vu que ce salaud allait nous écraser. Ils entourent la voiture et tapent dessus avec des bois. Les Blancs dedans sont verts de peur. Guillemard fait marche arrière. Les pneus fument. Les Gendarmes Mobiles chargent. Nous, les femmes, on les a attaqués. Les vieux étaient restés derrière. Quand les vieux, ils nous ont vu, nous les femmes, alors ils sont venus aussi. On a repoussé les Gendarmes Mobiles. L'un d'eux est tombé dans le feu. Guillemard l'a renversé en faisant marche arrière. Le cul dans le feu , il est tombé! Il a sauté en l'air, lâché sa matraque et son bouclier qui commençait à fondre. Celui là , il a piqué un cent mètres!"
En fait, comme on l'apprit plus tard, les Mobiles avaient voulu utiliser la tactique dite de refoulement, qui consistait à s'avancer en ordre serré, bouclier à la main, et repousser les manifestants. Leurs vagues s'étaient heurtées aux mamas de Bako qui n'ont eu aucune difficulté à transformer les vagues en déroute. Comme à l'habitude les lacrymogènes avaient pété un peu de partout. Mais à Bako, ça n'impressionnait plus. Tous les vieux s'étaient mis après les Mobiles. La vieille en riait encore. Les jeunes criaient partout dans la tribu : "L'ennemi a été repoussé!"
Cette façon de faire changeait des charges et des fouilles hystériques dans les tribus. On nous traitait comme des citoyens. Après tout le socialisme a du bon!
"Après, les blancs sont partis. Le Capitaine est venu nous demander de laisser passer les deux Conseillers territoriaux RPCR avec deux autres véhicules. Autrement, il serait obligé de casser le barrage. Les vieux ont discuté et donné leur accord. C'est ça, les voitures que vous avez vu passer à Poinda." On rétorqua : "Oui , vieux! Mais les 4 x 4 qu'on a vu. Ils sont bien venus de quelque part." - "Tu me le demandes. Je ne sais pas. Nous on a laissé passer les véhicules de Guillemard et Delaveuve. Personne d'autre." - "Bon. Nous on va remonter là haut. Vous autres, continuez! Cherchez d'où ces gens ont bien pu venir. C'est pas par Poinda. On redescendra ce soir. Bon courage et soigne ton pied." - "Partez sans inquiétude, on tiendra le coup!" Finalement, on pensait que ça allait éclater à Netchaot ou à Poinda et c'est à Bako que c'est arrivé.
On rejoint les autres camarades. Les jeunes d'Oundjo ne sont pas contents. Ils ont raté la bagarre. Elie Poigoune a calmé un peu ses militants. On donne des consignes de calme, d'éviter les provocations. Consignes stupides, puisque les provocations viennent de l'autre côté.
Il parait qu'après cet échec, les colons ont fait un barrage sur la RT1 et ont essayé d'obliger les automobilistes de passage à les accompagner pour faire le barrage. Ils se sont fait envoyer sur les roses. Tout le monde se fout de Devillers. Le week end est fait pour en profiter, pas pour jouer aux cow boys? L'action psychologique et la psychiâtrie frisent la parano dans l'échec.
16 heures 30. Nous revenons sur Poinda. Retour sans problèmes. On s'arrête un coup à la tribu pour informer les camarades du barrage. Re-café, légère fatigue. Cela fait une longue journée déjà. Le drapeau flotte au dessus du fort Devillers, dernier "bastion de l'Occident". Les Gendarmes se sont placés à l'intersection de la tribu, entre nous et Devillers, de façon à contrôler les véhicules. Pour nous, l'important est que la journée se passe sans casse.
17 heures 30. Les 4 x 4 descendent de chez Devillers et se dirigent vers Bako. Encore eux. ils ne restent jamais tranquilles! Retour des 4 x 4 vides. Où sont passés les gus? Peut-être vont-ils attaquer le barrage par derrière en liaison avec d'autres extrémistes. Vaut mieux y aller! Tout le monde saute dans les voitures. On repart avec six véhicules. On aborde le contrôle des Gendarmes. Fouille des véhicules. Ils ont fait pareil avec les excités. Bien! Nous continuons, entamons un large tournant et . . . que ne voit-on pas! Une quinzaine de blancs répartis des deux côtés de la route. Chacun d'eux s'amuse à balancer soit une chaîne à vélo, soit une chaîne alourdie d'un gros cadenas. Certains ont des matraques et l'excité d'Eric Devillers se passe le tranchant d'une baïonnette sur l'avant-bras. Trop tard pour reculer. On avance au ralenti.
Au passage, ils se foutent de notre gueule. On la ferme, on roule. Les rockers nous laissent passer sans casse. Encore une action psychologique pour surdoué. Un peu avant la tribu, deux voitures arrêtées près d'un portail qui mène chez Ballande. Ce sont les jeunes de Bako. Voilà donc le chemin pris par les coyotes, évitant ainsi la tribu. Des traces fraiches de roues le confirment. Il faut laisser une garde au portail pour les bloquer au retour. Tiens! Un nuage de poussière sur la route. Des 4 x 4 apparaissent. Ce sont nos types! Ils ont pilé aussi sec en nous voyant. On s'observe. Quelqu'un parmi nous :
"Faut leur dire de passer, que ce barrage est fini, l'occupation est terminée." Ils font les marioles, les copains. Un d'entre nous leur crie de passer : "Le barrage!" disent-ils. "Levé, le barrage est levé, la route est libre. "Ils hésitent. Finalement leur écrasant complexe de supériorité leur fait croire qu'un Kanak ne saurait mentir à un Blanc. Ils s'avancent, arrivent à notre hauteur. Certains nous saluent. Ils passent. Incroyable! Ils nous ont cru. On s'étouffe de rire. On saute dans les voitures et on les suit. Le barrage est toujours en place. Pour arriver à la tribu, il faut traverser un pont. Après, ce sont les champs de bananiers. Nous arrivons sur le pont au moment où ils font marche arrière. Coincés, les charlots, en pleine tribu! L'angoisse!
On va s'en payer une tranche, mais surtout éviter tout incident en contrôlant les jeunes. Les autres ne le savent pas. Ils doivent croire leur dernière heure arrivée. Au bout de cinq minutes, nous sommes une cinquantaine. On les observe sans rien dire. Ils ne bougent pas, ne montrent pas leur peur, à part Eric Devillers qui pleure silencieusement, comme un gosse. Le grand baroudeur se dégonfle. Les jeunes prennent dans les voitures toutes les matraques et les jettent par terre :
"Tiens, regardes! Une matraque! Oh, le vilain qui voulait taper les Kanaks! Tiens, regardes, une chaîne avec un cadenas, c'est pas gentil ça! Oh! Une baïonnette! Devillers voulait se faire du Kanak!" Arrivent des jeunes un peu saoûls, certains armés de tamiocs. Ils s'adressent à Devillers : "Pourquoi tu fais ça, Eric? T'ais-je jamais fait du mal? Dis moi? T'ais-je jamais insulté ou menacé? Dis moi?" Pas de réponse. Le camarade baroudeur continue à pleurer en silence. Un autre garçon prend à partie les colons : "Vous vouliez nous faire quoi? Bande d'e. . . . Vous voulez nous démolir avec vos barres de fer. . . Allez vous répondre, bande d'e. . .? "A violents coups de tamioc, il frappe la 4 x 4 où est Devillers. Un petit Blanc s'énerve, saute à bas du 4 x 4, retire sa chemise : "Moi, j'ai pas peur! Je peux vous prendre un à un!" Il y en a qui ne doutent de rien. Le geste est sympathique. Les autres gros costauds de son équipe le calment. Intervention de Jacob Wabealo qui gifle violemment notre excité à nous. Il est temps de les faire partir. L'aparté aura duré une demi heure. On prévient les gens du barrage. Violente discussion. Ils veulent prendre les cow boys en otages. Pas question. Là, on s'embarquerait dans une sale histoire. Nous obligeons les jeunes à remettre les sabres et tutti quanti dans les voitures : "OK, vous pouvez y aller. Démarrez!" Les deux 4 x 4 s'ébranlent, se font bombarder à coups de cailloux par les jeunes du barrage et enfin disparaissent. Les jeunes de Bako ne nous pardonneront pas de longtemps de leur avoir enlevé leurs jouets. Pas question pourtant de transformer une manifestation pacifique en un acte terroriste bidon.
Il fait nuit. Nous allions évacuer les voitures du pont lorsqu'arrive derrière nous un convoi de Mobiles, Sous-Préfet en tête, venus libérer les apprentis aventuriers. Trop tard, nous l'avons fait de nous mêmes. Ils ne pourront pas nous coller cela sur le dos. Un des passagers d'un 4 x 4 le reconnaîtra honnêtement. Un autre Devillers aussi, celui là de Bourail, confirmant qu'à ce moment là, nous avons été corrects. Après quelques paroles avec les Mobiles, on les laisse passer pour regagner Koné. Ce n'était pas eux nos adversaires dans ce type d'action. Il ne fallait pas cumuler les ennemis inutilement. Pour nous, la journée est finie. On remonte à Netchaot avec les délégués de Bako pour faire le bilan. Elie Poigoune va s'arrêter à Poinda. Nous on va à la case pour voir s'il y a du monde.
20 heures. Là bas, tout le monde nous attend. Traversée du crique de rocher en rocher, à la lumière blafarde de la lune. La maison de tôle est finie, les plantations seront terminées demain. Les vieux sont excités. Le Sous-Préfet est venu en hélicoptère. Debout devant les vieux, il a demandé les responsables. En fait de responsables, il a trouvé les vieux et le petit chef de Netea, Dominique Moingou-Goyetta. Lui qui était venu en imperator pour imposer, il s'était fait prendre à partie par un vieux, fort de sa bonne foi, ne désirant parler que de la terre prise à ses parents. A la suite, les autres avaient pris la relève. Tous avaient des doléances à présenter. Le Sous-Préfet ne savait plus où se mettre. Venu donner des ordres, il se retrouvait face à des vieux qui s'adressaient à lui comme à un père devant leur rendre la justice. Le pauvre voyait au fond de leurs regards la France des droits de l'homme. Quel choc!
21 heures. Nous retournons tous à la tribu où un repas chaud nous attend. Nous entamerons après le bilan. Il fait froid les nuits de pleine lune. Le bilan commence. Des guetteurs ont été désignés pour rester à la case. On parle de la journée de demain. Les gens de Houaïlou ont récupéré les croix et les couronnes pour les planter devant la maison du Devillers de chez eux. Devant les deux tombes creusées, ils ont juré de le faire partir.
23 heures. La maison se termine et ceux qui sont encore là vont se coucher . Tout le monde est fatigué. Il fait froid.
Dimanche 14 Novembre 1982.
5 heures. Au lever, nous discutons avec Léon en buvant le café, s'informant des gens partis assurer la garde de la case. Il n'y a plus personne. Ils n'ont pas résisté au froid. La case est sans surveillance. On part aussitôt avec quatre garçons de la tribu. Les autres nous rejoindront après. On prend une voiture pour aller plus vite. Descente dans les lentanas, traversée du crique. Ouf, pas de dégats! On s'installe en prenant appui sur les poteaux et on attend en causant.
6 heures. Une équipe de télévision locale arrive. Les types sont essouflés à porter leur caméra. Un présentateur sympathique pose des questions, filme le lieu du délit et s'en va en voyant arriver Jean-Claude Devillers avec des Mobiles. Un bonne chance sort de la bouche du journaliste , puis plus personne.
Deux Gendarmes Mobiles, un Officier, Jean-Claude Devillers, un vieux Blanc maigre, genre planche à balais. L'Officier s'adresse à nous :
"Monsieur Devillers nous a requis pour faire un constat de violation de propriété privée. Avez-vous l'intention de vous y opposer?" - "Non, pas du tout, faîtes votre travail!"
Il nous demande nos noms pour le Procès-verbal.
"On pourrait savoir pourquoi Jean-Claude n'a pas répondu à notre offre de dialogue?" - "Demandez le lui?" - "On lui a bien précisé qu'il n'était pas question de le mettre dehors. En guise de réponse, on a eu des insultes. Pourquoi ne vient-il pas lui même nous mettre dehors?" Devillers bougonne, pas content : "Il y a des chevrotines et des longues portées partout cachées dans les brousses!"
Pendant ce dialogue d'observation, le vieux Blanc ne faisait que tourner autour de nous en prenant des photo . Il s'arrêtait , parlait dans un téléphone portatif, qui lui permet d'être en contact avec Nouméa. Un moment après, il bave : "Ah , voilà le fils Guiart!" Cet épouvantail m'énerve. Je m'adresse à l'Officier : "Dîtes à ce vieil imbécile d'arrêter son cinéma. Si ça continue, on va le balancer à la flotte!" Là , je présume de nos forces. Le vieux , hystérique : "Vous pourriez me parler avec respect. Je suis plus âgé que votre père. J'ai été Administrateur en Afrique Noire." L'Officier intervient et demande à l'individu d'arrêter son cirque. Il est obligé de le menacer de le renvoyer à la voiture.
7 heures. Nos camarades commenent à arriver sur la route. Ils aperçoivent notre groupe à la case, se précipitent jusqu'au portail, dépassent les Mobiles en fonction sur la route. Ils sont équipés de sabres d'abattis pour finir le débroussage. L'Officier sort un étui de sa poche :
"Je vous préviens. S'il se passe quelque chose, je fais éclater cette grenade. On ira tous à l'hôpital!"
Devillers et le vieux rabat-joie n'en mènent pas large. Nous, moqueurs : "Vous nous menacez! Là, ça ne va plus! Allez y, faîtes péter votre grenade!" L'Officier insiste : "Dites à vos hommes de se retirer!"
De toute façon, nous ne cherchons pas d'histoires. Léon gueule en Païci aux autres qui approchent de se retirer. Ce qu'ils font après s'être assurés que nous ne risquons rien. Ils reprennent la route, de façon à revenir de l'autre côté. Les Mobiles, sans ordres, n'ont pas bougé. L'Officier et ses acolytes s'en vont. Nos compagnons arrivent, le travail reprend. A part l'aparté avec Devillers, le calme est revenu définitivement à Koné. Les journalistes ont quitté le Congrès de l'UC pour venir voir ce qui se passait chez nous. On a piqué la vedette à l'UC. Crime de lèse-majesté.
L'après-midi, les délégations repartent une à une chez elles. Cela va parler dans les chaumières. Le vieux Fessard redescend à Bako. Je reste à Netchaot. On prépare une réunion pour le Lundi matin, afin d'étudier les conséquences juridiques de l'affaire. Pour l'instant, on est satisfait. On a tenu jusqu'au bout.
Lundi 15 Novembre 1982 .
Des consignes avaient naturellement été données : ne pas aller à la Gendarmerie, ne pas répondre aux convocations des Gendarmes . Si les Gendarmes pénètrent dans la tribu, mobiliser les jeunes pour bloquer toute tentative d'arrestation. La réunion se passa à prévoir les actions à entreprendre en cas d'arrestations, les actions et leur déroulement dans le temps. On essaierait de mettre les Partis dans le coup. En tout cas, ça bougerait dans la région. Les camarades de Voh seraient mis au courant de nos décisions. En attendant, un peu de repos. J'allais redescendre le lendemain à Bako. Les réunions d'information allaient recommencer.
Mardi 16 Novembre 1982 .
Dans la maison du vieux Fessard, c'est la désolation. Fessard est à la Gendarmerie depuis ce matin. Les Gendarmes ne veulent pas le laisser sortir. Que s'est-il passé? Sa femme, en pleurs, me réponds :
"Ce matin il a été à la Gendarmerie, où on lui avait demandé de venir." - "On avait défendu d'aller à la Gendarmerie. Il le savait!" Sa femme pleure : "Depuis ce matin, il est là haut. Il n'a même pas mangé à midi."
La poisse! Qu'est-ce qui lui a pris, au vieux? Il faut maintenant le sortir de là.
"Bon! On va voir avec les autre ce qu'on peut faire!"
Avec ses deux fils, Roger et Samuel, on part à la recherche des vieux de Bako. Vers midi, on arrive à organiser une réunion. Il faut contacter un maximum de personnes. Réunir toutes les tribus, pour que tous ensemble, on oblige les autorités à relâcher le vieux. Mais il convenait de minuter les actions, le temps pressait. Comme on ne pouvait pas laisser le vieux tout seul, je me rendrais à la Gendarmerie. Si la mobilisation était importante, au moins deux cent militants, ils nous relâcheraient. Autrement, ce serait la prison, le Camp Est à Nouméa. De toute façon, il valait mieux accompagner le vieux diacre. Autant que ce soit moi, qui avait plus de chances de s'en tirer sans dégats. Normalement, tout le monde doit être au courant des actions à entreprendre. Si les camarades se débrouillaient bien, les autorités finiraient par nous relâcher. Tout dépendra d'eux.
Heureusement, j'ai un peu d'argent sur moi. Cela fera pour les cigarettes, en tôle, si les choses ne marchent pas. Fessard sait quoi dire aux Gendarmes, depuis le temps que l'on s'est préparé à cette éventualité. Il ne signera aucune déposition. Sa femme a fini les sandwichs. Il ne reste plus qu'à partir et l'on se dit au revoir.
Roger m'emmène avec la Datsun de Fessard. Un garçon du Palika, Ywaine, nous accompagne. Un autre fils du vieux est retenu. Il était venu chercher son père et on l'avait gardé. Ce sera la même chose pour moi. Piètre consolation.
Le vieux a l'air en forme. On m'amène au Capitaine, qui me signifie les plaintes de divers Européens contre moi. Le grand chef de Poinda a dénoncé à lui seul 47 de ses soi disant sujets, y compris des femmes. Il a dénoncé également Elie Poigoune et Gaston Bélouma du Palika, ce dernier venu de Gomèn, ainsi que Mikaël Meureureux, le futur Maire de Poya. Dix huit européens portent plainte contre moi, signant des textes identiques, préparés à l'avance, pour les avoir empéchés d'assister à un pique nique organisé chez leur ami Devillers.
Nous sommes inculpés d'entraves à la circulation, de provocation directe à attroupements armés suivies d'effets. Aucun des Européens menaçants, baladant des armes par destination ou pire dans leurs voitures, n'a fait l'objet du moindre procès-verbal. Un camion va nous emmener à Nouméa.
Le Capitaine revient pour nous demander de calmer les gens de Bako qui sont en train de secouer les grilles d'entrée de la Gendarmerie . Je vais leur dire qu'on ne va pas rester longtemps à Nouméa. Les camions démarrent. Des jeunes avec Ywaine nous suivront jusqu'à Poya. Dernier appel de phares. Adieu Bako.
La prison
Je sens le vieux diacre mal dans sa peau. Pour lui, la prison, c'est la honte. On dormira au Commissariat de Nouméa pour ma part et lui au quartier général de la Gendarmerie. Un jeune flic viendra me voir pour me dire que les mecs comme moi, ils mériteraient une balle dans la tête. Ma mère déposera plus tard plainte pour cette parole. Plus raciste que les flics européens de Nouméa, je meures.
Le lendemain matin, on débarque à la Gendarmerie de Nouméa. Fessard s'assoit par terre dans la position du lotus. Il est abattu. Je m'assieds par terre à côté de lui :
"Vieux! Tu ne dois pas avoir honte de la prison. Tu oublies que le Christ lui même a connu la prison, à cause de sa foi et parce qu'il luttait contre l'injustice."
Il me fixe, le regard lointain. Puis un sourire éclaire lentement son visage :
"Oui, tu as raison! Le Christ a toujours lutté pour les pauvres et les misérables. C'est vrai que les riches l'ont jeté en prison. Non! Je ne dois pas avoir honte, je marche sur la voie tracé par Jesus."
Sous les yeux étonnés des Gendarmes qui nous voient assis à terre, nous nous mettons à parler de la Bible et du message d'espérance du Christ, un appel à réaliser dans un monde débarassé des injustices.
L'après midi de ce 18 Novembre, on nous fait entrer au Camp Est Pour combien de temps?
Nous avons été mis dans des bâtiments différents. Le vieux avec de jeunes Kanak. Je partage ma cellule avec un tahitien et un travesti, avec lesquels je n'aurais pas d'accrochages. Je peux dormir tranquille, les autres n'ont pas l'air de vouloir me chercher noise. Peu à peu, des contacts se nouent avec certains. Ce qu'il ont fait n'est pas mon problème. On est tous dans la même galère, il faut ramer ensemble. Peut-être leur a-t-on fait la leçon. La semaine se passe sans anicroches. Le vieux tient le coup. Je le fournis en cigarettes, qu'il partage avec tout le monde. Le moral a l'air bon. Les interrogatoires chez le Juge d'instruction vont bientôt avoir lieu. On s'ennuie un pe . Pas de lectures, sinon les éternels romans policiers, pas même un vieux Jack London pour voyager dans la tête. Une demi heure de promenade par jour. Heureusement qu'on ne va pas rester longtemps. Sinon, il y aura la grève de la faim illimitée. J'en ai touché quelques mots au vieux. C'est pas l'enthousiasme, mais il suivra.
Samedi, une visite pour moi. Ce n'est pourtant pas un jour de visites. Arrivé au parloir, que vois-je derrière le grillage de séparation? Ma petite maman-dragon. Pour une surprise, c'est une surprise agréable. Elle a pris l'avion de Paris le lendemain de mon arrestation. Elle est arrivée hier, a contacté Me Tehio pour suivre le dossier et compte demander une entrevue au Procureur de la République. Bref , elle va nous sortir de là. Sa petite maman-dragon va sortir de là son extrémiste, subversif, communiste de fils comme disent les colons.
Les visites furent autorisées la semaine suivante. Les nouvelles étaient consternantes. L'UC, au nom du Front Indépendantiste, était venue, par la bouche de Yeiwene Yeiwene, dire aux tribus de ne pas bouger, sous prétexte de ne pas provoquer d'incidents pouvant nuire à notre libération, le même argument proposé à mon père au Cabinet du Secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, et qu'heureusement ma mère ne prendra pas en compte. Maurice Lenormand, Commissaire Général de l'UC, mon oncle par alliance, et Nidoish Naisseline, leader du LKS, cousin de ma mère, avouaient franchement leur satisfaction. Le FI était débarassé de sacrés enquiquineurs. Les membres européens de l'UC de Nouméa s'opposaient à toute action en notre faveur. Les seuls à nous soutenir étaient le Palika, l'UPM à fond, et Eloi Machoro, le seul à l'UC. A l'UPM, ils étaient tous pour nous. Un Blanc un peu beaucoup brouillon, Jean Louis Dion, se démenait avec André Gopéa, Conseiller de Gouvernement. Accompagné de Daniel, le géant de Bako, ils couraient de réunions en réunions. A son tour, le Syndicat USTKE nous soutint, ainsi que l'Eglise Evangélique de Nouvelle Calédonie. La Fédération Protestante de France avait envoyé un télégramme pour protester contre l'arrestation d'un diacre de l'Eglise soeur. En métropole , mon père faisait démarches sur démarches au Secrétariat d'Etat aux DOM-TOM, où on lui conseillait le calme, et à la Chancellerie, téléphonait au Procureur Général, qui lui promit que les choses s'arrangeraient. Ma mère avait rencontré le Procureur de la République. Le dossier était vide. Notre arrestation n'avait d'autre but que de calmer les Caldoches qui hurlaient à la mort les soirs de pleine lune. C'était une arrestation indéniablement politique.
Le vieux Fessard commençait à donner ses signes de détresse. Il avait des maux d'estomac et pensait à sa femme et à ses enfants, à la plus jeune âgée de six ans. Pour s'occuper, il disciplinait ses compagnons de chaîne et faisait la prière avec tout le monde pour la bénédiction des repas. Les jeunes acceptaient l'autorité du dikona . Le Dimanche, il faisait le culte comme à la tribu et priait pour le peuple kanak.
Son fils, Wene, notre compagnon d'infortune, était d'accord pour la grève de la faim. Le temps passait. On prévint notre avocat. Il fallait amener les tribus à bouger. Ma mère, que l'affaire radicalisait, menaçait de monter elle même organiser une action dans l'intérieur. L'UC nous condamnait et le cachait aux tribus.
24 Novembre 1982 .
Nous allons chez le Juge d'instruction, menottes au poignets. Le fourgon se gare derrière le Palais de Justice. Il y a là plusieurs dizaines de personnes. Je reconnais plusieurs membres de ma famille de Lifou. Les hommes du Comité des Terres sont nombreux, venus de Poya, de Koné et de Voh. Un peu de baume au coeur. La télévision est là. On nous filme en gros plan. La radio donne à la minute près toutes nos allées et venues. La télé a pris un gros plan du visage de ma mère, attendant son fils menotté. Les camarades du Palika sont là. Eloi Machoro présent comme toujours, mais à titre personnel. Les photographes prennent clichés sur clichés. C'est quoi ce cinéma? La télé et la radio! On nous prend pour la bande à Baader, version pacifiste! Ils font tout pour qu'on écope de lourdes condamnations. Ce qui reviendrait à fabriquer alors de vrais terroristes. . .
Dans la région de Koné, les jeunes se mirent à bouger doucement. Des barrières furent coupées le long de domaines d'élevage, des têtes de bétail abattues et laissées sur place. Le camion de l'entrepreneur pied-noir se retrouva dans les palétuviers. L'UPM, le Comité des Terres et ma mère décidèrent d'une manifestation devant le Camp Est pour le 30 Novembre, si nous ne devions pas être libérés la semaine suivante. Notre avocat avait déposé une demande de mise en liberté provisoire. Jean-Marie Tjibaou, Président du Conseil de Gouvernement, se contenta de dire au Haut Commissaire qu'il aurait à assumer la responsabilité de toute suite désagréable donnée à cette affaire. Il ne se fatiguait guère, oubliant que notre action assurait sa crédibilité politique. L'UPM était parti tenir des réunions à Voh, Koné, Poya , pour mobiliser les membres du Comité. On pouvait faire descendre trois cent personnes. Je connaissais les jeunes. Il pouvait y avoir de la casse.
Nous serons libérés le 30 Novembre, après avoir passé quatorze jours en prison. Les jeunes de Bako étaient à l'entrée, avec des gens de Oundjo. Dehors, enfin libres! Je partis avec ma mère et Emile d'Oundjo. Une réunion était prévue le soir, devant la cantine des dockers, pour célébrer notre libération, et remplacer la marche sur la prison prévue. Le soir, face aux quais, tous ceux qui nous avaient aidé étaient présents : ma mère, pour la première fois de sa vie, André Gopéa, Eloi Machoro, accompagné de quelques fidèles, un car de pasteurs protestants qui tenaient en ce moment une réunion à Nouméa, le syndicat kanak USTKE, l'UPM, le Palika, les membres du Comité des Terres avec Félix Meureureux. Lors des discours traditionnels, Machoro tint à préciser :
"Si je suis ici ce soir, c'est en mon nom personnel et non comme représentant de mon Parti. Je suis de tout coeur avec vous. La lutte doit continuer, même et surtout si nous travaillons aussi à l'intérieur des institutions."
Oui , la lutte continuait, et combien de fois, frère , viendras-tu en ton nom personnel, sans oser dire que ton Parti ne te suivait pas? Combien de fois iras-tu seul sur le chemin qui te conduira à la mort?
Lorsque je retournais à Koné, je voulus en avoir le coeur net, ayant trouvé la pilule amère. Je demandais une réunion des trois régions. Pourquoi les actions prévues n'avaient-elles pas eu lieu. Qui avait reculé?
Tout le monde protesta et parla des démarches de l'UC pour empêcher les actions. Chacun s'était rendu aux arguments de Yeiwene Yeiwene. La raison donnée ne me suffisait pas. On avait assuré depuis le début l'indépendance du Comité par rapport aux Partis et l'on se réfugiait dans leur giron à la moindre anicroche. A ce jeu là, si l'UPM n'avait pas bougé, on serait encore en tôle. Nous ressentions cela comme une sorte de trahison. On s'était décarcassé à travailler pour les tribus et elles nous laissaient tomber à la première occasion.
Bon! On n'allait pas s'étendre là dessus. Le travail continuait. Des occupations prévues, rien n'avait été fait. Il fallait relancer les actions en suspens.
Dans toutes les communes, des barrières d'éleveurs européens étaient tombés, du bétail avait été abattu. Les jeunes se mettaient à bouger d'eux mêmes exaspérés par l'indolence des vieux. Une nouvelle génération allait s'investir dans le Comité des Terres et durcir son action. De plus en plus choqués par le comportement des colons, les jeunes allaient privilégier les actions individuelles. Les barrières seront progressivement coupées et le bétail disparaîtra de plus en plus sans laisser de traces. Des maisons prirent inopinément feu. Des coups de feu répondaient à des coups de feu tirés par des Blancs en direction des Kanak. Les barrières des stations d'élevage Ballande à Pidjène et au Pic Koné tombèrent sur deux kilomètres chacune. Une autre station Ballande, à Boulouparis, subit le même sort. L'exemple gagnait.
Nous n'avions rien contre le gérant pour Ballande de la station Pidjène. Après l'affaire de Bako, il était venu présenter une offrande coutumière à la tribu pour se faire pardonner d'y avoir participé, expliquant que Devillers lui avait dit que les Kanak allaient les foutre dehors de leur maison. Il reconnaissait avoir été trompé. Son offrande nous semblait valable et personne n'irait lui chercher noise. Après tout, il n'était qu'un employé. L'affaire se passait entre Ballande, Bako et Oundjo. Lui n'avait rien à voir là dedans.
Pour ces deux domaines, des occupations de terres avaient été faites, deux à Pidjène et une au Pic Koné. Lors de la première occupation de terres à Pidjène, je n'étais pas là. Ulcéré du manque de soutien le jour de notre arrestation, j'avais quitté la tribu dans l'intention de ne plus revenir. La première case construite par les vieux de Oundjo se fit au lieu dit Pati, une fois l'offrande coutumière agréée par le clan maître de la terre à cet endroit. En creusant les trous pour les poteaux, les vieux mirent à jour les crânes et les ossements de leurs ancêtres. Ce fut un moment d'intense émotion. Le Capitaine, venu avec ses Mobiles jusqu'à la station Pidjène, put voir de ses propres yeux que les gens ne racontaient pas d'histoires en désignant cet endroit comme un de leurs anciens habitats. Il était à l'intérieur de la propriété, dans une petite forêt de mimosas infestée de moustiques . Les Oundjo étaient venus en bateaux à travers les palétuviers, les Mobiles s'étant établis à la station pour les empêcher de passer.
Je participais à la seconde occupation, le 26 Février 1983, après être revenu à la tribu, et avoir demandé pardon aux vieux, à la maison commune, pour ma colère précédente. Cela se passa au bord de la RT 1, hors de la vue de la maison construite sur une éminence et qui dominait une partie de la propriété. Personne ne vint nous déranger. Dans une ambiance joyeuse, une vraie case rectangulaire s'éleva sur la butte dominant la route, près du crique de Nèpia. Elle y restera trois mois avant que des petits malins à Koné ne viennent la brûler en l'arrosant d'essence. Qu'importe , Ballande vendait sa terre au Territoire, Pidjène et le Pic Koné pour 125 millions de francs CFP, un monstrueux prix politique pour de la savane à niaoulis!
jeudi 18 mars 2010
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire